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Jim de Harold Cobert

Parfois, pas souvent, des livres vous reviennent comme des occasions manquées.

Ils trainaient comme ça, sur les étagères de votre subconscient et vous reviennent dans la fuite d’un trajet d’autoroute. Aussi imprévus que l’amour ou la mort. Ils étaient là en lisière de conscience à attendre de vous le bon moment, la bonne lumière, le tunnel de temps assez grand pour les accueillir.

Ainsi, roupillait depuis des lustres le Jim de Harold Cobert au fin fond de mon kindle. Je ne lui avais accordé qu'une lecture un peu perturbée par ce qu’était ma vie à l’époque de sa sortie. Distrait par l’existence, je ne m’y suis pas plongé comme il aurait fallu. Et puis, après tout ce temps et une semaine au vert à projeter autre chose, cherchant de quoi me dissiper, je l’ai ouvert comme ça, comme cédant à une envie de pisser. 

Au début, j'avais l’œil furetant, à me dire que ce n’était que pour la route, en attendant, que je n’allais pas m’enquiller encore un des gros bouquins de la rentrée littéraire pendant le trajet. Lire en voiture sur un écran de téléphone, avec un casque sur les oreilles, on fait mieux niveau concentration. C'était pour passer le temps.



Et là je me prends le bouquin dans la tronche. Par surprise. Par inadvertance. Il n’était pas prévu. Enfin si, en fait. Il était prévu depuis longtemps, maintenant que j’y pense. Je devais y revenir. Parce qu’en Jim Morrison, il y a ma source. Mon inspiration absolument fondamentale. Celui qui m’a ouvert les portes de ma culture bordélique, ses inspirations que je me suis appropriées et qui sont devenues les miennes à l'orée de l’adolescence. J’ai tout lu de lui. Tout entendu. Tout vu. Sans jamais me lasser de revenir à lui. Parce qu’il est fondateur. Il m’a fondé moi. Je l’ai singé dans mes premiers poèmes. Il n’y a finalement pas grand monde qui aie compté autant que lui dans ma vie.

Mais il me manquait un truc. Un rêve impossible. Je voulais qu’il me parle, Jim. Qu’on discute. Que je lui dise que je le comprends bien. Qu’il soit en confiance. Qu’il sente bien que je ne l’ai jamais aimé, le Roi Lézard. Le mec en moule bite de cuir, ça fait sûrement fantasmer des armées de nanas, mais moi pas trop. Au pire j’avouerais qu’à 14 ans, je voulais lui ressembler. Mais en vrai, moi c’est le mec barbu qui me touche. Le gros, encombré de son corps, le vieux shaman, las, au crépuscule. Dont je m’imaginais qu’il était si vieux alors qu’il n’était qu’un gamin de 27 ans, rêvant de Rimbaud, de Baudelaire, d’Oscar Wilde ou de Jack Kerouac. Un idéaliste incorruptible qui commençait à peine à comprendre qu’il avait fait fausse route, qu’il s’était planqué derrière un masque de comédien. Qui comprend aussi que ses visions romantiques de l’écrivain errant dans Paris n’existent pas vraiment. Qu’il va en chier sans son groupe, dont il ressasse les trahisons comme un amant déçu. C’est compliqué quand on n’a plus de rythme pour danser, quand la musique est finie…

C’est ce point de vue et ce moment que Cobert épouse. Celui des derniers feux. Le poète au bout du rouleau se confie sur des bandes enregistrées. S’adresse à vous. Une dernière fois pour confier sa lassitude et se souvenir du bon temps. A chaque chapitre on entendra le déclic du magnétophone « on/off ». Et Jim qui se confie. Et moi j’étais devant comme un con médusé. A ne plus voir la route. A ne plus savoir où j’en étais. A en avoir les larmes aux yeux, devant ce putain de livre inespéré.

A l’entendre.

A l’entendre… Vous vous rendez compte un peu ? C’est plus de la littérature, c’est du spiritisme. Pourtant c’est écrit en français. Je me suis dit d’abord que l’américain passerait mal. Je me disais, avec mes certitudes de fan bien puant, que je les connaissais toutes, les anecdotes. Qu’on me la faisait pas, à moi. Et dans les premières pages, j’étais là comme un blaireau à me dire, mais je sais tout ça ! 

Et puis il s’est passé un truc.

J’aime bien soigner la mise en scène. L’avantage de nos temps est de pouvoir faire tenir toute la musique qu’on veut dans un téléphone, la convoquer au besoin, sur un caprice, sur un coup de tête. Alors j’ai fait ça. Pendant que je lisais, j’ai enquillé les six albums des Doors. Un truc presque d’actors studio. Une lecture complète et méthodique.

Et là, bim. 

