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Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Je ferme le livre à l’instant.

J’en tremble d’émotions contraires. Il est là encore vibrant comme un souvenir pas tout à fait éteint qui danse derrière mon regard. Il me pousse à écrire sans attendre. Le rendez-vous chez le kiné de tout à l’heure me paraît aussi incongru qu’un débarquement de martiens. J’irai. Mais pas avant d’avoir vidé mon sac et parlé d’Une Bouche sans personne de Gilles Marchand, publié aux Forges de Vulcain (à paraître le 25 aout).



Ce bouquin m’a, dès l’amorce, atomisé et collé au plafond (ce qui ne va pas m’arranger). Aux premiers mots, j’ai su qu’il était mien. J’ai abandonné mes habitudes de lecteur aguerri pour me laisser aller avec le récit, le parsemant régulièrement de mes sourires, voire d’éclats de rire, envoûté par sa folie et aussi par sa mélancolie toujours sous-jacente.

Cela commence ainsi : un comptable souille de café l’écharpe derrière laquelle il dissimule son visage meurtri. Meurtri par quoi ? Nul ne le sait. Il ne parle pas beaucoup. Il compte. Il est comptable. Pourtant, les autres habitués du petit café qu’il fréquente chaque jour, devenus ses amis à la longue, sont curieux de son histoire. Et lui, oublié de ses collègues et s’en sentant fort bien, pris dans son existence routinière, rythmée par ses échanges météorologiques avec sa boulangère, va peu à peu accepter de s’ouvrir à eux, ou plutôt raconter sa vie avec son grand père. Sa confidence devient bientôt un phénomène et le café connaît une affluence record. Sa routine se dérègle au fur et à mesure qu’il se dévoile. Le désordre s’empare de son monde. A l'image des sacs d’ordures qui s’amassent dangereusement à l’entrée de son immeuble, et sous lesquels une galerie est finalement creusée, farouchement gardée par un ancien de l’armée.

Qu’y a t’il sur un visage qu’on dissimule comme un secret ? « J’ai un poème et une cicatrice », commence t’il par dire. On sait qu’il sera une énigme à décrypter. Et on suivra ce monde délirant, on s’y fera, tout paraitra normal. Les proportions folles que la réalité va prendre font immanquablement songer à Boris Vian, plusieurs fois cité dans le roman. Cela m’a également évoqué la solitude de Sartre, dans la Nausée, le quotidien fantasque de Georges Perec, ce quelque chose de très français, d’un peu farfelu et triste sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une fantaisie que je n’avais guère croisée en littérature que lorsque j’ai dévoré Raymond Queneau à ma petite vingtaine et qu’il me faisait éclater de rire. A cette époque lointaine, studieuse et estudiantine, je me souviens que ces auteurs-là n’étaient plus tellement en grâce, qu’il était mal vu de s’en enthousiasmer. Et pourtant c’était bien mon cas.

Car il y a là une forme d’exercice de style assez virtuose : chaque chapitre suit la même progression. Il obéit à la même structure, et au même enchainement d’évènements. On partage le quotidien immuable de ce héros très discret, et on assiste surtout à son dérèglement jusqu’à un paroxysme presque psychédélique. Quand l’absurde du monde atteindra son apogée, on aura le fin mot de l’histoire et du personnage. Et le masque tombera dans un grand choc et une grande émotion, comme un couperet.

Pour autant, je ne me suis pas précipité vers le dénouement. J’ai profité du voyage, découvrant son ami Thomas qui s’est inventé des enfants qu'il n'a jamais eus et qui reçoit des lettres de sa mère, alors que ses parents sont morts depuis des années. J’ai aimé la belle Lisa, comme le héros qui en est secrètement épris, elle qui l’encourage à se raconter et dont la grâce enchante le comptoir. J’ai pouffé devant ces petites trouvailles totalement surréalistes qui parsèment le roman. Comme cette femme un peu folle qui ne cesse d’interrompre le narrateur dans ses souvenirs à succès et s'attire les récriminations d'un auditoire fasciné par le récit du comptable.

J’ai éprouvé de la tendresse pour ce livre. Et c’est rare. Je n’avais pas envie de le quitter. Je songeais aux films de Jean-Pierre Jeunet, Michel Gondry, Emir Kusturica ou Terry Gilliam. Ce monde était d’une merveilleuse poésie et faisait sans doute écho à ma langueur de fin juillet, quand Paris se vide et qu’il ne reste que moi dedans. Ce livre a été mon compagnon et m’a permis de renouer avec une forme de littérature que je n’avais pas croisée depuis longtemps. J'avais besoin de ces mots-là, de cette fantaisie-là, qu'on me la rappelle.

J’étais bien avec ce roman. Heureux de le retrouver. C’était toute une ambiance. Tout un monde que le naturalisme a bien souvent fait taire. En rencontrant la prose de Gilles Marchand, j’étais devant quelqu’un qui sait sublimer le réel en y mettant son grain de folie. Je le voyais déployer avec émerveillement des délires qu’il laisse en liberté et prendre des proportions dont on a depuis longtemps perdu l’habitude. Comme un trip tendre et bienveillant. La fantaisie sous l’écharpe. Quelque chose comme l'audace et la malice des dadaïstes.

Et puis il y a cette fin. Où la lumière change. Où on comprend tout. Où on a la gorge serrée. Parce qu’on n’a rien vu venir. Parce que c’est bien amené. Parce que je m’étais laissé embarquer moi aussi, quelque part au fond de ce petit bar, parmi la foule des badauds, à l’écouter raconter son histoire. Parce que j’avais peut-être un peu oublié qu’elle était triste. On se raccroche à la dame qui promène son chien ou l’inverse, à Gérard, le cerbère martial qui veille à l’entrée de l’immeuble, à toutes ces extravagances quotidiennes qui occultent ce que la mémoire peut avoir de douloureux. Au fond, c’est ce qu’on fait tous. La course des jours est là pour qu’on ne la sente pas trop, la douleur.

Je viens de refermer le livre.

J’ai écrit dans la foulée. Bouleversé. Retourné. Ravi. Il y avait tout dans ce petit roman. Elle avait raison la rumeur, qui bruissait bien avant sa sortie. Peut-être sera t-il l’événement de la rentrée. En vérité ça m’indiffère. Enfin si, ça me ferait bien plaisir, qu’on s’entende. Mais ce que je sais, c’est qu’il en a été un pour moi. Une folie qu’on a un peu connue avec En attendant Bojangles, il n’y a pas très longtemps. Un pur moment de poésie et un pur plaisir de lecture. Quand la littérature se réveille un peu et se permet d’être doucement dingue.

Ça fait du bien, ça fouette l’âme.

Gilles Marchand a su me faire aimer la vie d’un comptable.

En soi, c’est un exploit.

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