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Yanmagon

J’ai vu un film hier soir et j’ai le sentiment d’avoir fait un voyage.

Pas de ces voyages qu’on entreprend juste pour dire qu’on les a faits, pour n’en ramener qu’une nostalgie de carte postale. Non. De ceux qui changent votre vision du monde et vous apprennent à l'embrasser d’un nouveau regard, plein de la pulsation fascinante d’une ville inconnue, pleine des visages et de la sagesse, de la vie et de l’oeuvre de ceux qui y vivent et qui la font. Comme une journée ailleurs, remplie de rencontres et saturée de sensations.




Hier soir j’ai assisté à la projection de Yanmagon, (sous-titré visages de Yangon), un film de François Le Pivain, Elsa Boudot et Alexandre Liguanotto. C’est un documentaire qui vous entraîne en Birmanie, avec l’immense ambition de raconter une ville, Rangoun (Yangon) par le prisme de ses artistes, ses graphistes, ses activistes, ses photographes, ses architectes, ses poètes, ses réalisateurs... Au fil de cette immersion, on partagera également le destin de cette femme qui tient un restaurant de rue, de ce conducteur de rickshaw qui voit la ville changer spectaculairement et sent le présent l'engloutir chaque jour un peu plus dans le flot des voitures. Ces visages qui vous restent tant ils rayonnent d’une honnêteté singulière, des sensibilités ardentes, émouvantes et sans masques. Des paroles qui font écho à la confusion du paysage… Des temples bouddhistes qui sont cernés de gratte-ciels. On est devant une liberté désordonnée qui se vit comme un réveil en sursaut. Une cité et des êtres en train de se réinventer dans une belle correspondance.

Hier soir j’ai déambulé dans les rues de Rangoun. Longtemps tenue sous cloche d’une dictature absolue, terrifiante et absurde qui la maintint pendant plus de cinquante ans dans l’ignorance de ce qu’étaient la liberté et le reste du monde. Au moment où l’on débarque, elle le découvre à peine, alors que les premières élections démocratiques datent d’un peu plus d’un an, et que la junte au pouvoir a, au moins pour un temps, desserré son étau sur les âmes. Cependant, elles vivent encore sous son joug et dans l’ombre de ses répressions comme on le sent souvent au détour des phrases.

Oui… il s’agit bien de cela : on débarque. A l’image des trois jeunes gens qui ont réalisé ce film, avec cette merveilleuse audace teintée de romantisme et d’une pointe d’inconscience (effarante et admirable) : aller pendant un mois dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue, pour témoigner de sa métamorphose, de son effervescence, de sa transition vers une modernité en train de s'accomplir. Raconter le chaos d’une émancipation en train de s'écrire et d’une société qui change à grande vitesse. Montrer une ville incarnant tout cela, telle qu’elle est au présent. Certes, on voit les pagodes et les temples dorés. Mais les réalisateurs n’ont cependant pas fait œuvre de tourisme, comme ces petits films sans souffle qui font le ravissement d’yeux somnolents dans l’ennui cathodique des dimanches après-midi. Il ne s’agit pas d’illustrer les certitudes de spectateurs surgavés d’images qui n’attendent plus que leur fix régulier d’informations indifférentes. Il s’agit de transmettre un état d’esprit. Cette fébrilité et cette excitation à découvrir un endroit par son esprit, par sa culture. Avec cette insatiable curiosité que les réalisateurs-voyageurs parviennent à communiquer au spectateur.



J’en ai ramené des images. Les rues, leur tumulte et leur effervescence, comme reflets des êtres qui les arpentent. Et tout devient symbole. Des façades coloniales magnifiques et délabrées dont le charme anglais est doucement balafré par les racines de grands arbres sur leurs vieilles briques qui ressemblent à des souvenirs en train de s’éclipser. L’impermanence dans son illustration la plus évocatrice.

J’ai été fasciné.

Par ce monde lointain qui, peu à peu, devenait le mien, auquel je me suis identifié très vite, juste après qu’on ait chamboulé toutes les représentations que je pouvais en avoir. Et j’en avais beaucoup de ces idées préconçues. Terrifiantes ou pittoresques. Fut un temps où je m’intéressais énormément à ce pays étrange. A cette dictature qui était l’une des plus vieilles du monde, à ce haut lieu de la spiritualité, à ces Bouddha géants dont les statues demeuraient étendues dans la jungle, à cet endroit où la lutte pour la démocratie recouvrait son urgence vitale. Je regardais tous les films qui en figeaient la légende et je lisais quelques livres, m’inventant ces mondes fantasmés que l’on ne découvre qu’en chambre, à la lampe de chevet de mes rêvasseries. Je n’entreprends pour le moment mes voyages que par procuration et à la lumière des livres, ceux de Jack London, de Jack Kerouac ou d’Alexandra David Neel.

Mais les jeunes cinéastes m’ont invité à me déciller, à travers ces scènes de rue recueillies sur le vif et caméra à l’épaule. Elles sont comme des ponctuations entre les témoignages, comme des fragments de cinema-vérité, sans tricheries avec le réel, et suivent le rythme d'un jour, de l'aurore à la nuit. On voit des chiens nombreux, interrogatifs, parsemer une rue nocturne. On voit la circulation dense et anarchique. On voit les ordures qui saturent certaines ruelles. On voit de gros trains sans âge, grincer en quai de gare, comme des colosses fourbus, obligés de s’ébranler dans la lumière aveuglante du matin. On voit l’urbanisme sauvage, anarchique qui redessine l’horizon urbain. On ressent la beauté de ce désordre. On ressent le frisson de ceux qui ont peur de l’avenir et des grands inconnus que la liberté porte en elle. C’est précisément cela qui la rend si belle et si volatile. Ce sentiment de présent absolu, incertain et toujours menacé des êtres libres, plutôt que l’immuable oppression d’un régime totalitaire sur ses citoyens prisonniers. L'immense privilège d'être en liberté dont il faut avoir conscience et se montrer dignes, et auquel nos sociétés occidentales sont devenues si insensibles.



