Accéder au contenu principal

Ce que j'appelle jaune de Marie Simon


Il y a des livres qui nous attendent.

Et on se détourne, occupés à suivre un programme, un sentier battu, à respecter les règles que l’on s’impose. Je devais recevoir le livre de Marie Simon à sa sortie. Ça a cafouillé, je ne sais trop pourquoi. J’aimais ses statuts facebook, je souriais souvent devant, réagissais parfois. Et puis ce week-end, assailli par la furie du monde qui suintait de tous les tubes cathodiques, j’ai eu besoin de ses mots, de la découvrir à travers ce livre au titre étrange, Ce que j’appelle jaune. Ce n’était pas prévu. C’était un détour, alors que la pile de mes lectures m’appelait vers bien d’autres contrées. Mais il faut savoir se rendre à l’imprévisible, il renferme bien souvent les plus belles surprises.



Le livre parle par la voix d’un enfant dans le ventre de sa mère. Tout est ressenti par son prisme, par ce qu’il ressent en elle et avec elle. Il est comme un pressentiment qui grandit dans son corps, portant à la fois son passé, la marque de ses démons, et son avenir : celui où elle devra être forte pour lui. Ce qu’elle traverse avec lui.  Ce qu’elle devient pour lui. Ce qu’il annonce pour elle.

Je ne m’attendais pas à être touché si fort. Chaque mot est puissant, délicat, ressenti, résonne dans une sorte d’éternité, cette mémoire universelle du corps qui échappe à tout contexte. Quelque chose de profond. De charnel, d’originel et d’humain. Très vite les phrases de Marie Simon m’ont fait éprouver ce genre de mémoire, ce quelque chose qui n’a pas de nom. Cette manière dont enfanter signifie ne plus se borner à notre nombril, et sortir de son cas particulier pour se consacrer au destin d’un autre. Il n’est pas plus belle noblesse, ni plus grand amour. Cet être que l’on a créé, dont on sera responsable, qui nous sortira définitivement de l’enfance pour affronter l’existence, en avoir le courage puisqu’il le faudra pour lui, alors que bien souvent, on était trop lâche ou négligent pour l’avoir pour soi.

La mère est marquée par ses blessures. Les abandons dont elle a été victime. Le suicide d’un être aimé. Le père de son bébé, surnommé le « canard » qui la laisse seule, l'a quittée juste avant sa grossesse. Elle la vivra dans un isolement, une complicité totale avec l’enfant à naitre, s’échappant des vestiges de sa vie d’avant. Lui perçoit toute son histoire, dans ses inflexions de voix, ses rires, ses pensées profondes, ses secrets, ses douleurs. Il est témoin de son inconscient. Elle est la seule perception qu’il a du monde. Il sera un narrateur malicieux, perspicace, prémonitoire.

Sensible surtout.

En même temps que ce fœtus étrange et omniscient se forme et se développe, s’affirme et prend sa place, il va façonner la femme qu’il a choisie pour s’incarner. Il va être la rédemption de tous ses mauvais souvenirs, racheter toutes les trahisons, rallumer la lumière. Jaune. Comme le dehors. Comme le soleil. Comme les cheveux de sa mère.

Ses mots sont d’abord empreints de mystère, oniriques. Ses sensations vont recoller les morceaux de cette intériorité. Il s’agit d’une odyssée à l’intérieur d'elle même, comme pour la reconstituer, la réinventer par sa voix. A chaque fois qu’on se relève d’une défaite, d’une absence, d’une rupture ou d’un deuil, on se réincarne, on se réinvente, on doit refaire le monde, ou se refaire au monde qui nous a rejeté. Et cette femme crée en elle le fruit de sa résurrection, de sa réconciliation avec sa propre histoire. On assiste autant à la gestation de son fils qu’à la sienne. Il est ce qui comblera tout ce qui avait été déserté. Le feu qui surgira de la cendre.

Cette proximité avec les secrets d’une femme est troublante. On épouse sa manière de réagir, de ressentir. On connait les moments où elle souffre, où elle rit, où elle se retourne sur son passé. Tout est évoqué par allusions, dans des flashs, comme pour s’en détacher… On entend tout. On partage tout. Ces autres moments où elle frissonne, où elle se caresse, où elle rêve, où on prophétise ses lendemains. C’est magnifique. J’étais ému en lisant ce monologue intérieur singulier, totalement sensuel et d’un raffinement rare. On éprouve chacune de ses émotions, véritablement. Être dans une telle intimité avec elle finit par résonner dans notre intériorité à nous.

Une complicité se noue entre l’auteure et son lecteur comme entre ce bébé et sa mère. Petit à petit, dans une correspondance intense, le lien s’approfondit et on se fait à elle de cette façon-là. Et on l’aime. On a envie de la protéger. On l’encourage. L’enfant l’invite à cheminer vers elle-même,  vers ce qu’il faut qu’elle soit pour lui. C’est une lecture qui vient du ventre et qui se devine d’abord, qui vibre des promesses qu’elle annonce et dont on espère qu’elle les tiendra.

C’est ce qui arrive. Au début du livre, on est là comme un intrus impressionniste, un cambrioleur d’âme. On devine les contours de cette femme, avec un art de l’allusion qui m’a fait curieusement songer à Faulkner. Et puis peu à peu, on la découvre. Dans ce qu’elle cache. Et on s’attache à elle. On la trouve simplement belle. Elle m’a rappelé beaucoup des femmes que j’ai connues. Ce mystère qu’elles ont souvent été pour moi. Ce qui m’a fait les aimer. Peut-être est-ce cela qui m’a touché d’abord, ce sentiment de trouver une ébauche de réponse à des questions que je me pose depuis longtemps. Que ressentent-elles vraiment dans le secret de leur cœur ? Et m’approcher si près pour écouter la musique de cette femme, la comprendre, sourire avec elle, faire corps avec elle, danser et chanter avec elle (sur du Lykke Li)… c’était simplement magnifique.

C’est rare, ce genre d’identification dans une vie de lecteur. J’ai ressenti là comme une ivresse envoûtante. Un livre que j’attendais de lire depuis longtemps. Un peu à l’image de ce que j’ai éprouvé devant Tree of life. Quelque chose qu’on a sur le bout du cœur et qu’on voit s’incarner dans la voix d’un autre. C’est difficile à mettre en mots. On a juste envie de dire « C’est beau. Lis-le. C’est tout. ». Mais c’est un peu court pour une chronique.

Il y a quelque chose de bouleversant dans cette harmonie. Parce que le livre de Marie Simon est inclassable, touche à l’universel. Un roman sur une naissance ? L’étiquette est réductrice. Au fond, elle dresse le portrait d’une intimité qui se reconstruit, qui prend confiance et conscience d’elle-même. Qui convertit le monde à ses nouvelles proportions. Au fond, c’est ce qu’on fait également quand on écrit, quand on crée, quand on s’émerveille, quand on voyage, quand on tombe amoureux, quand on vit pour de vrai. On ressent ce grand baume, cette grande cohérence qui se révèle enfin dans les éclats éparpillés, désordonnés, tumultueux de nos vies. Comme une délivrance après être passés par tous les états d’âme, après la dissipation des anciens orages.

Le plus beau symbole de ce grand renouveau s’incarne sans doute dans le premier cri d'un bébé, riche de tant d’avenirs.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …