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Bye Bye Elvis de Caroline de Mulder


L’image d’une baudruche, clinquant comme un miroir de bordel à Las Vegas, singeant sa splendeur depuis longtemps perdue. Je suis né juste après sa mort, et étrangement, c’est l’image que j’ai toujours plus ou moins eue d’Elvis Presley. Comme si ça s’arrêtait au dernier moment et qu’on n’en sortait pas. Evidemment, je connaissais l’histoire, comme tout le monde. Dès qu’on s’intéresse à la culture populaire, il est un incontournable monolithe. Je ne l'aimais pas vraiment. Il a fallu cette rencontre de la semaine dernière avec Caroline de Mulder, auteure de Bye Bye Elvis, chez Actes Sud, pour que je comprenne enfin ce qu’était véritablement le seul véritable roi qu’aient jamais connu les Etats-Unis.



Dès les premiers mots du roman, j’ai été proche de lui, de son intériorité, de son monde. Cela s’ouvre sur sa mise en bière et ses obsèques. On entre par sa mort. On remonte doucement le temps, comme au revers d'une amnésie. On connait les derniers moments du King, où chacun de ces « gars » se relaie pour maintenir l’icône en vie, cette « mafia de Memphis » qui l’entoure comme une cour étrange. A Graceland règnent les souvenirs de furies, les marques d’idolâtrie, zonent de vagues parents qui vivent sur le dos du monstre sacré, s’activent les assistants diligents qui lui fournissent seringues, pilules, jeunes femmes et tout pour lui complaire. Au milieu, il y a cet homme, malade et perdu, vestige gras d’un corps autrefois magnétique, le regard perdu dans le vague et le sourire las, alors que son charisme avait électrisé un pays tout entier. C’est cet Elvis « sosie de lui-même » qui est absolument bouleversant. Ce reclus dont les excentricités peuvent rappeler Howard Hughes ou Michael Jackson. Dès le début on mesure le poids de la gloire. Le prix à payer. Et cette envie d’échapper sans cesse à lui-même, pour redevenir ce bon petit gars qui aimait tant sa mère.

Que serait devenu Elvis s’il avait pu s’enfuir ? Être et ne plus être. C’est l’hypothèse du roman quand il se détourne de la légende pour alterner avec l’histoire d’une femme qui va devenir l’assistante d’un vieil américain, John White. C'est un rentier paumé, échoué à Paris, la voix éteinte et les souvenirs embrouillés qu’elle va servir vingt ans durant. Les bagues bling-bling serties dans ses doigts trop gras. Les paroles décousues, la solitude absolue. Et l’inexorable déchéance de ce personnage imaginaire est un miroir permanent à celle d’Elvis. Un contrepoint fictif assez brillant.

Leurs voix se relaient à la lecture et vont structurer le récit. Et cela crée un lien fort, intime. On a cette sensation d’étouffement. On voit comment le jeune homme à l’énergie pure devient peu à peu le jouet de sa fortune. Le colonel Parker, manager légendaire et catastrophique, criblé de dettes de jeu, le détournera systématiquement de ses ambitions artistiques. Lui qui voulait devenir l’égal de Marlon Brando aura une filmographie qui tutoie le ridicule où il ne sera qu’Elvis, une parodie de lui-même. Et la révolution déchainée de ses premières apparitions sera diluée quand on fera de lui un trésor national, une icône absolue, le monarque d'un royaume de pacotille. Il se transformera peu à peu en cliché, une momie de carte postale. Quelque chose entre Mickey Mouse et le Mont Rushmore avec pas mal de produits dérivés. Il prêtera même à sourire. Alors que tout un pan de la culture la plus révoltée, la plus anticonformiste (de Bob Dylan ou John Lennon à Jim Morrison), découle de lui.

Et c’est cette dissonance qu’on entend tout au long du livre. Caroline de Mulder est dans une proximité troublante avec son glorieux sujet. On le voit être enterré vivant au fur et à mesure que sa gloire atteint des sommets inédits. Parfois, Elvis Presley renait comme un Phoenix. Comme lors de ce show télévisé de 1968 où il exsudait de sensualité et d’ironie aussi, de distance, face au mythe qu’il était censé représenter. Un sacré bel animal gainé de cuir noir qui contient en lui toutes les Rock Star. Le premier d'entre tous.


Mais toujours il est rattrapé par ses démons, par l’adulation qu’il déchaine et qui peu à peu se retourne contre lui. Par les concerts qu’il enchaine, à cause des engagements excessifs que le Colonel Parker lui fait prendre sans scrupules. On achève bien les chevaux… Et puis il y a cet entourage étrange, ces gens au curieux mimétisme, dormant au même rythme erratique que lui, carburant aux mêmes substances, partageant la même vie, quémandant un sourire ou un mot attentionné, voulant demeurer dans les bonnes grâces du maître coûte que coûte. Ces jeunes femmes d’abord offertes et pleines d’espoir et de désir, puis invariablement insatisfaites devant celui qu’elles imaginaient un peu moins dévot, respectueux ou enfantin. Lui qui rêve d'amour pur, symbiotique et spirituel ne leur fait pas souvent grand mal. Ce curieux groupe prend vie sous nos yeux, comme une société parallèle, un monde hors du monde. La galaxie désaxée d’Elvis.

