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La Nuit, nous grandissons de Ben Brooks


Un matin, le facteur dépose un colis étrange dans ma boite. Je n’attendais rien, ruminant en silence mes douleurs de vieillard, attendant d’avoir envie de faire quelque chose. J’ouvre l’enveloppe. C’est un bouquin paru aux éditions de la Belle Colère dont j’apprécie le travail. C’est toujours soigné : d’abord, une couverture d’un carton épais, comme celui qui enrobe des trésors de jeunesse empilés au grenier, un titre écrit en lettres écarlates, dans une graphie manuscrite et rageuse. La Nuit nous grandissons, d’un anglais nommé Ben Brooks. Je suis intrigué. Je ne lambine pas beaucoup avant de l’ouvrir et de tourner ses pages au grain rugueux. Certains éditeurs savent décidément rendre la lecture sensuelle.



Le livre s’ouvre donc. J’y découvre un ado en train de chatter sur un site de webcam porno, tentant de ne pas payer son obole grâce à des expédients divers, un sens de l’esquive virtuose et un talent oratoire certain. Il parvient ainsi à vaguement tirer sa crampe et rêve, en grand romantique, de sauver la fille perdue Thaïlandaise qui s’offrait à ses yeux. Il passe ensuite à autre chose, tentant de dialoguer sur Facebook avec une fille, son idéal féminin, qui, comme de juste ne lui répond jamais. Lui il s’appelle Jasper. Il est un brin piteux, un brin pathétique, touchant, mytho, libidineux et cruel. De fêtes débauchées en ivresses cotonneuses, de sorties scolaires en vagabondages improbables, je me suis attaché fort à ce teenager à la Larry Clark.

Et c’est rare. C’est rare d’éclater de rire devant les errances d’un héros. De se souvenir de ses mésaventures en hochant la tête d’un air attendri et en murmurant « quel con ! ». Comme si c’était quelqu’un qu’on connaissait. Un gamin un peu paumé et bien allumé dont on pardonne toutes les sottises parce qu’il est drôle, il est émouvant, il est innocent, même s’il fait tout pour se rendre coupable. On voit un mec en train de grandir comme il peut.

On se souvient de l’effet que ça fait.

C’est un livre comme ça, qui nous relie au jeune con qu’on a été, et qu’on sera toujours d’une manière ou d’une autre. Alors en le lisant, j’ai ressenti quelque chose de familier, comme un souvenir oublié au fond des tiroirs un peu surchargés du presque quadragénaire que je suis. Et ici ce n’est pas cette nostalgie adoucie des vieilles gens qui retrouvent leurs verts paradis. Non, en même temps qu’on sourit, on se la prend en pleine gueule, cette jeunesse, d’ordinaire estompée par la distance, devenue onirique comme une photo de David Hamilton. Je me suis souvenu du jeune type qui voulait baiser à tout prix, des amitiés absolues, des loyautés et des complicités « à la vie à la mort », comme celle qui unit Jasper à son amie Tenaya, de la mélancolie et du spleen diffus aussi.

Ce qui m’a frappé, ce ne sont pas les fêtes, l’absence de cœur et le cynisme constant du héros, son humour et sa cruauté, ses excès… c’est cet esprit sauvage, cette prise directe avec les tripes et l’inconscience qu’on a, à seize ans, jusqu’à l'imprudence. Il nous a fallu aligner bien des insomnies pour les oublier, ces penchants là.

Si tout est frontal, tout est naïf aussi, tout est neuf. C’est un peu du Sofia Coppola sous mescaline. C’est cette fraicheur, cette immoralité naturelle, presque reptilienne, qui fascine dans ce roman. Jasper est un garnement, un provocateur, une raclure à l’occasion. Il va par exemple baiser une nana, complètement défoncé. Il sera la risée de ses potes car son ivresse a embelli quelque peu la demoiselle. Il va se comporter comme un salaud irresponsable et inconséquent, lorsqu’il aura peur qu’elle soit enceinte. Il se complait également dans une paranoïa comique : Il est persuadé que le moindre des faits et gestes de Keith, son beau-père insipide, prouve qu’il est un assassin sanguinaire. Il va s’employer à le confondre. Cette obsession reviendra comme un leitmotiv grotesque. Par ailleurs, il va expérimenter une drogue qui l’emplit d’un amour universel, mais qui, au moment de la descente, lui inspirera un dégoût absolu et il se sentira « un peu comme un pédophile dans une maison de retraite ».