Comment passer sans transition de ce régime ou une carte sim coûtait mille dollars, où la parole était partout, menacée et bâillonnée, la création clandestine et passible de lourdes peines, et se convertir à la parole sauvage et incontrôlée de l’ère des réseaux sociaux ? Comment créer quand pendant si longtemps, on a été privé de voix ? J’avoue que pour la première fois, devant ce film, j’ai ressenti la violence de cette transition, l'exigence énorme et la forme de responsabilité de ceux qui parlent et créent. En même temps que cette ville qui se réinventait, dans son inlassable combat pour exister, il fallait que les esprits suivent, presque à marche forcée. Apprendre la modernité d’un seul coup. C’est une révolution totale, d'une radicalité rarement vue.

Comment aborder ce bouleversement et ses enjeux ? Par l’art qui sauvera le monde, la beauté, la poésie, l’idéal qui l’a toujours préservé de tous les désastres. C’est comme si la culture était l’affirmation ultime de l’existence face au chaos et au néant. Comme le graffiti que ce jeune homme, au visage enfantin, impassible et presque frondeur, va poser sur les murs de sa ville pendant une séquence. On le suit dans la nuit, on assiste à la belle chorégraphie de ses bombes de peintures qui engendreront son motif, affirmeront les nuances de son identité, à un endroit où pendant longtemps il n’était pas permis d’en avoir une. Je me souviens de cet homme qui disait  à un moment n’avoir jamais entendu parler de « liberté d’expression » avant 1989 et le combat d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, honorée pour sa  détermination à imposer la démocratie dans son pays d’origine. Icône et incarnation de ce noble combat.


Et puis il y a ces hommes. Qui témoignent, leurs beaux visages marqués par les combats de ceux qui jamais n’ont baissé les bras (je songe à celui qui mit cinq ans à publier un livre et en a fait tatouer la couverture sur son bras). Ils n’ont jamais renoncé à montrer des films, à peindre, a écrire, parce que c’est leur vie même, leur respiration têtue, envers et contre tout. Quand l’art devient à la fois arme et survie. J’ai été touché par ce vieux poète irradiant de sagesse, Maun Sein Ni, qui m’a fait sourire si fort d’approbation, quand il disait l’importance primordiale de chaque poème, pour sauver un esprit ou une civilisation. Cette pensée de Dostoievski me revient souvent: Seule la beauté sauvera le monde. Cet homme en était l'incarnation bouleversante.

Dans les trois parties du film, on détaille syllabe par syllabe l’énigme d’un titre qui s’éclairera brillamment à l’issue du documentaire dans un moment de grande émotion. On connaît ces humains qui ont leur ville chevillée au corps et veulent en faire vivre la culture coûte que coûte, au milieu d’un capitalisme qui impose son désordre étrange, capable du meilleur et du pire. Aucun sujet n’est escamoté. Même ce terrifiant extrémisme bouddhiste qui stigmatise les musulmans, minorité opprimée du pays. Cet étrange repli sur soi, ce communautarisme, qui accompagne paradoxalement les libérations et menace les démocraties. Quand la parole et les actes ne sont plus surveillés, renaissent aussi l’intolérance et le rejet de ce qu’on ne connaît pas. C’est l’une des convulsions dangereuses qui agitent notre époque.

A travers les visages d’une ville, du microcosme qu’elle offre, de l’esprit du lieu et des paroles qui font sa musique, on découvre quelque chose de soi. Et on est émus, comme on l’est devant les vrais grands voyages, devenus finalement si rares. Ils exigent de vous émanciper de vos jugements, de vos paysages intérieurs, de votre confort et de vos convictions habituelles, pour en découvrir d’autres, vous convertir à un autre rythme et à une autre lumière, à d’autres êtres en qui, facilement, vous reconnaitrez des semblables, avec les mêmes noblesses et les mêmes aspirations, les mêmes inspirations que vous.



Une ville n’est après tout que le reflet de ceux qui la peuplent. 
Une ville c’est aussi le témoignage d’une époque et d’une humanité qui ne cessent de se chercher une boussole.

Grâce à Elsa, Francois, Alexandre, j’ai découvert un monde que je n’avais fait qu’effleurer. En écoutant les paroles qu’ils ont recueillies et les images qu’ils m’ont permis de transformer en souvenir et en odyssée intimes, enrichi de tous ces visages qui ont peuplé leur périple qui devint un peu le mien, riche aussi de leur générosité et de leurs yeux ouverts, j’ai su et j’ai compris tout cela.

J’ai su que Rangoun était devenue dans mon cœur la ville qu’ils m’ont fait découvrir. Magnifique, éclatée, déroutante, polymorphe, cosmopolite, ivre de création, d’art et de liberté. Pleine de cette ivresse en perpétuelle transition qui me donne la force de vivre et d’espérer encore.

J’ai vu un film hier soir et j’ai l’impression de revenir d’un voyage,
Plein de cette ville qui, dans mon cœur, s’appellera désormais pour toujours

Yanmagon.

Pour en savoir plus sur le film: https://www.facebook.com/yanmagon/info/?tab=page_info

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