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"Quelque part" de Amalia Casado

D‘un aveu je dirai que la musique me fait vivre. 
Qu’il ne se passe pas de jours où elle ne peuple mon monde, comme une respiration, comme un souffle de vie. 
Pas comme un bruit de fond mais comme quelque chose dont je ne saurais me passer, pour savoir le temps qu’il fait en moi. De quelle couleur sera le jour et de quelle humeur je l’aborderai. La musique est longtemps et sans exagérer, avec les livres, ce qui m’a accroché à l’existence. Même quand tout foutait le camp. Même aux heures sombres, il y avait toujours une chanson à écouter en boucle pour se dire qu’on n’était pas seuls.  

J’ai connu Amalia Casado à ses tous débuts. Elle partageait le bureau d’une amie que je fréquentais beaucoup alors. Nous ne nous connaissions pas, autrement que par facebook qui offre ce si curieux reflet des âmes. Nous avions échangé quelques mots empruntés. J’aime assez ces relations lointaines, ces gens qui font partie de votre horizon et ces rencontres en suspens. Des promesses pour plus tard. Des amitiés qui s’attendent. C’est joli aussi cet inaccompli.  
Un jour, j’entends ses premières chansons. Elle a quitté son boulot, se consacre à sa vocation : la musique. Composer sur un piano intimiste et sensible, avec sa voix gracieuse comme un filet élégant et vulnérable qui vient se poser sur ses beaux arpèges. Cela donne son premier album Premier soupir
Commence alors le running gag de mes sorties embarrassées. « Je viendrai te voir en concert », ne cessais-je de la prévenir, de loin en loin, sur tous les tons. 
Parce que la vérité c’est qu’elle me touchait, que ça résonnait, ce cœur pudique et pourtant à nu, cette discrète qui se dévoilait. C’était beau, c’était quelque chose de précieux comme une confidence. Alors je me la repassais. Dans mon coin et dans mon casque. Et renouvelais à la bonne année et aux anniversaires ce voeu pieu “Je viendrai te voir en concert”.  
Et puis hier, alors que je faisais tout autre chose, au détour d’un site de streaming où je l’avais sélectionnée, en un jour lointain, l’une de ses chansons démarre. Comme ça, automatiquement, sans que je m’y attende. Pris au dépourvu, j’écoute. Un peu décontenancé. Un peu surpris. ça s’appelle “Quelque part”. Je ne m’attendais pas au voyage.
Parce que dès les premières notes, la chanson se coule dans mes veines, dans mes nostalgies et mes souvenirs. Le piano résonne d’abord comme un rivage lointain, une réminiscence aimée, un paysage que l’on retrouve, « le naufrage d’une vie d’avant ». 
Je m’abandonne au passé. A cette triste joie de renouer avec le temps jadis qui fait briller les yeux de ceux qui l’évoquent. Quand on a vécu un peu, on commence à l’éprouver cette allégresse mélancolique des paysages évaporés. On retrouve les sensations. Ce que ça faisait d’être cette autre version de nous-mêmes, quand on ne savait pas même que l’on était heureux. 
Parfois on retourne sur les lieux de nos félicités, en anticipant déjà d’en repartir, même si c’est dans ce quelque part que l’on se sent chez soi. On retrouve les parfums. L’état d’âme. Ce qu’on ne vivra plus autrement qu’en songe ou qu’en regret. Ce que l’on éprouve dans une nuance, un « accent ». C’est "le passage du temps", les histoires vers lesquelles on revient et desquelles on repart. Peut-être que ces allers et retours formeront la trame même de nos vies. La vie d’avant les changements de cap et les incertitudes.  
« Les murs que plus rien n’étonne / Et la pluie qui vous pardonne. ». 
Le temps parfois me pèse comme un dimanche, comme un fardeau dont soudain je prendrais conscience juste après l’avoir oublié. Je pense à la campagne de mon enfance vers laquelle je ne reviens plus. A mes chers disparus dont je mesure l’absence. A ce grand amour dont la joie parfois s’attarde encore. A ce fatras de souvenirs qui nous fonde. A ces passés qui bataillent en nous pour qu’on se les rappelle.  
Il y a tout cela dans cette chanson. Dans ce piano et dans cette voix.
C’est drôle le timing.
Sur le site, je m’aperçois que j’avais aimé cette chanson, il y a un an, probablement lors de sa mise en ligne. Et là, elle m’est revenue. Au moment où j’en avais besoin sans le savoir, quand j’étais prêt à la recevoir. Avec la vie qui avait passé un peu plus. C’est bien foutu le hasard. Ça vous envoie ce genre de cadeau inattendu. Une chanson qui, le temps qu’elle se découvre, a un peu changé la couleur du jour.  
Une larme a coulé.
Je viendrai te voir en concert.

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