Tous sont les témoins et les acteurs du même naufrage. Quand un homme est peu à peu rongé par sa propre légende. Au fond, le dernier Elvis, boursoufflé, scintillant comme un soleil en toc, corseté dans un costume qui entretient l’illusion de sa silhouette perdue, ce n’est que cela. Un homme perdu sous les artifices qu’il a inspirés, encouragés à l’occasion. Le paradoxe est douloureux.

C’est comme si d’emblée son image lui avait échappé. Parfois, on le voit revenir, Elvis le trop humain, de manière presque choquante, embarrassante, comme aux obsèques de sa mère où on le voit secoué d’incontrôlables sanglots, voulant plonger sous terre avec le cercueil de cette femme qu’il aimait plus que tout, qui était son ancrage, qu’il perd tôt, au moment de son service militaire. Elle le laisse désarmé, dans ce monde fantasmatique qui est le sien, dangereusement déconnecté. Et la vieillesse de John White, son isolement à Paris, dans ce grand appartement des beaux quartiers où il traine ses vieux jours, fait caisse de résonance. Il n’a pas de notions d’argent ou d’hygiène, a quasiment perdu le sens de la vie en société ou même du langage intelligible.

C’est la trouvaille de cette biographie en trompe l’œil. Au fond, John White, c’est l’humanité pathétique d’Elvis dénuée de son aura et de ses oripeaux. Sa dépendance, c’est ce qu’il y a derrière le mirage. Et l’histoire de sa dérive est un lointain écho à celle du King. Que ça soit lui ou non, ça ne compte presque pas et l’ambiguïté demeure. Où est l’humanité dans ce corps fatigué, bouffé par la graisse et les souvenirs brumeux ? C’est ce qu’on se dit déjà quand on voit Elvis, en 1977, s’embrouillant dans ses paroles, hésitant entre rires et larmes titubant parfois, sous le poids de la psyché qu’il est censé incarner. Ce symbole encore plus écrasant que ses costumes de scène. Comment fait-on pour englober une culture ? Un pays ? Une légende ? L'émanation la plus absolue du rêve américain? Qui serait à la hauteur de ça et ne virerait pas dingue devant pareille responsabilité ? Qui ne voudrait pas fuir ?

Dire au revoir à Elvis, c’est sans doute bizarrement le retrouver. Ce gamin qui était entré chez Sun records pour enregistrer un Gospel et chantait « That’s all right », presque pour plaisanter, pour s’amuser. Pendant un moment il a assumé la grâce de cette légèreté, jouissant littéralement sur scène, déferlant comme une décharge électrique sur le monde de l’après guerre. Et puis c’est devenu autre chose. Comment vit-on quand on incarne un malentendu et que ce malentendu c’est soi-même ? Comment fait-on pour rire quand la plaisanterie dure un peu trop longtemps ?

On prend des pilules. On disparaît. On s’invente un entourage, une famille. Même si tout est faux. Même si l’authenticité suffoque sous les dorures, les orchestrations trop riches et la graisse. On cherche quelque chose de vrai. Mais tout ou presque était factice dans ce royaume d’opérette. Jusqu’à ces concerts d’une heure qu’il enchainait à la fin, avec des gestes patauds, rabâchés et automatiques. Il ressemble à un vieux fauve brisé. Continuer à vivre dans ces conditions, c’est tolérer de devenir sa propre caricature. Au fond peut-être que vieillir ce n’est que cela. Et John White c’est cette métaphore poussée à bout. A bout de souffle, au bout du piège.


Caroline de Mulder invite à ressentir ce symbole. Le poids des projections sur un seul homme et son génie qui disparaît sous sa propre légende. Ce gamin mal grandi devenu son antithèse, égaré comme un pantin triste dans notre mémoire collective. Avec ce livre, on l’aura ressenti en nous, dans ses passions, dans sa pureté, dans ses excès, dans sa décrépitude, dans sa splendeur aussi. On l’aura connu sous toutes les lumières, à tous les moments de sa vie, dans le secret de ses pensées. Fascinés et peu à peu gagnés par une identification inattendue. Ce livre, c’est comme une rédemption. On voit l’homme que ce roi étrange, magnétique, charismatique, magnifique et absurde, a pu être. On a le sentiment de l’avoir connu. On se met à l'aimer.

Alors en refermant le livre à regret hier soir, j’ai été touché par lui. Enfin j’avais eu le sentiment de l’avoir rencontré et compris.

Les yeux brillants, j’ai murmuré « Bye Bye Elvis », tandis que sa présence s’attardait encore un peu dans la pièce.

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