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Les Loups de Sherwood de Nicolas Digard


Les légendes bruissent de mémoires en mémoires. 

Des histoires dont on ne sait plus si elles ont existé ou si elles font partie de notre imaginaire collectif, d’un lointain Moyen-âge ou de Walter Scott. Ainsi on se souvient de Robin des bois, dans le vif technicolor de l’extravagant Errol Flynn, le renard malicieux de Disney, la superproduction romantique portée par Kevin Costner... Jusqu’à la tentative un brin ratée mais pas dénuée d’intérêt de Ridley Scott qui tentait de revenir aux origines historiques du mythe. Mais si tout cela n’était qu’écrans de fumée et duperie ? Si la forme de tendresse que nous éprouvons pour ces contes qui nous accompagnent depuis toujours n’était qu’une vaste supercherie, pour masquer la cruauté et l’âpreté des temps lointains et rudes où ils se sont déroulés ? Tel est l’argument fascinant  des Loups de Sherwood de Nicolas Digard, publié chez Plon.



Le roman commence lors d'une guerre sanglante. S'impose d'emblée la désolation, celle des rues livrées au feu et à la barbarie déchainée des hommes au lendemain des batailles. Des combattants succombent à leurs blessures. L’un des soldats, Robin de Locksley, voit son ami d'enfance gravement blessé. Il a vent d’un complot visant à renverser son souverain. Il va tenter d'en prévenir le frère du roi, Jean sans terre. Mais celui-ci convoite également la couronne et va tenter de faire assassiner ce fâcheux messager qui contrarie ses plans. Après s'être échappé, le fugitif va revenir au pays et vivre dans la clandestinité et régner sur les bois de Sherwood. Là il se consacrera tout entier à accomplir sa vengeance. La trahison dont il a été victime a mis un terme à toutes ses loyautés, à tout ce qui faisait de lui un homme d'honneur. Parallèlement à cela, Marianne, jeune femme vivant sous le joug d’une belle-mère détestable, attend le retour de son père et vit dans l’espérance d’un beau mariage. Bientôt sa vertu et son innocence vont être mises en doute. Ainsi commencera son infortune: elle va être répudiée, perdue, victime de tous les abus, enlevée, violée, condamnée à vivre auprès de ceux de Sherwood et épouser contre son gré leur rude meneur, Robin, brutal, calculateur, froid, avide de domination. Il la traitera sans égards et l’abandonnera souvent à son sort et aux dangers incessants dont elle est cernée. L'homme à la capuche est ici profondément ambigu et inquiétant.

C’est cette sensation d'oppression qui m’a marqué, cet étouffement. Ces angoisses et ces violences qui pèsent sur le sort de chacun des personnages. Il n’est pas de bluettes où se réfugier, pas de grands idéaux pour lesquels combattre. Tout paraît menacé, tout paraît corrompu, il n’est point de salut. Marianne en particulier, perd très vite son humanité pour être traquée, livrée à l’opprobre et aux pires maltraitances. Ici tout est bafoué. Et l’innocence n'est promise qu'à l’immondice, la souillure et la désillusion. Les rois sont corrompus. Les hommes s'adonnent au viol, ils dévastent et pillent. A l'image du héros, dépossédé de son honneur et de sa légitimité, Marianne de sa noblesse, de sa pureté, de son intégrité, l'univers l'est de tout ce qui le rendrait supportable. Rien ne résiste à la grande désillusion. Seul Frère Tuck tentera de ramener un peu de mesure et de morale au milieu de ces ténèbres.

