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Un roman anglais de Stéphanie Hochet

Egaré un temps dans des lectures désordonnées, comme ça m’arrive parfois, quand je veux tout connaitre en même temps, quand j’ai des fringales d’évasions et d’autres mondes, j’ai retardé la lecture de ce roman. Ou plutôt fut-elle morcelée, interrompue par quelques interférences qui sont le côté obscur de l’éclectisme. Je ressemble parfois au chien de Là Haut, qui se fige au milieu d’une phrase pour crier « Ecureuil ! ».

Mais il me fallait pourtant écrire sur ce roman qui, immanquablement, me ramenait à ses rivages alors que je ne cessais de m’égarer dans mes départs de feu. Parce qu’il fut d’abord une belle rencontre. Stéphanie Hochet le dédicaçait dans ce salon de tatouage d’amis que je voulais retrouver, « Le Marin encreur » à Romainville. Je ne vais pas mentir, je ne la connaissais pas. J’y allais parce que j’aimais les gens qui organisaient l’événement, que j’aimais le lieu incongru pour une lecture et que j’avais confiance en leur jugement. C’était autour d’un autre roman, Sang d’encre, très belle variation autour d’un homme envahi par une obsession, celle d’un tatouage qu’il s’est enfin décidé à graver sur sa peau. C’était étrange, empoisonné comme un film de Cronenberg, presque malsain, puisque l’homme est bientôt rongé par ce motif comme par un mal mystérieux, l’encre injectée dans sa peau se mue bientôt en cauchemar intime. Pendant la lecture brillante du comédien-écrivain Manuel Blanc, j’ai été frappé par l’élégance du style de Stéphanie. Proche des classiques que j’aime, de Maupassant, et de l’intériorité que j’apprécie par dessus tout en écriture. Je n’aime pas les dialogues, j’aime les monologues. Une pensée, une intimité que l’on découvre ainsi, cela ressemble toujours à un voile levé sur des secrets.



J’allais me procurer Sang d’encre et me le faire autographier par l’auteure, mais j’ai été immédiatement attiré par un autre, à la couverture violette, qui me surplombait un peu sur le présentoir. Le titre était générique et mystérieux : Un Roman anglais, publié chez Rivages. Il est sorti en mai dernier. J’en avais entendu un peu parler. Mais là, en ayant découvert cette plume, je me suis remémoré Charlotte Brontë, Virginia Woolf, Stefan Zweig… Cette Europe littéraire élégante et troublée, aux portraits psychologiquement si complexes et si beaux, dont il est si rare de trouver une digne réminiscence.

Je pressentais que dans ce roman anglais, il y aurait tout cela. C’est étonnant comme on pressent un livre souvent d’ailleurs, comme il s’annonce avant même la lecture. Et c’est simplement beau quand cette impression première n’est pas démentie. 

Je découvre une femme, Anna, voulant relancer sa carrière de traductrice, ennuyée dans un mariage qui a depuis longtemps perdu sa passion avec un horloger, Edward, souvent absent et assez distant. Elle se met en quête d’une préceptrice pour son fils Jack, qui s’avèrera finalement être un jeune homme du nom de George. Elle va peu à peu se laisser troubler par cette nouvelle présence.

La trame est certes classique. Ce qui n’est d’ailleurs pas pour me déplaire. Mais l’époque n’est pas n’importe laquelle. On est au cœur de la première guerre mondiale et l’ombre endeuillée des disparus s’étend sur tous les aspects de la vie, même la plus intime, dans les gestes les plus anodins, les tracas les plus quotidiens. Chaque acte est transcendé par cette aura singulière et funèbre. L’enjeu du roman est ainsi sublimé par cette toile de fond, cette urgence à vivre au milieu de tant d’horreurs lointaines, mais toujours au bord des lèvres. La guerre vous revient périodiquement, dans des rumeurs, des allusions, des flashs trop vifs, dans des correspondances inquiètes et fébriles ou dans la froideur officielle des condoléances pour ceux qui sont tombés au front. L’orage menace en permanence et le malheur rôde. On est au coeur d’une époque fébrile, infligeant l’inquiétude au plus beau des sourires. Dans une période qui perd son équilibre, ses repères, ses certitudes et son insouciance. A l'image de cette héroïne.

Dans le roman de Stéphanie Hochet, il y a tout cela. Il y a davantage encore. Des portraits fugitifs et riches, celui de Valentin, son frère, l’esthète dandy et cynique. Il y a ce soldat, John, dont elle attend fiévreusement des nouvelles, lui dont on éprouve en creux le destin brisé. Et puis il y a George à qui son fils s’attache si fort avec l’affection exclusive et parfois ingrate des enfants. Il y a la jalousie de son époux qui menace. Il y a son désir à elle qui recouvre sa puissance.

On songe à l’ennui de l’ancien temps qui se conjuguait trop souvent au féminin. A la Mademoiselle Julie de Strinberg. On songe à ces femmes condamnées longtemps à attendre sur le bord de l’histoire, comme des épouses éplorées, reléguées sur les quais, parce qu’elles n’ont eu guère d’autre rôle à y jouer que celui d’être mère. On songe à la tragédie de ces sensualités niées dans le corset des conventions, la froideur et l’indifférence infatuée de maris trop médiocres, le désoeuvrement d’une vie sans accomplissements, la solitude et l’isolement matrimoniaux dans leur perversité ordinaire.

Si ce livre m’a touché, c’est qu’on l’entend penser, cette femme, on épouse son flot de réflexion, dans la droite ligne de Virginia Woolf. On connaît sa sensibilité, ses ambitions contrariées, les inquiétudes qu’elle tait. Ce qui domine dans la condition féminine c’est l’étouffement qui la menace sans cesse dans les scènes de la vie conjugale. On n’est pas si loin non plus des héroïnes de Jane Austen, souvent rebelles, mais dont l’orgueil doit se soumettre aux préjugés. A la lecture, je me suis dit que c’était encore d’ailleurs souvent le cas : se marier et enfanter demeure le couronnement d’une femme, une destinée accomplie et reconnue comme telle par la société. Même si cela se solde par davantage de naufrages, de négations de soi et de dépressions que d’épanouissements et de triomphes. Nous ne sommes pas tous faits pour être conformes. Mais ça ne se dit pas, ces élans d'émancipation.

Au fond, la tentation de l’adultère, qui court dans ces temps-jadis comme dans les nôtres, de la faute, c’est presque une déclaration d’indépendance. Une façon de s’approprier une liberté et une trajectoire qui serait tacitement refusée. C’est finalement l’histoire et la pensée d’une femme qui, peu à peu, se souvient d’elle-même et des frissons dont sa peau est depuis trop longtemps privée. A travers elle, on ressent aussi le désarroi de toute une société, de tout un univers qui a perdu son axe.

J’ai songé à Un Long Dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, aux Sentiers de la Gloire de Kubrick, à Downton Abbey, à Jane Eyre, à Henry James, à toutes ces choses que j’aime et que je n’avais pas croisées depuis longtemps. Ce roman a été comme une madeleine proustienne, pleine d’un raffinement et d’une sensibilité, d'une subtilité que j’ai aimée trouver palpitante encore, quelque part dans la littérature contemporaine.

Et finalement, en rencontrant ce livre et Stéphanie Hochet, je me suis souvenu un peu de cet aspect de mes goûts, moi qui aime les tourments de l’histoire et les temps de l’innocence. 
Ce quelque chose en moi qui porte la nostalgie d’époques évaporées,
Un monde d’hier qui m’a fondé et dont, bien souvent, m’est revenu le souvenir,

En me ressourçant dans ce livre.

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