Il était là sur les pages. Il me causait comme je rêvais qu’il me cause. Moi je sirotais mon demi que j’essayais de faire durer le plus longtemps possible, parce que j’allais pas suivre son rythme. Je nous imaginais dans l'un des bars qu'il aimait. Il me parlait du procès de Miami, de la cible pour les puritains qu’il était devenu. Il me parlait de sa dépression. De sa disgrâce. Des autres musiciens avec qui il avait perdu ce lien magique qui avait été le leur au début, semblant indéfectible. Il me parlait de Pam, sa compagne et de ces enculés d’aristos qui lui fournissaient son héroïne. Ça le faisait picoler encore plus. Ils s’engueulaient sans arrêt, n’arrêtaient pas de se retrouver. Il me parlait de l’écriture qui ne venait pas. Et puis il s’est mis à l’aise un peu, à me parler de musique, de l’alchimie qu’il avait créée, quand il parvenait à hypnotiser une foule, à en prendre le pouls et à l’entrainer dans sa transe.

Et moi j’étais là à me dire : « Vas pas trop vite, Jim. Retape toi, picole pas trop. Accroche toi. C’est con que tu aies à mourir tout à l’heure, t’as tellement de promesses en toi ». On s’est arrêté sur une aire d’autoroute. Je bouffais mon casse-croûte un peu sonné. Mon téléphone n’avait plus beaucoup de batterie, je l’ai branché sur l’allume cigare.

Et puis j’ai continué. Mal au bide tellement c’était bien. Je crois que dans le casque il y avait The Soft parade. 1969 déjà. Putain ça passe trop vite. Jim me parle de Paris, de ses murges homériques, de ses virées qui ressemblent à des perditions. J’ai envie de lui dire de faire gaffe, qu’il devrait m’écouter parce que je suis plus vieux que lui maintenant. Faudrait qu’il se calme et qu’il se retape. Font chier les autodestructeurs, on se sent toujours responsables d’eux, coupables pour eux. Même quand ils sont morts depuis longtemps. Alors qu’ils peuvent se comporter comme des enfoirés égoïstes.

Même ça, il n’élude pas. Il me raconte sa liaison avec Patricia, fascinante sorcière qui m’a toujours émoustillé. Son mariage en messe noire avec elle. L’avortement du bébé où il n’est pas allé, cet abruti, alors qu’il l’avait promis. Mais bon. C’est un tel bordel, sa vie. On se demande comment il a fait pour s’y retrouver. Au fond, ce qu’il est venu chercher à Paris c’est un peu de calme. Un peu de hauteur. Un peu de distance. 

Mais bon, ses démons le connaissent par cœur. Et il est déjà bien tard.

Il me parle de son enfance, de ses vieux, de cette haine qu’il nourrit contre eux, comme contre l’ordre établi. Contre toute forme d'autorité. Je le trouve un peu idiot et très ado, je dois être déjà trop vieux pour le suivre. Alors je laisse couler. Mais je comprends un peu. L’eau dans son vin, on la met plus tard. Lui il voit ça comme une défaite, une compromission. Comme ce jeune héros de Into the Wild qui m’a tant fasciné. Moi je crois qu’à un moment donné, faut simplement survivre. Et dépasser ces idéaux pour que l’avenir soit supportable.

Mais je vois bien qu’il est entier. Jusqu’à la pantalonnade. Jusqu’à tenter de s’inscrire dans la lignée du "living theater", sauf qu’il était bien trop bourré pour ça et qu’on l’a simplement accusé de montrer sa bite lors de ce concert désastreux à Miami. Où il date sa déchéance, son suicide artistique. Où il fut l’homme à abattre, l’idole qu’on brûle. Le symbole contestataire et révolutionnaire de la jeunesse de son temps, lui qui méprisait les hippies et passait son temps à faire des textes au second degré pour le prendre à rebours, le Flower Power.

J’écoute L.A Woman. Il dit qu’il en est fier. Ça a toujours été mon préféré. Putain la route est presque finie. Je reconnais les paysages aux alentours de ma banlieue. Lui il me parle de cinéma, de littérature. De ce qui nous passionne tous les deux depuis toujours. 

Je vois bien qu’on est le 2 juillet 1971. Que bientôt, il ira chercher pour Pam sa dose d’héro au Rock n’roll circus. Que demain il sera retrouvé mort dans sa baignoire. Et moi je serai rentré chez moi. C’est bête. Tu aurais pu rester un peu plus longtemps, Jim. Et ne pas alimenter cette blague macabre qu'est le club des 27. Je me souviens de la faune qui trainait autour de ta tombe au Père Lachaise, cette dévotion glauque et pitoyable qui m'avait tant déplu.

La voiture se garait devant le pavillon familial.
J’avais lu comme un furieux toute la journée.
Aujourd’hui je devais attaquer ma pile à lire, écrire sur autre chose.
Mais, depuis longtemps je suis incapable d'obéir aux ordres et surtout aux miens,
Alors à la place, je vous ai raconté ma virée avec Jim Morrison et Harold Cobert.


« Last words, Out. »

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