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Hélène Grimaud : Water

La matinée s'écoulait, sans programme et sans but, au début d'une journée où il y avait de la place pour l'imprévisible.

J'écoutais de la musique au casque, m'exerçant au matin pour retrouver l'usage de mon corps. J'avais eu envie au réveil d'un peu d'écriture. Il n'était pas encore midi quand j'ai décidé de m'asseoir sur le canapé, prenant le temps enfin d'écouter le dernier disque d'Hélène Grimaud, Water.

Aux premières notes, c'est l'envoûtement. Je choisis de l'écrire. Je reconnais le son de ce piano qui accompagna si fort ma vingtaine, le toucher raffiné de cette artiste que j'ai tant aimée et qui m'a ouvert un monde, celui de la musique classique. Je ne vais pas répéter l'histoire, puisque je l'ai déjà racontée ici.



Ce qui me frappe à nouveau, c'est son interprétation synesthésique, qui convoque immédiatement des images, des couleurs. Ici, évidemment c'est l'eau. J'imaginais dès le premier morceau un rebord de fenêtre gris et une averse sur le rebord inondé, des gouttes qui éclatent comme des bombes gracieuses avant de s'oublier dans une flaque. L'eau qui s'écoule d'un toit pendant une grande pluie. La beauté, l'apaisement qu'elle inspire. Et le concept de l'album est évident, s'impose à l'auditeur sans plus d'explication. C'est une contemplation, une méditation puissante que le piano permet, un nouveau voyage auprès d'une artiste que j'aime. Des retrouvailles avec une amitié ancienne et jamais remise en cause.

Je décide de ne rien lire, ne rien préméditer, ne rien savoir presque de ce que j'écoute. Juste accepter la main tendue et ne plus remettre l'écoute à plus tard, prendre le temps du transport et de sa beauté. Je suis d'humeur à m'évader.

La pureté m'emporte, dès le premier morceau de Luciano Berio. On dirait une âme qui s'épanche dans un paysage, une douce tristesse, apaisée comme un crépuscule, quelque chose de Debussy, d'un Beethoven sans la fureur. Une question aussi, des arpèges qui s'affolent parfois comme des gouttes qui tombent et imposent leur rythme singulier, irrégulier. Le spectacle du monde qui, quand on s'y attarde, vous plonge dans le présent. Et puis survient l'inattendu, ces intermèdes électroniques, ces transitions de Nitin Sawhney, une techno contemplative et des liaisons audacieuses qui entretiennent la continuité et l'unité, la fluidité de la rêverie qu'offrira ce disque.



Le piano revient avec des accords plus angoissés, plus stridents. Un autre état s'impose, hésitant, plein d'une suspension, d'une appréhension. C'est un fond marin plus obscur, plein de l'inconnu des formes qu'il renferme. Une noyade peut-être. Je songe aux héros tourmentés de Joyce Carol Oates ou aux derniers instants de Virginia Woolf. La frayeur fascinante qu'inspirent les abimes. Le vertige qui attire. Et la respiration d'Hélène, partie intégrante de son style, que l'on entend parfois au milieu de cette hystérie inexorable, se répandant lentement comme la brise dans un feuillage ou bien comme un poison. Des notes isolées, hésitantes, comme un dernier souffle. L'orée d'un autre monde. "Takemitsu: Rain Tree Sketch II". Etrange évocation.

La transition électronique de Sawhney se fait plus métallique, traversée de murmures spectraux, envoûtants. Je songe à Crimson Peak que j'ai vu avant hier. Cela ressemble à une séance de spiritisme. Le piano s'apaise et entame la Barcarolle N°5 de Gabriel Fauré. Ici on se figure les flots tourmentés de l'océan où ballote un navire. Quelque chose d'une tempête, allègre comme un oxymore. Des flots qui dansent. Cela m'évoque également des êtres au début de leur amour, pris entre l'inquiétude, la hantise de la désillusion et l'emportement des premières passions, du premier enthousiasme, celui qui balaie tout. Comme un triomphe qui aurait conscience de sa fragilité. Les plus grands bonheurs, les plus beaux paysages et les plus belles lumières sont celles qui ne durent pas. Il y a dans la joie de Fauré quelque chose qui célèbre le fugitif et l'éphémère. Un peu de dissonance pour contredire la certitude, des changements de rythme pour suggérer le caractère imprévisible des flots et de l'existence. Mais toujours ce quelque chose d'immense, de monumental, cette euphorie devant l'ampleur romantique, l'emphase wagnérienne que la vie prend parfois.

