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La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan


J’aime les livres-mondes.

Ceux qui vous dévorent, ceux qui vous engouffrent, ceux qui vous marquent, ceux qui font basculer le réel et bouleversent l’imaginaire. Ceux dont on a bien du mal à parler, sinon pour dire qu’ils sont extraordinaires et renferment quelque chose d'unique. J’ai ressenti ça en lisant Le Seigneur des Anneaux, en dévorant les tomes imposants du Trône de Fer, devant les Rougon-Macquart, perdu dans les délires cryptiques de Thomas Pynchon. Les entreprises folles, des écrivains démiurges qui ont bâti des cathédrales de mots. 

Un jour, je suis entré dans La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan publié chez cet éditeur extraordinaire qu’est Monsieur Toussaint Louverture. L'auteure est arménienne et a écrit son roman pendant une dizaine d’années, sans nourrir vraiment l’ambition de le publier mais juste pour y vivre. Il paraît que depuis qu'il est paru, elle en est orpheline. Et c’est précisément ce qui vous arrive en le lisant : vous allez y vivre.


On découvre une bâtisse étrange et grise, internat d’enfants handicapés. Mais très vite cet univers confiné, à l’écart du monde, impose sa loi, ses traditions et ses usages. On fait connaissance avec des gangs rivaux aux surnoms improbables (les chiens, les faisans, les rats, les oiseaux), presque des tribus indiennes avec des codes qui leur sont propres. Au début, ce singulier endroit se dévoile petit à petit, en suivant son premier narrateur, nommé "Fumeur". Et c'est comme si les pensionnaires n'avaient pas de passé, qu'en pénétrant en ces lieux, ils devaient y renaître et connaitre un nouveau baptême.

On songe aux récits qui nous transportaient dans la première adolescence, aux Disparus de Saint-Agil, à Sa Majesté des mouches. A ces enfants perdus qui s’inventent une identité et des noms de guerre (Sphinx, Vautour, Beauté, Sauterelle, Putois, Gros Lard, Chacal, Loup, Lord, L’aveugle, le Macédonien…). On s’aventure dans ces quelques 900 pages en ayant le sentiment de découvrir une terre inconnue.

Très vite s’impose l’évidence : on est enfermés dans un monde parallèle. On en adopte les us, on en détaille les voix. L’histoire est contée par des narrateurs différents, posant leur regard sur l’évolution de leurs clans respectifs. On s'approche de leur existence comme on découvre une civilisation, une mythologie. On déchiffre les tags qu’ils ont laissés sur les murs comme des hiéroglyphes. Leurs chambrées ressemblent à des lieux étranges qu'on explore en archéologues, comme des tombeaux anciens plein d’ustensiles dont eux-seuls connaissent vraiment la signification. Leur vie est rythmée par des rites dont ils sont les seuls initiés.

Il y a là quelque chose d’abandonné, de dangereux et d'intense. L'atmosphère est presque post-apocalyptique, inclassable (j’ai songé autant aux aventures de Bennett dans la Bibliothèque Verte qu’à Mad Max, ou encore à la folie de Shutter Island). On s’enivre. On se saoule d’histoires lors de nuits sans fin (contées par l’inénarrable Tabaqui). On va séjourner au Sépulcre, où les individus instables sont mis en quarantaine. Un jour, la loi change et on peut fréquenter les filles, ce qui remet en cause toutes les conventions auxquelles on s’était habitués. On vit de trafics, de trocs, d’échanges, comme des clandestins, comme une société secrète. Les « roulants » côtoient les « sauteurs », les "rampants", les marcheurs…

On n’est pas dans le réel. Il y a de purs moments oniriques (notamment quand les protagonistes investissent les couloirs la nuit), des hallucinations, des duels et parfois des meurtres qui prennent des accents shakespeariens. On évolue dans une curieuse légende. C’est envoûtant, c’est hypnotique, c’est totalement sans précédent.

