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Le Bal mécanique de Yannick Grannec

Le temps.

Comment l’évoquer dans un livre, cet insaisissable fuyard ? Evoquer la continuité dans la finitude, tout ce qui s'estompe, les mystères qui s’épaississent et les visages qui s’oublient, les idéaux qui se pervertissent et les destins qui se perdent, les chef-d’œuvres qu’on accroche aux murs des musées et leurs histoires qu’on ignore… Il y a tout cela dans le second roman de Yannick Grannec, le Bal mécanique, paru chez Anne Carrière. Une complexité rare et superbe, une ambition hors normes et une polyphonie qui le fait ressembler à un tableau abstrait dont peu à peu on perce la signification. C’est un roman sur le secret aussi, peu à peu révélé à ceux qui auront la patience de fouiller dans toutes ses nuances.



L’histoire débute pendant les préparatifs d’une émission de télé-réalité à succès. Josh, son créateur, la scénarise avec soin. Recolle les morceaux des familles éclatées en relookant leurs maisons. Vikkie, sa compagne, dresse des portraits psychologiques détaillés des candidats pour déjouer leurs défenses. Ce premier pan est symbolique de tout ce que sera le livre. Sous cet aspect prosaïque et stéréotypé, tonitruant où menace sans cesse la vulgarité cathodique (contre laquelle Josh oppose une forme d’élégance et de souci esthétique), il y a un mystère : le héros ne connaît pas ses origines familiales.

Une autre voix importante vient s’interposer, celle de son père, Carl, vieux peintre finissant ses jours à Saint-Paul de Vence. Obsédé de couleurs, des cadres, des angles dont il a besoin pour apprécier la majesté des paysages et leur lumière. Il découvre l’existence d’un tableau de Otto Dix, portrait de Théodor Grenzberg, nom qu’il n'a pas entendu depuis des années, celui de son grand père. 

Bientôt revendiquer ce tableau spolié par les nazis va bouleverser la vie de tous les protagonistes du roman. Et le cours de notre lecture va en être bouleversé. Partant de ce présent, et des bribes de ce passé qu’on y recueille comme des indices encore opaques, on va être dans une seconde partie projetés dans le destin de Théo, au début du vingtième siècle en Allemagne. Il est un marchand d'art, ami de Paul Klee, contemporain de Picasso. A travers sa vie et celle de sa fille Magda, on va se souvenir de l’école du Bauhaus qui a révolutionné l’art et a dû subir les tempêtes de l’histoire.

Tout commence dans un monde standardisé, moderne, artificiel, celui d’Ikea, qui a absorbé les codes de l’art abstrait jusqu’à les produire en série et les rendre invisibles (à force de les galvauder). Peu à peu tout ce refoulé va être ramené à la conscience. Le passé va s'immiscer dans le récit et retrouver sa légitimité.

Un tableau c’est d’abord ce bouleversement qu’il appelle. Cette éternité du motif, cette immortalité qui a triomphé de toutes les offenses qui auraient pu l’anéantir. Dans une œuvre demeure aussi la voix des disparus, les murmures et les secrets des morts que les vivants sauraient encore entendre, s’ils tendaient vraiment l’oreille au lieu de travestir leur ennui dans les musées. Ces expositions amnésiques qui ressemblent bien souvent à des flâneries obligatoires. 

Raviver l’esprit d’une œuvre, c’est convoquer tout son contexte. Dans un seul portrait, il peut y avoir les réminiscences d’une famille, de ses gloires et de ses défaites, la félicité de leur innocence, leur richesse et leur insouciance qui les fait ressembler parfois à des personnages de Fitzgerald, et le fracas des guerres, les grands rêves saccagés par la vulgarité barbare de Hitler et sa clique, les illusions brisées des artistes qui ont cédé aux sirènes trompeuses de l’URSS. Ne subsiste que l’art, fragile promesse de sublimation, de transcendance, rescapé de toutes les tourmentes et de toutes les discordes.

Au fil des pages, on ressent tout.

Ce qui est saisissant, ce sont ces voix qui se mêlent pour peu à peu donner corps à une ambition puissante : la résurrection d’un passé dans toute sa complexité. Celui d’une famille et celui d’un temps jadis qui commencent à s’oublier dans les livres d’histoire aseptisés. Il est assez rare de regarder un film ancien, une peinture en se disant simplement : ils sont tous morts. Les témoins ne peuvent plus témoigner de vive voix et leurs secrets demeurent à jamais insolubles puisqu’il n’y a plus personne pour les élucider autrement qu’avec une grille parcellaire et biaisée. Au fond, le temps, dans toutes ses dimensions finira toujours par nous échapper. Mais pas dans ce « bal mécanique » (du nom d’un tableau justement jamais retrouvé). La littérature permet de les entendre encore, ces chers disparus, de lever ce voile.

On entend la voix de Paul Klee. On plonge dans l’aube du vingtième siècle, celui du monde d’hier pas encore bafoué par tout ce qui allait le balayer. On voit les artistes et les marchands (à travers Théo et sa descendance), créer et espérer dans cette modernité et ses vents nouveaux. Celle-là même que les dictatures allaient museler et condamner comme « art dégénéré » et remplacer par un néo-réalisme d’état, figuratif et sans imagination. Les artistes, d’abord en phase d’émancipation, seront peu à peu traités comme des agents de propagande, ou des acteurs de la grande consommation (dont le Bauhaus annonce d’ailleurs les prémisses).

A chaque chapitre s’incarne une voix différente, une sensibilité pour éclairer l’époque dont elle se fait l’interprète. Au début de chacun, il y a un tableau pour illustrer le moment qui va y être dépeint. Cela crée un moment de lecture d’une intelligence rare. Au sens presque étymologique, puisqu’on entend les voix, on les discerne, on épouse leurs destins et peu à peu on en comprend les motivations. On est au delà de l’instructif, on est dans le fascinant.

L’auteure signe un livre étourdissant de virtuosité et de sensibilité. Elle vous fait toucher à des questions essentielles, entre l’impermanence, la volatilité des êtres et l’éternité des rêves qu’ils ont tenté d'accomplir de toute leur force et jusqu’aux derniers feux de leurs existences. 

Tout cela, bien souvent on l’oublie, dans le présent perpétuel dans lequel nous plongent nos écrans. Pourtant, partout et en nous s’expriment ces fantômes et leurs visions du monde. On peut y être sourds certes. On peut avoir oublié jusqu’à leurs noms, jusqu’aux péripéties qu'ils ont traversées. Mais en nous leur trajectoire se perpétue. Chacun de nos actes est encore leur prolongation. 

Il ne s'agit pas vraiment un roman sur la filiation et les rebondissements mystérieux qui brouillent nos origines. Il fait plutôt entendre cette continuité, bien plus grande que nous et dont nous sommes, chacun, les indispensables protagonistes, les héritiers. Yannick Grannec nous fait retrouver cette vérité précieuse, comme elle éveillerait une mémoire collective et sensible.

Elle orchestre ainsi une complexité salvatrice et harmonieuse. 
Elle fait entendre la somme de nos voix confondues, de nos regards et de nos inspirations singulières.
Les différents âges, les différents êtres qui nous constituent

Elle convoque un temps retrouvé.

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