La troisième transition a une allure inattendue, un arpège de guitare, quelque chose de sud américain, dans la note de flute qui l'introduit. Le pressentiment d'une pluie de printemps qui fait tout renaitre. Une promesse. Ravel nous convie à ses jeux d'eau, à cette joie pure que traduisent les éclats quand les enfants sautent dans les flaques, quand les fontaines du Château de Versailles font danser leurs jets aux premiers feux d'été, quand tout invite à sourire, à abandonner les soucis des mois sombres... Renouer avec l'insouciance de cette eau nourricière et joyeuse. Penser à la beauté d'un fleuve qui coule. Danser avec, s'amuser avec. Juste parce qu'on a le privillège d'être en vie et de ressentir la nature, de jouir de son spectacle et de vivre en son sein. Se libérer des peurs et simplement jouer avec l'existence. Elle nous offre ce genre de fantaisies, de parenthèses. Des occasions de s'émerveiller. Jusqu'à aller au bout du jeu et que l'on se fatigue, comme des enfants ivres de grand air, quand ils capitulent et s'endorment d'un coup.


Nouvelle transition, nouvelle métamorphose. Une autre couleur, des sons qui ressemblent à des réverbérations. Les accords composés par Isaac Albéniz retentissent.  Quelque chose d'un tourbillon romantique. Une farandole mélancolique, une berceuse dissonante, une valse qui deviendrait folle et se briserait comme un sanglot. Une danse malicieuse aussi, sans cesse interrompue, marquée par ses ruptures, ses faux pas et ses indécisions. Une ronde qui hésiterait sans cesse à tourner, un flamenco syncopé, entrecoupé de doutes, d'explosions, de tristesses et de découragements. Plusieurs chemins s'esquissent, plusieurs émotions se succèdent. Parfois on commence à s'emporter, à s'évader et puis une autre nuance vient vous faire changer d'état d'âme. Un morceau à personnalités multiples et aux contradictions surprenantes et belles, entre Gershwin et Chopin. On hésite sans cesse entre la danse et la mélancolie. Et cette interprétation dans son expressivité se garde bien de nous laisser choisir. Comme quelqu'un qui sourirait et pleurerait en même temps. La confusion est délicieuse. Il y a de la grâce à épouser cette indécision et ce déséquilibre. C'est un noble vertige.

J'avais mal fermé la fenêtre et un courant d'air s'est engouffré dans la chambre pendant ce morceau, la coïncidence était belle.

La transition suivante adopte une autre couleur. Une note de piano et des sons comme on en percevrait au coeur d'une foret, comme un murmure originel. L'audace d'Hélène Grimaud, depuis longtemps, explose les carcans des cadres classiques souvent trop étriqués. Elle impose son identité, sa sensibilité, ses passions et ses pensées, des variations sauvages que l'on retrouve jusque dans ses interprétations. C'est vrai ici, plus que jamais. J'imagine assez bien tous les gardiens du temple classique, augustes et rigides, froncer le nez devant ses escapades inattendues hors de tout ce qu'ils veulent maintenir immobile. Comment réagir devant ce torrent de liberté qu'elle incarne à elle-seule. J'ai décidé depuis longtemps de céder à sa force et à sa générosité. Enfin c'était moins une décision qu'une ivresse à laquelle on s'abandonne.

"La musique parfois, me prend comme une mer", disait Baudelaire. C'est ainsi. C'est la seule chose qui puisse vous remuer l'âme toute entière.

Liszt s'annonce comme une aurore avec ses arpèges grâcieux, extraits de ses Années de pélerinage et on contemple avec lui les jeux d'eau à la Villa d'Este. Se souvenir de la lumière italienne et esquisser un sourire. Le son ruisselle comme une cascade chantante. On imagine la terre en ses temps premiers, lorsque l'homme était nu et le paradis pas encore perdu. Quand les cieux étaient jeunes. La musique vous transporte comme un sortilège jusqu'à cette innocence, cette pureté que l'on partage tous, dans le tréfonds d'une mémoire commune. De nouveau, ce sont les mouvements d'un fleuve qui viennent à l'esprit, le cours d'une rivière, des gouttes d'eau qui viennent perler au bout des herbes folles, de grands paysages verts et inviolés qui s'incarnent dans les touches du piano. Et le son vous ressource comme un bain de jouvence, celui dont on provient peut-être. Me reviennent ces images de pureté qui ponctuaient la Ligne Rouge de Terrence Malick. Je retrouve également l'ambiance de promenades proustiennes. Ces lieux qui, dès qu'on en murmure le nom, s'imposent à la mémoire.  On se sent comme inondés de lumière. Radieux. Emporté jusqu'à une conclusion majestueuse et solennelle



