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Le Grand Jeu de Céline Minard

J’ai des envies de silence, d’isolement, de retraite. Parfois c’est un lieu qui vous offre cet ailleurs, un être, un regard, un moment ou un livre. J’ai ressenti cette parenthèse en découvrant Le Grand jeu de Céline Minard paru chez Rivages. Une lecture singulière, hors de toute routine, qui vous convertit à son rythme particulier comme un poème ou une philosophie. Comme le temps qui s'écoule différemment et dont la perception change en pleine nature.



Une femme se retire dans la solitude, dans une sorte de grand container high tech, son habitacle à flanc de roche. Elle est là pour vivre en autarcie, et en autosuffisance. On la voit explorer les chemins, escalader, prendre soin de ses plantations. Et surtout mener une réflexion de fond. Comment vivre? Que fuit-on ? Les envieux, les ingrats, les imbéciles, les ennemis. Choisir la retraite c’est aussi implicitement rejeter ses semblables et les interférences qu’ils insinuent en vous. On la voit s’interroger sur ce qu’est la détresse, la promesse, ce qu’est une menace. Son rapport aux autres est totalement désabusé. Seule la solitude peut lui permettre de s’épanouir. Pourtant, un matin, elle discerne une vague silhouette dans le paysage. Puis une cabane abandonnée. Enfin une main, aux ongles longs, surgie d’un amas de laine. L’harmonie de son monde et de son introspection, les règles de son grand jeu en sont bouleversées.

Le livre s’ouvre quand son refuge de fuselage est achevé, son projet concrétisé et que les hélicoptères l’y déposent et la laissent à son sort. La nouvelle Diogène va pouvoir mener sa quête. J’ai été frappé de constater à quel point la lecture incitait à mettre nos pas dans les siens. Un style sec et clair, exigeant pour qui n’est pas rompu au lexique des arpenteurs de montagnes. J’ai découvert ce qu’étaient les vires, les cairns. Je l’ai vue tracer ses chemins dans la roche, choisir ses appuis.

Embarquer dans ce livre c’est entendre tout cela. C’est plonger dans une forme de concentration, de méditation qui incite en permanence à faire corps avec le moment, à être là, car la moindre distraction est porteuse de danger. Interroger et vivre en domestiquant la peur du vide. Connaitre avec elle ses moyens de subsistance et d'autonomie totale. Une existence essentielle qui ne renvoie qu'à elle-même, sans sublimation, reliée à sa propre survie, à sa nécessité intrinsèque. Chaque geste a un sens tangible.

Mais il ne s’agit pas vraiment d’un récit d’aventure. C’est davantage une allégorie, un cheminement spirituel. Une introspection qui s’incarne, au milieu des éléments. J’ai songé à Nietzsche qui n’envisageait pas la pensée autrement qu’en marchant. Et souvent, du fond de son isolement, c’est son rapport à autrui qu’elle interroge, cette confrontation qu’elle a repoussée. 

Pourtant, la société va ressurgir, l’énigme de l’altérité, dans la découverte de cette ermite autour de laquelle elle tourne, qu’elle observe, hostile et effarée comme un animal sauvage. D’abord c’est à bonne distance. Et puis, l’obsession prend. Le décor s’efface et l’échange s’impose, quel qu’il soit. Le roman, dans sa première partie, était minimaliste, plongé dans l’essence de la nature, de la marche, des chemins qu’elle balisait avec ses repères, ce territoire qu’elle explorait et qu’elle faisait sien comme une extension d’elle même. Dans un second temps, il devient le récit de cette rencontre étrange avec cette ermite, cette nonne décharnée au sourire grimaçant, qui vient métamorphoser le monde qu’on avait cru connaître comme si on avait été le premier à l’explorer et à le découvrir.

Peu à peu sa réflexion se laisse envahir par cela. Et il s’agit d’admettre quelqu’un d’autre dans son univers, de réapprendre à fonctionner avec, comme elle avait appris à vivre avec le rythme de sa respiration, à dompter son pas et la peur qui, parfois, venait troubler ses explorations. S’ouvrir au monde et s’ouvrir à l’autre, comme se découvrir soi-même exige la même discipline, le même effort, car c’en est un, et le même risque, la même incertitude.

C’est à cette odyssée intérieure que l’on est conviés. Davantage qu'une robinsonade habituelle, c’est cette grande réflexion qui est ici menée. Au cœur d’une pensée en mouvement qui se redécouvre au milieu du monde, de la terre et des forces qu’il lui faut apprendre à respecter. On dévale les pierriers, on contemple le mouvement des oiseaux à la jumelle. Et puis il y a cette fascination magnétique quand un autre est découvert. Cette répulsion et cette violence d’abord. Et puis cette attirance, cette acceptation, de ce qu’il peut vous donner comme de ce qu’il peut vous prendre. Vivre au plus près des éléments et au plus proche de soi évite peut-être la condamnation trop hâtive. La course des jours est devenue trop lente pour être expéditive.

La lecture est à l’avenant. Attentive, aux aguets. Etrange et menacée. On a souvent un rythme de croisière quand on lit, comme un pilote automatique, auquel on s’abandonne comme au roulement d’un train. Et puis il y a des livres qui vous incitent à en changer. Qui exigent de vous une inspiration. A régler votre pas sur leur style, à vous convertir à leur univers. Il n’est pas rare que cela arrive quand on lit de la poésie, de la pensée, de la spiritualité. C’est beaucoup moins courant de rencontrer cela dans un roman que l’on découvre comme un nouveau monde. 

Le style est clair, net, tranchant. Il s’agit d’un langage du corps et de la perception, le mouvement lent d’une pensée. Il faut prendre garde à chaque mot, à chaque phrase pour profiter du périple. A son envoutement minéral. A sa contemplation aussi. Funambule entre l’introspection la plus profonde et les orages les plus spectaculaires. Réconciliant ces dimensions en apparence (mais en apparence seulement), opposées.

Il y a des livres qui ressemblent à des retraites. Qui vous incitent à abandonner vos réflexes, vos automatismes, vos habitudes. Vous vous faites à eux comme à des chaussures de marche, vous prenez garde à leurs embûches comme lorsque vous arpentez des nouveaux chemins. Et vous en ressortez enrichis d’une nouvelle expérience. 

Au fond, lire, ce n’est que cela. Vivre une vie et des pensées qui ne sont pas les nôtres. Il n’est simplement pas si courant de le faire avec autant d’intensité, de concentration, d'abandon.

Il est des livres auxquels on ne s’attend pas, qui vous suggèrent des leçons, des tourments, des contradictions, des profondeurs sans pour autant totalement les articuler. Céline Minard vous montre le chemin, à vous de l'emprunter, d'en saisir toutes les nuances, d'en goûter le mystère.


C’est l’exigence, la subtilité et la beauté de ce Grand Jeu.

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