Accéder au contenu principal

La Mésange et l'Ogresse de Harold Cobert

Il y a des livres qu’on n’attend pas. Des sujets qu’on n’aurait jamais approchés, même avec le couteau sous la gorge.

A la faveur d’une lecture dans une librairie, j’ai rencontré Lisa Liautaud, éditrice chez Plon. Elle me parle de sa rentrée liittéraire et en particulier de ce bouquin de Harold Cobert (dont je connaissais déjà l’ouvrage consacré à Morrison, intitulé Jim). Cela parle de l’affaire Fourniret. D’emblée j’ai des réserves. Mon aversion la plus forte est depuis toujours celle que j’éprouve envers les violeurs d’enfants. Cela touche à une angoisse profonde qui m’accompagna durant tout mon jeune âge, me terrorisa même, alors que je découvrais l’existence de ces abjects prédateurs. Alors la perspective de passer tout un roman dans leur intimité avait de quoi me refroidir. Mais quand j’ai reçu les épreuves du livre, et devant les louanges que j’avais entendues concernant La Mésange et l’Ogresse, je m’y suis plongé. Je l’ai lu comme on retient son souffle.



Et j’ai été happé. Pris à la gorge. Partagé entre l’horreur et la fascination. L’admiration aussi pour cet écrivain qui a fréquenté ces gouffres pendant l’écriture de son roman. Quand on y songe, c’est risqué. De quoi développer une misanthropie galopante. De quoi alimenter pas mal de cauchemars. Le récit se développe en trois temps. Celui de Michel Fourniret, factuel, précis comme un rapport de police, un rituel immuable. On voit l’endroit, le temps qu’il fait, les habitudes de sa victime et la manière dont il va l’enlever, toujours la même, prétextant être un homme respectable cherchant son chemin et en quête d’une âme secourable pour lui indiquer la bonne direction. Les jeunes femmes montent dans sa voiture et succombent à sa rhétorique apparemment inoffensive. Il y a le flic, chargé de l’affaire, peu à peu écoeuré, envahi par l’horreur qu’il devine et la déviance de l’homme dont il découvre peu à peu l’univers et la folie. Enfin il y a Monique, l’épouse du criminel, sa complice aussi, bredouillant pendant les interrogatoires, totalement acquise aux monstruosités de son « fauve » et engagée à l’assister dans sa quête obsessionnelle de « membranes sur pattes », le bonhomme étant excité exclusivement par la perspective de déflorer des vierges.

Ce qui est frappant avant tout, c’est le décor ordinaire, quotidien. Les villes de Province (entre la Belgique et la France), les pavillons, les sorties d’écoles, les parkings de supermarchés. Ce qui vous saisit d’abord, c’est cette grisaille de banalité. L’absence d’effort d’imagination qu’il faut pour se la figurer. C’est là. On le connaît. Ça pourrait fort bien être votre voisin. C’est cette promiscuité avec l’innommable qui est la plus dérangeante. Parce que ce type est détraqué et psychopathe, certes. Mais pas d’une manière hollywoodienne qui maintient à distance. Non. On est obligé de le connaître. Cette femme aussi, complètement paumée et immorale.

De prime abord, on la croit un peu faible d’esprit, tellement sous l’emprise de son compagnon qu’elle ne voit absolument pas où est le mal et peu à peu, complice et appât. Puis, c’est elle qui devient glaçante. Car les viols de Fourniret deviennent presque un jeu sexuel entre eux, une partie prenante de leur intimité, la seule manière qu’ils ont de s’unir. Elle entre dans ce jeu et d’une certaine manière, l’encourage. Et le rapport de force au sein du couple, leur psychologie beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît devient le cœur du livre. Et les interrogatoires obstinés auxquels Monique est soumise deviennent des bras de fer extrêmement tendus devant le flou qu’elle entretient délibérément, les secrets qu’elle garde pour elle. On aura accès à ses pensées que par l’intermédiaire de monologues intérieurs, révélant une femme extrêmement trouble. Et davantage que l’insupportable morgue de Fourniret, ce sont les tergiversations de son épouse, sa manière de ne rien dire qui vont mettre les nerfs des flics à rude épreuve. Ceux du lecteur aussi.

On tourne les pages, effarés. Fascinés. On voit les flics se troubler. Nous sommes à l’époque où on juge Dutroux et où ils ont potentiellement trouvé pire. On s’attarde dans les ténèbres. Il y a des livres qu’on a peur de lâcher, qu’on va lire d’une traite, comme un calice jusqu’à la lie, des livres qui testent votre endurance (Selby a pu me faire cet effet là, Ellroy quand il n’était pas hermétique). Quelque chose d’intense, d’urgent, de dérangeant et de sombre. Un livre qui vous happe de toute votre réticence et de tous ces démons qui vous terrorisent, de ces coins sombres de l’âme humaine où vous ne voulez pas vous attarder. Et pourtant vous y êtes. Vaguement nauséeux devant cette réalité là. Et accroché comme devant un bon polar. Comment vont-il coincer ce salopard ?

Tout sonne juste. Tous sonne vrai. Et très vite, vous avez le sentiment d’être confronté à la vérité de ces gens. Avec ce sentiment dérangeant de les comprendre. Aucun d’entre eux n’éveille pourtant d’empathie, aucun d’entre eux n’est agréable à fréquenter. Mais au cœur de leur atroce épopée, c’est cette humanité horrible et banale qui vous prend aux tripes. C’est presque hypnotique. Jusqu’où peut-on descendre ? Jusqu’où peut-on aller dans ces sortes d’enfer qu’aucun gros titre ne saurait rendre ? On finit par ressentir ce dégoût fort en soi. Cette identification que seule la littérature au sens noble permet, quand elle s’immerge dans le crime et dans la psyché de ceux qui le commettent. Il y a là une forme de fascination. Devant les intériorités auxquelles on est confrontés. Un peu ce qu’a dû ressentir Truman Capote quand il écrivait De sang froid.

Quand les informations vous maintiennent à distance respectable et impersonnelle, la littérature vous investit, s’adresse à vous sans filtre. C’est en cela qu’elle est grande et qu’elle peut être dérangeante. Je me suis souvenu en lisant Harold Cobert que je m’y suis repris à plusieurs fois pour lire Crime et châtiment. Qu’il m’a fallu de la détermination pour aller au bout du Voyage au bout de la nuit de Céline. Parfois il faut du courage pour s’abandonner à un livre, parce qu’en lui, il y a tout ce qu’on ne veut pas voir, tout ce refoulé qui rend notre réalité parfois si inquiétante. Il est des livres qui vous incitent à la regarder en face. Et plonger dans l’intimité du couple Fourniret, c’est affronter tout ce qui nous effraie, tout ce qui nous révulse. Mais c’est également vertigineux de maitrise et d’audace dans le projet littéraire. Car Harold Cobert vous tient en haleine de bout en bout, au plus près de son motif.

Alors au bout de la lecture, effaré comme au sortir d’un cauchemar, vous reprenez votre souffle et votre vie. Mais vous n’êtes pas totalement indemne.
Vous avez su ce qu’exigeait un grand livre, cette abnégation, ce malaise aussi, tout ce qu’un écrivain devait risquer pour l’écrire. Et bien peu de gens sont capables de se hasarder au bord de ces gouffres.

Et ce sont eux qu’il faut lire.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …