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Vers l'abîme de Erich Kästner


Une époque juste avant l’enfer.

Ce temps d’hystérie, de déchainement, de dépravation, de débauche sans fard, de déreliction, de dérèglement et de désorientation, ce chaos immoral qui précède les apocalypses. C’est ce qu’il y a dans ce singulier roman. Vers l'abîme a un destin particulier. Il a été édité en 1931. Livre maudit s’il en fut et figurant en bonne place dans les sinistres autodafés nazis, qui le vouèrent aux limbes de l’oubli. Il n'avait été publié jusqu'à maintenant que dans une version expurgée de ses audaces. Il retrouve ici enfin son irrévérence et sa provocation originelles.



C’est le roman de « juste avant », quand on sent que le monde devient fou, sans trop savoir encore pourquoi. On sait juste que la machine est grippée et on se déchaine avant le désastre, dans cette étrange anarchie desespérée d’avant la fatalité. La mélancolie des dernières orgies. Quand la norme entre en déliquescence presque avec furie. Et que le monde commence à se destructurer comme une toile cubiste.

Ainsi, un matin, j’ai reçu Vers l’abîme, un livre précédé par cette réputation là. Son auteur, Erich Kästner, jouissait d’une grande notoriété en son temps pour avoir écrit un livre pour enfants qui connut une grande fortune. Mais ce roman-ci était celui de la décadence de son époque, au moment de la République de Weimar. Celle que l’on voit dans le Berlin Alexanderplatz de Fassbinder. J’ai également songé à Cabaret, aux Damnés de Visconti, à cette époque si étrange que l’art ne s’en est pas souvent approchée, tant elle dégage toujours une étrangeté, vénéneuse et sulfureuse, qui défie la compréhension. Une réminiscence de Sodome et Gomorrhe. 

Dès les premières pages, on suit le héros, Fabian, dans une enfilade d’endroits interlopes. On rencontre avec lui une femme qui trompe son mari uniquement quand celui-ci fait signer un contrat et donné son assentiment au choix de l’amant. On s'aventure dans des bordels hystériques, dans des vices poussés jusqu’au malsain, jusqu’au grotesque. Il y a quelque chose de fellinien parfois. Quelque chose qui rappelle Musil, dans cet espèce de surréalisme permanent. Des audaces oniriques aussi, qui font songer au Maitre et Marguerite de Boulgakov. Le monde d’hier de Zweig aussi, certes, mais sous psychotropes. On finit par atteindre le dénuement, la pauvreté, la vérité et la misère d'une humanité déboussolée dans tous les domaines de la vie. L'amour, même s'il offre un moment une respiration d'espoir, est également menacé de corruption.

Pendant toute la première partie du roman, c’est l’ivresse, son vertige et son inconséquence qui prévalent. On est plongés dans le grotesque et l’absurde en permanence, dans un univers qui a perdu son centre et qui a pris le parti d’en rire, ou plutôt de s’en étourdir jusqu’au seuil de l’inconscience, par delà bien et mal qui sont devenus des notions incongrues puisque plus rien n’a de sens. Et les hommes et les femmes s’abandonnent à une sorte de démence universelle. S’y résignent même puisqu’ils n’ont pas le choix. De bordels en bordels, de nuits blanches en nuits blanches, à travers tous les milieux sociaux, on croise des personnages poussés à bout, qui deviennent presque des figures de trains fantômes, des phénomènes de foire.

Jamais sans doute on a vu les errances nocturnes avec cette acuité là. Décrites d'un langage nu,  incisif, intègre, audacieux, plein de vivacité.

Le héros est voyeur plus qu’acteur. Adoptant la pause de l’écrivain typique, il observe. D’abord employé en dilettante élégant à inventer des slogans publicitaires, renâclant aux horaires et se laissant entrainer dans le tourbillon de l’époque sans vraiment y prendre sa part. Il se tient à distance, un peu comme l’Etranger de Camus, mais l’insensibilité en moins. Il est profondément humain. Sera prêt à aider un mendiant étrange et fantasque en lui offrant le refuge de son appartement. Il ménagera sa mère quand elle lui rendra visite. Il cèdera à quelques étreintes. Mais la réalité, régulièrement le rattrape avec l’opiniâtreté d’une chienne enragée qui lui mordillerait sans arrêt les mollets. 

Il garde sa nonchalance, aussi longtemps qu’il le peut. En équilibre et cerné par l’horreur du monde, de plus en plus désenchanté, de plus en plus déserté d'issues, de plus en plus loqueteux.

Ainsi, ce qui était tapageur, extravagant, flamboyant au début du roman se transforme inexorablement en réalité brutale. Et Fabian, qui traversait l'existence comme une sorte de songe va peu à peu s’en éveiller, témoignant de la déchéance sociale et de toutes les formes de désillusions. Ce cancer désemparé qui a tout envahi. C’est vers cet abîme qu’il est entrainé. Même s’il en est lui-même la négation, de cette gravité qui s’étend comme une ombre sur l'univers. Il ressemble à un Gatsby dans un monde en crise, obligé de se convertir aux nécessités et aux tragédies qui le cernent de plus en plus.

C’est le désenchantement qui se dévoile à la lecture sous ses masques différents. Celui de la fête, des étreintes plus ou moins clandestines, des êtres livrés à leurs pulsions désordonnées auxquelles ils s’abandonnent comme aux derniers sursauts des mourants. Car même si le contexte historique est presque absent du roman et que l’on voit tout par le prisme et la perception de son héros, son désir, son ironie, on le ressent fort cet étouffement. Un peu comme cette ambiance crépusculaire qui envahissait le Temps retrouvé de Proust.

Quand la fête tire à sa fin.
Et que les vrais enterrements commencent.

Cette fin de l’innocence on aimerait l’enfermer dans la parenthèse d’une époque, d'un souvenir ou d’un livre.

Mais au final, tous les gouffres se ressemblent.
Et l’abime, à trop la contempler, finit par vous définir, disait Nietzsche.
Aussi fort qu’on s’en défende, malgré toutes nos gesticulations pour retarder l’échéance,
Viendra toujours ce moment où l’on n'aura plus la force d’un haussement d’épaules.

C’est un grand roman. Car en ravivant les démons qui l’ont engendré, et ceux qui l’ont brûlé, il nous rappelle avant tout qu’aucun incendie n’est vraiment circonvenu. Et que la folie du monde, comme on le sait fort bien, peut faire irruption à tout moment dans le présent. Aussi certainement que la mort.

En ayant été condamné en son temps par les flammes et l'infâmie des fascisants, ce livre a gagné son éternité dans le nôtre comme un Lazare inespéré.

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