Alors on y plonge. On s’attache. On se laisse dériver. On s’égare. Cette lecture peu à peu vous déboussole. C’est une plongée dans l’inconnu. Dans un lieu et des gens qui prennent une dimension insoupçonnée, épique et métaphysique. Et la réalité devient extraordinaire, presque mystique, à force d’anecdotes, à force d’aventures qui s’ajoutent les unes aux autres dans cet espace carcéral. Tout cela finit par constituer une galaxie à part entière. Les adultes y sont presque absents, presque ennemis (les rapports sont compliqués avec les éducateurs, le directeur et les infirmières). Ces enfants cabossés règnent en maitres. Leur difformité, leur différence et leur handicap deviennent vecteurs d'extraordinaire, d'identité et de flamboyance.

C’est étrange, glauque parfois, fantasque et indéfinissable comme un film de David Lynch. C’est plein de l’humour, de la violence et de l’immoralité des jeunes ados. Ça vous y ramène fatalement, à ce temps de la vie, à ce collège que nous avons connu :  plein de groupes où trouver sa place, de codes à assimiler, d'idées saugrenues, d’isolements à supporter, d’errances et de rêveries solitaires. Et cette oeuvre pousse tout à bout. Jusqu’à ce que le plus infime des détails décrit dans le livre appartienne à la Maison et uniquement à elle. 

Jusqu'à ce que le roman ne renvoie plus qu'à lui-même.

C’est une expérience unique dans une vie de lecteur. Pensez à la première fois que vous avez fumé un joint. Pensez à cette enfance qui voulait transfigurer le réel en le renommant, en jouant avec. Sauf qu’ici c’est toute une société qui se fonde là-dessus et ça entraine à l'occasion des évènements extrêmement graves, des mystères insolubles, à moins d’être au fait de toutes les subtilités développées au sein de l’austère bâtisse. Le microcosme atteint en effet peu à peu une profondeur et une richesse absolument fascinantes. 

La Maison finit par respirer comme un être vivant, fourmiller de désirs, de vies et de morts, de combats et de rires.

C’est une œuvre absolument hors-normes, grandiose. 
Petit à petit, les conventions de la Maison prennent toute la place et c’est l’extérieur, celui d’où l’on venait quand on est entrés dans le livre, qui est devenu lointain.

Souvent, quand je le lisais, j’ai songé à ces nuits blanches où j’ai évolué dans la Terre du milieu de Tolkien et où ce voyage littéraire me semblait tellement plus intéressant que tout ce que je pourrais trouver dans le sommeil. Je ne pensais très honnêtement pas connaître cela à nouveau dans ma vie de lecteur (je m’estimais en vérité déjà chanceux de l’avoir connu là). 

Et ça s’est reproduit. 

Parce qu’il est attirant ce livre à l’édition soignée, aux typographies différentes en fonction de qui parle, de quelle période de la Maison on évoque. Souvent on aura des flash-back ou bien des apartés, des témoignages qui sont de beaux détours. Chaque personnage aura sa psychologie, son existence propre. On trouvera la trace de son passage sur les murs et dans les pièces où il a vécu. C'est d'un incroyable foisonnement et d'une grande richesse. L'ouvrage est épais et les pages sont fines, un peu comme celles d’une Bible. C’est indiqué. C’est comme découvrir une religion, une tradition dont on ignorait tout. L’émerveillement est total.

On n’en sort pas vraiment comme on était entrés. "Roulant" moi-même, je crois n’avoir jamais vu cette spécificité utilisée avec autant de brio comme élément de narration, pour fonder un récit, en faire un motif de l'imaginaire, une condition pour ensorceler le réel, le transcender, lui imposer d'autres références. C’est absolument brillant, déroutant, émouvant, troublant, désarmant.

C’est un roman virtuose, génial et presque intimidant.
Un chef d’oeuvre comme on en lit bien peu.

Au dos du livre, au verso de la couverture, il est écrit en lettres capitales et tremblantes comme des traits à la craie: "Ne pas frapper, Ne pas entrer"
Heureux d'avoir désobéi!

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