On ne sait jamais vraiment si Robin favorise réellement les pauvres dans l’argent qu’il redistribue ou s’il satisfait ainsi sa soif dévorante de domination et de pouvoir. Il camoufle tout cela sous la générosité qu'on lui prête. Mais il y a toujours cette lueur effrayante que Marianne craint et surprend sans cesse dans ses yeux. Car s’il était réellement altruiste, il ne l’aurait pas violée, il ne l’aurait pas enlevée, ne la laisserait pas sans cesse en position d’être menacée et rudoyée par ses hommes (Petit Jean en tête). Ce qui le caractérise avant tout, c’est l’absence de scrupules. La figure du bien qu’il deviendra pour la postérité ressemble à un malentendu. Dans les yeux de son épouse contrainte, il a tout d’un tyran, impitoyable, même envers ses plus fidèles. Ses compagnons, traditionnellement rigolards, deviennent ici des brutes, sans foi ni loi. Nicolas Digard décrit peu à peu un enfer et ses héros deviennent des âmes en perdition. Totalement à l'encontre de la légende qu'ils ont inspirée.


Ce roman prend à contrepied. Il bouleverse nos attentes de lecteur, nos réflexes conditionnés. On a tendance à devancer l’histoire, à en anticiper les épisodes. Souvent ils surviennent, mais dépouillés de leur aura légendaire. Toujours, c’est ce contexte sanglant, crasseux, boueux, ce désenchantement total qui assombrit l’univers de nos rêveries automatiques. Il n’est point de salut, point de rédemption. Dans l’Angleterre déchirée du 12ème siècle ne subsiste que la violence, la rudesse et même l'injustice. L’humain ramené à une forme d’animalité, de sauvagerie, à une dimension de créature menacée, capable de tout pour satisfaire ses mauvais penchants (que ça soit dans la vengeance, le pouvoir ou la concupiscence). Toute cette brutalité que l’on trouvera gommée dans l'idéal courtois des chansons de geste ou les romans de Chrétien de Troyes. Jusque dans le cinéma de l’âge d’or de Hollywood où les héros sont chastes et purs, où leurs ennemis saignent à peine, où la cause du roi des voleurs est juste.

Ce récit est naturaliste, âpre. Désabusé. Pourtant il regagne en chair, en tourments et en profondeur. Il évoque quelque chose de plus viscéral, de plus incarné. Un peu à l’image de l’univers médiéval, fantasmé certes, mais impitoyable, orchestré par George R.R Martin dans son Trône de fer. Ce n’est pas l’héroïsme qui domine, c’est la noirceur de l’âme humaine qui, quand elle n’est pas circonvenue par le pouvoir, par la culture ou la religion, peut faire irruption à n’importe quel moment sous ses aspects les plus abjects. Et même les nobles combats se teintent de ces nuances inavouables que les poètes seront chargés d’atténuer, ou de justifier en inventant une moralité, une finalité et des archétypes. Nicolas Digard, au delà du simple récit historique, finit par questionner notre rapport aux mythes. Les Loups de Sherwood sont caractérisés par leur désespoir, leur brutalité et leur instinct.

Leur monde est trouble. A hauteur d’hommes et sans transcendance pour le justifier, juste un univers de pulsions, d'exactions et de bassesses. La véritable héroïne, c’est Marianne, puisque c’est l’idéal qui combat au milieu des orages incessants dont elle est la victime, perpétuellement captive, opprimée, écrasée par la loi du plus fort. Elle finira par s'endurcir dans l'adversité, transformée par la crainte, la vengeance et la haine. On assiste à sa déchéance, à sa corruption, à sa résilience. L'aventure, parfois, recouvre les accents qu'on lui connait,notamment lors du fameux tournoi où le célèbre archer triomphe). Mais elle se teinte avant tout d'amertume.

Nos vieux rêves de capes et d’épées se sont mués en cauchemars. Ces temps médiévaux dont soudain on ressent la présence, dans la nuit de nos pulsions premières. Ici, seule la force compte. La blanche armure des chevaliers est souvent bien sanglante, et leur âme occupée à de noirs desseins. Dans les actions humaines, à présent comme jadis, il est bien peu question d'empathie, de compassion et de salut.

Dès le début, cette histoire ne parlera que de cela : de survivre malgré tout, envers et contre tout. Par delà tous les fantasmes, toutes les fuites et les imaginations, les transfigurations. Par delà les légendes et tout ce que l’on croyait connaître.

Par delà bien et mal.

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