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Eloge du chat de Stéphanie Hochet


Enfant, j’étais fasciné par les loups. 

La domesticité des chiens m’interloquait : cette relation servile, automatique et inconditionnelle avait quelque chose de tronqué. Non. Il me fallait conquérir. Et au fond pour aimer, il faut une part de mystère, d’étrangeté. Un jour que je lisais dans le jardin, un chat tigré qui tolérait ma présence sur son territoire s’est approché. Il tournait autour de la maison depuis un moment, me jaugeant de loin. Je le trouvais beau. N’ayant jamais eu de chat auparavant, je ne l’appelais pas. Ou si je l’ai fait, il a dû passer dédaigneusement son chemin. Mais ce jour-là, il s’est pris d’intérêt pour moi. Probablement parce que j’étais plongé dans un livre et que je ne l’avais pas remarqué. Il s’est avancé. Il a sauté brusquement sur mes genoux et les a labourés copieusement en ronronnant de toutes ses forces. 

Ce fut le début d’une amitié profonde, raffinée, précieuse. Lui se faisant à mes habitudes, à la maladresse de mes gestes et à leur caractère parfois imprévisible. Moi m’esbaudissant de ses réactions énigmatiques, de sa manière d’être toujours libre et indépendant, toujours un peu insaisissable, dédaigneux et insoumis. Mais toujours si touchant, plein d’attentions discrètes, se couchant sur mon clavier quand j’écrivais, dormant contre moi, comme pour me soulager, quand ma santé vacillait. Il était une présence constante et rassurante. Nous avions une complicité mutuelle et un respect profond l’un pour l’autre. Il est resté chat. Je suis resté homme. Et on cohabitait dans ce qui demeure l’une des plus belles rencontres de ma vie. A parler de lui, je sens l’émotion me saisir. Il me manque encore beaucoup.



J’en parle assez peu. Les amoureux des chats ont le bon goût d’être discrets, ne vont pas se livrer à d’effarantes démonstrations. Cela manquerait d’élégance. Mais entre eux, il y a cette complicité évidente. J’ai connu Stéphanie Hochet lors d’une soirée littéraire autour de son Roman Anglais. On s’est revus en d’autres occasions. On partage pas mal d’idéaux et j’ai beaucoup de plaisir à parler avec elle. Et puis un jour, elle me parle de son idée d’Eloge du chat, paru ces jours-ci en poche chez Rivages. Elle me dit que c’est son premier essai. Une évocation de la figure du félin à travers la culture, tout ce qu’il a pu représenter, de la divinité que lui prêtaient les égyptiens aux procès en sorcellerie (les chats noirs accompagnant bien souvent les sorcières sur les bûchers). Et toujours ce regard magnifique, cette grâce qui fascine tant les artistes (mon cher Baudelaire en tête). En l'écoutant, j’adresse une pensée muette à cet ami tigré dont je fus si proche (il ressemblait beaucoup à celui qui orne la couverture). Et je dis à Stéphanie que j’aimerais beaucoup découvrir le fruit de sa réflexion.

Je trouve dans ses mots exactement exprimée mon admiration pour les chats. J'aime ce genre de créatures : Celles qui ne supportent pas d’être totalement domestiquées, totalement enfermées. Celles qui deviennent folles dès qu’elles sont privées de liberté. Aucun compromis ne sera toléré. Une porte close est déjà une prison. Et c’est cette farouche indépendance qui m’a passionné d’abord. Cette valeur fondamentale d’insoumission et de désobéissance. Invectivez un chat et il se défendra. Appelez-le et il se détournera. Je songe à mon vieil ami Georges Brassens qui les aimait si fort, ces incarnations anarchistes, dont chaque attention affectueuse ressemble à une offrande, car ils choisissent de la donner. On ne peut les obliger à rien. J’avoue que sous mon apparente douceur, je suis exactement comme ça. Dès que je me sens contraint, de quelque manière que ce soit, je suis malheureux. Stéphanie Hochet détaille ce trait de caractère avec l’érudition et l’allégresse qui présideront à son petit essai.

Sous sa plume défilent les amoureux des chats (Burroughs, Colette), ceux qui l’ont utilisé  comme symbole (le "roi des chats" qu’est Tybalt, chez Shakespeare dans Romeo et Juliette) ou comme caricature (Rabelais ou La Fontaine), les illustres personnages aussi, dont le destin et l’attitude en semblent inspirés (Mazarin ou Richelieu… étonnant que Mitterrand ait favorisé les labradors…). Mais toujours, l’auteure revient à sa fascination première, l’animal et ce qu’on projette sur lui (comme en psychanalyse). 

Le chat ressemble ainsi à une œuvre d’art. Sa beauté est autant objective que dans l’œil de celui qui le contemple. Sa « flexibilité » est chorégraphique. Même sa cruauté devient admirable, méthodique, patiente et sadique, lorsqu'il cède à ses instincts prédateurs. Il y a quelque chose d’hypnotique à observer un chat. D’effrayant aussi sans doute, de vénéneux, car il est toujours une énigme et représente une sorte de défi. Il n'est jamais totalement domestiqué. Alors que d’ordinaire l’homme asservit toutes les créatures dont il s'entoure, le petit fauve demeure une exception. On sent une sorte de soumission, de réciprocité nécessaire à consentir pour gagner la confiance d’un chat. C’est un seigneur en somme, à qui il faut rendre hommage.

