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L'insouciance de Karine Tuil

Il y a des univers qui vous happent, des destins en déliquescence qui vous entrainent dans leur chute. Rien n’est plus hypnotisant que des existences qui s’effondrent comme des catastrophes en ralenti, des accidents qui attirent les regards (même si on s'en défend). Notre époque est celle du deuil des insouciances, des certitudes, des catégories et des destins tous tracés. Personne n’est à l’abri d’une déchéance, d’une désillusion ou d’une injustice, dans tous les aspects de la vie. Les insouciances se désintègrent, côte à côte et pourtant fatalement solitaires. Ces pensées ont trouvé leur incarnation dans le roman de Karine Tuil, l’Insouciance, publié chez Gallimard.



Il vous accroche d'emblée comme une série télé qui va accumuler les points de vue et croiser les destins. Sa structure ambitieuse rappelle ces exploits narratifs que sont Le Bureau des Légendes, Homeland ou House of Cards. Rarement ai-je eu récemment l’occasion de saisir un livre qui ait cette efficacité-là, cette faculté de vous faire revenir à lui dans une lecture magnétique. Parce que d’entrée il frappe fort et l’on s’attache au destin de ses personnages qui sont liés entre eux comme dans un film-choral (Short Cuts ou Magnolia). Et il devient peu à peu un livre-monde et un témoignage de notre temps. Un monument à notre modernité.

Le roman s’ouvre sur le chaos d’une bataille, au coeur de l’une de ces guerres qui trainent et brisent des destins, comme un bruit de fond permanent à la politique et à notre destin commun. Un soldat, nommé Romain, connaît l’horreur des combats en Afghanistan, dépeinte par une langue en immersion, resserrée sur lui, au plus près de son ressenti, une plume frissonnante et horrifiée. Un style qui prend à la gorge et un tableau fracassant et saisissant en ouverture de récit. Une embuscade cauchemardesque.

On sait qu’on voudra connaître la suite. On est déjà accro. De retour au pays, il aura une liaison avec une belle journaliste, Marion, seule à lui donner l’espoir d’une nouvelle vie, bien loin de la femme et de l'enfant qu’il devra retrouver chez lui. Bien loin de celui qu’il est devenu. On se demande s’il peut renouer avec sa vie d’avant, tant elle semble obsolète après les horreurs qu’il a traversées, après cette passion soudaine également, animale et irrésistible, qui ressemble à une épiphanie violente. Les seuls répits qui parsèmeront ce livre seront des étreintes. Elles seront comme des intermèdes, des respirations, passionnées et intenses. Auprès de ce guerrier, nous éprouvons l’instinct, la sensualité, la force. Et l’impossibilité qu’il a à endosser le rôle qui lui est destiné, à surmonter son propre destin, sa propre fatalité.

Au fond, ce trait sera partagé par tous les protagonistes du roman. Le milliardaire François Vély, doit faire face à une campagne calomnieuse et des soupçons de racisme qui menacent d’anéantir sa réputation alors que son entreprise est à la veille d’une fusion d’importance. Sa vie va lentement basculer à la suite d’une séance photo malheureuse (où il apparaît comme un chantre du colonialisme en s’asseyant sur une sculpture d’art contemporain controversée, une femme noire en forme de chaise). Et son destin qui ressemblait à une citadelle imprenable, celle des fortunés insouciants dont la réputation n’est jamais menacée par rien, va vaciller dans la tempête des réseaux sociaux et de l’hystérie médiatique. Bientôt va se manifester contre lui l’antisémitisme, toujours prompt à se trouver des prétextes et des cibles. 