Je me souviens d'un temps où j'écoutais sans cesse l'album qu'Hélène avait consacré au concerto n°4 de Beethoven, quelque part en 1999. Ce fut une révélation et des sommets d'émotion musicale que je n'avais pas connus jusqu'alors. En écoutant ce dernier opus, j'en retrouve l'intensité et la sorcellerie évocatoire. Presque à la même place, dans la même pièce et au même bureau, presque vingt ans plus tard. Je conserve en mon coeur les emportements de celui que j'étais à 17 ans et me laisse aller à la transition suivante.

Cette fois, elle prend la forme d'un écho dans une grotte, la mémoire d'anciens rites, un tintement qui évoque une source scintillante en cet endroit bleuté, où l'onde impose ses reflets cristallins aux parois. Le tintement au lointain de cloches singulières. Hélène Grimaud enchaine avec "In the mists" de Janacek. Une brume aérienne est tombée sur le monde. marquée par un motif mélancolique qui pourrait être la signature d'un héros de ballet. Un leitmotiv discret comme une larme qui marque ce morceau, comme l'harmonie d'un soir, la rosée sur les champs.  C'est comme un matin qui révèle peu à peu ses couleurs. Comme une révélation, la suggestion toute simple d'une beauté évidente. Elle s'impose comme un souffle sur un piano calme et méditatif. Elle est belle, cette musique. De cette beauté légère qui vous va droit au coeur et n'a pas besoin de préciser ses contours. Et puis, peu à peu, le son s'intensifie en crescendo et la splendeur se révèle, éclatante. Il y a dans ce moment, une sérénité intense.

Dernière transition avant l'ultime morceau. Comme une grande harmonie, comme une onde qui se souviendrait de tous ses reflets. Est invité celui à qui j'ai songé d'abord, Claude Debussy et sa cathédrale engloutie. Le piano redevient indécis et tranchant, comme au début du voyage, mais avec une sorte d'apaisement. Toujours cette question que les notes semblent poser à l'éternité. Mais ici on ressent surtout une épiphanie aux accents presque orientaux, tonitruants. Comme si la cathédrale du titre dévoilait peu à peu sa grandeur. Et les accords du piano deviennent ses pilliers. Juste avant de s'apaiser. Et de s'évanouir dans l'eau, qui engloutit tout et plonge dans l'obscurité.

Des origines de la vie à l'oubli des abysses. Du liquide amniotique au raz-de-marée. L'eau comme expression de tout ce qui existe et qu'on ne sait pas toujours mettre en mots. Un peu comme la musique qui souvent porte en elle quelque chose d'indicible et d'universel. Hélène Grimaud, à partir de cet élément fondamental, propose une virée spirituelle.


Au dernier accord, j'ai laissé le silence s'attarder un moment. J'ai traversé des mondes. J'ai entendu la magie et l'audace qu'Hélène Grimaud a mis dans ce recueil. J'ai écrit au fur et à mesure que je le découvrais. Je ne sais pas ce qu'est ce texte. Un catalogue d'impressions et de visions qui me viennent souvent avec la musique, quand je l'écoute vraiment.

Heureux d'avoir saisi cette invitation au voyage. D'avoir perçu ce quelque chose de métaphysique qui est dans la beauté quand on se donne la peine de la regarder. Heureux aussi de connaitre des artistes comme elle ou Benjamin Millepied dans la danse, dont l'inspiration dépasse de très loin l'académisme caricatural et figé que l'on prête à leurs domaines de prédilection.

Grâce à Hélène Grimaud, j'ai pu rêver un peu, accueillir l'imprévu.
Et retrouver en moi ce qui m'a fait l'aimer si fort.
Merci, ma belle amie et à une prochaine fois.

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