En côtoyant le chat, on se prend à le comprendre. Sans véritablement de mots. A le ressentir en soi, à connaître ses réactions. A s’ouvrir à sa magnifique altérité. A tenter de se montrer à la hauteur de l’amitié qu’il nous fait à choisir d’être là, près de nous, plutôt qu’ailleurs. Il vous honore de sa présence et de sa grâce de Dandy. C’est un lien dont on s’enorgueillit. Pas si éloigné de la joie que l’on ressent au bras d’une femme aimée. On retrouve tout cela à la lecture. La mémoire de l’effet que cela fait, d’être apprécié par un chat. C’est comme un titre de noblesse. Je me suis senti profondément relié à cette culture, à cette tradition que l'auteure détaille. J'y ai croisé pas mal de mes héros. C'est comme se découvrir une communauté. Faire partie d’une société secrète.

Le plus grand mystère, la plus grande fascination que cette créature m’inspire, est voisine de ce qui me fait aimer les femmes. Leur souplesse, leurs courbes, leur esprit profond, leurs réactions énigmatiques souvent, pour les gros balourds que nous sommes. Et cette manière de vous contenir, de vous tolérer dans leur monde, de vous accepter comme leur complice... Les plus belles amitiés que j’aie eues sont féminines, les plus riches, les plus marquantes aussi. Je ne me suis jamais borné qu’à les désirer. Mon intérêt pour les femmes dépasse de très loin cela. J’aime leur compagnie. J’ai le sentiment d’exister, d’être compris auprès d’elles. Et d’être leur perpétuel admirateur. J'aime leur sensibilité, les subtilités de leurs regards. Souvent, j'ai découvert en elles un monde insoupçonné, puisqu’on ne connaît le nôtre qu’au travers de codes masculins. 

Quand Stéphanie a fait ce rapprochement, je l’ai trouvé lumineux comme un euréka. C’est vrai. On se convertit aux femmes de la même façon qu'on est apprivoisés par les chats. On se fait à elles, elles nous dominent, elles nous intriguent. On les regarde. On se tient tout près d'elles en espérant qu’elles nous remarquent et qu’elles nous aiment, en espérant les comprendre, leur complaire, les séduire. L’auteure le formule ainsi : « Le chat est un animal féminin. Le chat séduit, le chat exaspère, le chat est un continent noir immergé dans notre inconscient ». La comparaison se fait à l'occasion jusqu'à l'offense, la métaphore sexuelle et le soupçon d'hystérie. Les femmes, comme les chats ont été régulièrement soupçonnées de commerce avec le démon.

Il y a indiscutablement de la volupté dans la présence d’un chat, de la séduction. C’est un être de sensualité, quand il réagit aux caresses de tout son corps. Et s’il n’y est pas disposé, il vous rejettera vertement, violemment. Dans le cœur de Léautaud, passablement misanthrope, le petit félin remplacera avantageusement ses maitresses.  Elizabeth Taylor incarnera une femme désirable, incontrôlable et délaissée dans La Chatte sur un Toit brûlant, adapté de la pièce de Tennessee Williams. Et il y a évidemment Baudelaire dont la description du petit fauve est quasiment érotique.

Observer les réactions d’un chat, c’est respecter son intégrité. Sa farouche individualité. Son étrangeté. Je n’aimerais pas voir un chat opprimé, dressé pour être un animal de cirque ou une peluche réconfortante dont on userait comme d’une couverture. Je n’ai que mépris pour les gens qui les considèrent comme leurs enfants, qui les humanisent. Comment ne voient-ils pas que s’ils sont si beaux, c’est précisément parce qu’ils ne se laissent pas influencer, chosifier, récupérer et pervertir par nos névroses ? Ne peut-on pas appeler un chat un chat et l’aimer en tant que tel ? De toutes façons, le chat est rétif à toute récupération. Et il inspire une crainte respectueuse, une forme de révérence. Même lorsqu'il est replet il évoque la sagesse et la sérénité. Il est sacré comme un Bouddha.

L’animal devient un symbole total, contient un monde, le nôtre et le sien. Il est l’incarnation de tous nos fantasmes, de toutes nos beautés, de toutes nos errances, de nos parts d’ombre aussi. Il est la métaphore idéale. Il est doté d'une omniscience qui, sous la plume de Stéphanie Hochet, finit par être l'émanation de la divinité.

Son éloge en aura détaillé toutes les facettes, tout ce que l’être humain a projeté sur lui.
Le chat a imprégné notre histoire, notre langage et notre imaginaire.
Au bout du livre, il conserve pourtant tout son mystère.
Cependant Stéphanie Hochet a tendu au lecteur un fascinant miroir.

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