Ce racisme rampant de classe, Osman, le troisième personnage d'importance, va en être victime. Il est d'abord un proche du Président de la République. Auparavant, il était un animateur social en banlieue. Il fait partie de ces gens dont les hommes de pouvoir aiment s'entourer, pour les ériger en guise d'exemple ou d'alibi. Mais à l’avènement d’un conseiller d’extrême droite, sa position et ses ambitions seront remis en cause. Il sera ramené aux préjugés que ses origines noires induisent. On l'enferme dans le cliché qu'il est censé représenter. Lui perd la foi inébranlable qu’il avait acquise lors de son ascension et de son émancipation. D’anciennes amitiés troubles se rappellent à lui. Il doit se défendre contre cette disgrâce dont il se croyait épargné. Et peu à peu, il apparait possédé par son besoin de revanche et de reconnaissance. Il est prêt à tout pour le satisfaire, au risque de s'y perdre.

Chacun va tenter de faire face, dans la confusion et les convulsions d’un monde et d’une société en perte de repères, dont les tumultes peuvent vous balayer d’un moment à l'autre. Il s’agit de se battre contre les étiquettes qu’on vous impose. Parfois, à votre naissance. Parfois, après un coup du sort. Vous ne pouvez rien contre cette fatalité à laquelle vous êtes condamné, sinon vous battre, avec l’énergie du désespoir. Et malgré les répits, les respirations, les grands bonheurs, les amours intenses et les bonnes fortunes, vous serez anéantis si vous n’opposez pas une résistance farouche.

Chaque personnage est seul ici à livrer cette bataille, même s’ils sont étroitement liés, d’une façon ou d’une autre. C’est un monde assez paradoxal, une continuité menacée, jusque dans la narration qui passe sans cesse de l'un à l'autre. Ils sont des individus dans une société sur le point de craquer, à la fois au bord de la rupture et de la rédemption. Ils sont écartelés entre les extrêmes, qu’ils soient ceux de la guerre ou de leurs intimités tourmentées (ou les deux). Tout en eux fait écho au désordre qui les entoure et qui les conditionne.

Karine Tuil a composé, à travers la trajectoire croisée de ses personnages, un tableau morcelé de notre monde. La tâche est immense, vertigineuse et réussie. Au début, on est impressionnés par cette plongée au coeur d'une vérité que l'on n'explore jamais avec autant de densité, d'audace. Et puis on s’habitue, à les retrouver, à les suivre, à les connaître, comme dans ces séries haletantes et syncopées qui façonnent nos sensibilités contemporaines. Et c’est intéressant et inhabituel de lire un roman de cette manière, tout en le découvrant hanté par les démons de notre actualité : les obsessions et les crispations identitaires, les ravages de la rumeur, l’extrémisme religieux, la brutalité de guerres dont on ne sait plus tellement pourquoi elles se déchainent, le terrorisme, les gens de pouvoir rongés et possédés par leur ambition. C’est d’une ampleur assez folle, et le théâtre d’un redoutable désenchantement. Tous les personnages semblent prisonniers d'une condition tragique.

Ce roman est celui des masques qui se craquèlent, des humains qui se cherchent sans toujours se trouver, des fractures qui s’ouvrent, des illusions en train de se perdre. Il donne à ressentir dans sa langue évocatoire, viscérale souvent, charnelle et incarnée, les tumultes qui secouent notre présent. Karine Tuil renvoie sans cesse à notre réalité, à notre société. C'est à la fois imparable, captivant et terrible.

Cette œuvre polyphonique permet d'entamer une réflexion, immense et passionnante. On ne vit pas la fin de l’histoire, mais sans doute celle des idéaux, le crépuscule des règles qu’on érigeait comme autant de certitudes pour nous conforter dans l’existence, dans ce « vivre ensemble » qui sombre, dans ces épreuves qui détruisent autant qu'elles façonnent, dans le désarroi qui menace en permanence. On connait ainsi le secret d’intimités qui se fissurent, en écho à un monde de plus en plus désarçonné. 

Et la somme de ces personnages offre un point de vue sur notre époque,

Où toutes les violences s’abattent sur l’insouciance,
Où ne cesse de s'estomper notre légèreté qui paraît déjà si lointaine.

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