On s’amuse de son immaturité, de cette manière de mal se conduire avec pureté. Quand on est encore assez jeune pour que ça ne soit pas glauque et qu’on court encore assez vite pour fuir tout en restant intègre, sans que la vie ne vous rattrape de trop. Cette parenthèse étrange où les lendemains sont très lointains, remis à beaucoup plus tard. Où on peut vivre son existence en étant complétement décousu, sans avoir à en supporter les séquelles. Quand on a encore dans les poumons le souffle de bien des éclats de rire. Quand même les drames (notamment le suicide d’une élève) gardent un caractère anecdotique, dans le vertige sans cesse recommencé des moments de débauche, dans la grande valse des gueules de bois.

L’essence de cette jeunesse désoeuvrée, on la rencontre assez peu en littérature, de manière aussi frappante. Dans les livres d’Héloïse Guay de Bellissen ou de J.D Salinger, cette prise directe avec ce temps de la vie dont les adultes sont devenus bien souvent amnésiques. Parce qu’on flirte sans cesse avec le risque, avec l’interdit, l’illégalité, on danse au bord du gouffre. Plus tard, il n’y aura pas forcément de quoi être fier. On imagine la moue des « hommes-faits » bien mis et bien coiffés qui prônent déjà votre châtiment, la fin du voyage au bout de ces nuits, l’horizon lointain des conséquences et des factures à payer.

On oublie à quel point on était vivants.
On oublie à quel point on était nihilistes et légers.
On oublie à quel point on n’était pas sages ni très recommandables.
Du temps où l’on ne se planquait pas.

C’est rare les romans qui vous remettent ce parfum dans le nez. Cette réminiscence violente comme un shot d’alcool fort. L’énergie désordonnée de la jeunesse. Sa sensibilité extrême et sa dérision dévastatrice, quand on découvrait nos désirs, nos pulsions sans filtres, qui balayaient tout et qui foutaient un sacré bordel.

J’ai été impressionné.

Je n’ai d’abord pas su vraiment pourquoi. C’est écrit sans fioritures, simplement. Seulement tout sonne vrai. Et on a le sentiment que Ben Brooks fait totalement corps avec son sujet, sans aucune distance. Il vous livre ce que son héros ressent, vous fait partager ses pires turpitudes et instaure avec vous une complicité et une promiscuité étonnantes. On se sent proches de Jasper, comme on l’était de notre meilleur pote à 17 ans (qui c’était déjà ?). On le suit, parce que c’est ce qu’on fait quand on aime bien quelqu’un, même si on n’est pas toujours d’accord, même si souvent on le trouve un peu con. Mais il est drôle. On passe du bon temps. Alors on aligne les chapitres comme autant de virées avec lui. Même si mes parents n’approuveraient sans doute pas ce genre de fréquentations. Mais ils n’ont jamais surveillé mes lectures et ne savent pas que je traine avec ce genre d’affreux jojo. Et puis, lire un livre, ça fait sérieux.

Bon Dieu, comment il a fait ce Ben Brooks pour capter une jeunesse à ce point ? Je me renseigne. Ce livre, il l’a écrit quand il avait 17 ans. Donc il savait. Il en était là. Il a saisi le moment. Le « vague des passions » comme disaient les romantiques. Les repères chamboulés, la place dans le monde encore à trouver et à définir, les hormones qui se déchainent et entrainent à faire plein de conneries.

J’en connais qui n’en sont jamais sortis.
J’en connais qui prétendent que ça ne leur est jamais arrivé.

Et ce roman est là, pour vous rappeler beaucoup de ces nuits où vous avez grandi.
Le chaos, le magma qui doucement a façonné vos contours.

Ce livre est une cure de jouvence. Il agit sur l’âme comme un lifting.
Non décidément. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.
Parfois on le devient.
C’est peut-être ça qui est triste.

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