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Rien ne résiste à Romica de Valérie Rodrigue

Et parfois il faut ouvrir les yeux. Oser soutenir le spectacle du monde et celui de notre hypocrisie. Sortir de notre confort pour le voir tel qu’il est, empli de nos lâchetés, de nos idées toutes faites, de notre bonne conscience et de notre renoncement, de notre paresse collective, travestie en fatalisme faussement sage, en résignation raisonnable. Nous sommes de ceux qui ne font rien, assez cyniques pour railler ceux qui s’engagent, ceux qui ont le courage de leurs opinions et celui d’harmoniser leurs actes et leur conscience.

Mon amie Layla Metssitane, comédienne sublime dont je reparlerai, connaissant et partageant beaucoup de mes convictions, m’avait conseillé ce livre, Rien ne résiste à Romica de Valérie Rodrigue, paru aux éditions Plein Jour. Sa seule recommandation et l’émotion qu’elle ressentait m’avaient convaincu. C’était avant la rentrée littéraire et son tourbillon de lectures, de nouveautés et de rencontres qui ajournèrent ma découverte. Mais le bouquin était là, dans un coin de ma tête. Et je savais bien qu’il était important, qu’il imposait un regard sur le monde, un combat pour la reconnaissance qui allait résonner fort. Il me fallait être prêt à le soutenir, je sentais que ça allait être un peu différent. Quelque chose à incarner et des convictions à défendre. Je sentais aussi que l’énergie de Valérie Rodrigue allait m’emporter et que, d’une certaine manière, il faudrait aller au delà du livre, échanger, se rencontrer et se lier, puisque tout, dans ce témoignage, incitait à le faire. C’était important d’investir cet ouvrage un peu différemment.



Je ne suis pas meilleur que d’autres. Je me suis longtemps employé à ne pas voir la détresse des roms que l’on croise comme des ombres implorantes et importunes confondues avec le bitume. J’ai cultivé, même inconsciemment, cette indifférence des bonnes gens, et cette vision sélective que l’on éprouve devant la pauvreté, la précarité, l’exclusion. On se dit que l’on ne peut rien y faire, que le phénomène nous dépasse, et qu’il ne nous incombe pas d’endosser toute la misère du monde. Une citation tronquée et reprise ad nauseam par les politiques de tous bords, nous maintient dans notre impuissance confortable, notre lâcheté légale et bien en règle. Nous sommes après tout de bons citoyens, ne ruons pas dans les brancards et ne sortons pas des voies bien bornées pour nous par de belles certitudes.

Rien ne destinait Valérie Rodrigue à se lier au sort de Romica. Elle était journaliste, évoluait dans un univers raffiné. Elle ne prêtait pas davantage garde que n’importe qui à la jeune femme qui faisait la manche près de son bureau de poste avec sa petite fille. Et puis un jour, destabilisée par un licenciement et des problèmes de boulot, son regard a changé. Elle a fait ce qu’on ne fait jamais. Elle a échangé quelques mots avec la jeune femme, elle s’est assise à sa hauteur. Elle a peu à peu adopté son point de vue. Sur des pieds qui passent et des regards qui fuient, dans le meilleur des cas, sur l’injure, la calomnie, la violence et les préjugés à l’encontre des roms, la plupart du temps.

Il y a des haines qui hantent la conscience collective comme des cancers. On va stigmatiser une communauté jusqu’à en faire une caricature hideuse, monstrueuse, simpliste et ridicule. Lui dénier toute forme d’humanité, de légitimité et de complexité au nom de tout ce qu’on fantasme sur elle. C’est le cas de tous les racismes qui confortent dans la méfiance, l’hostilité, l’absence de dialogue et le status quo. On ne veut pas connaître l’autre. On préfèrera haïr un groupe, les juifs, les arabes, les roms, les migrants… Et comme les bassesses sont toujours plus faciles à éveiller que l’empathie, nos élus joueront le jeu des idées reçues pour ne pas contrarier leurs électeurs dans leurs convictions immuables, leur démission générale. On condamnera les indésirables à l’invisibilité tacitement consentie. Et on s’encouragera les uns et les autres à partager la même cécité. On ne parle plus d’humain, on parle d’un problème. C’est abstrait, un problème ; on peut bien y caler nos idées préconçues sans se soucier du mal qu’elles peuvent causer, s'amputer sans douleur de toute forme d'empathie.

Ce qu’il y a de frappant dans ce récit de Valérie Rodrigue, c’est cette forme d’examen de conscience et de retour sur soi auquel elle incite, juste par ce regard humaniste qu’elle invite à retrouver. Cette mémoire qu’elle convoque, au fur et à mesure qu’elle découvre Romica. Ensemble, elles vont faire valoir ses droits, sa légitimité, son histoire et son passé. Très vite on connait la réalité de cette jeune femme, son mariage très jeune, les illusions d’enfants et la pauvreté qui ont présidé à son exil, la hiérarchie des Platz, les villages de fortune où elle vit. C’est un monde que l’on ne voit à la télévision ou en lisière de nos villes, que lorsqu’il est évacué par les CRS. Les gêneurs éparpillés aux quatre vents comme des oiseaux de mauvais augure dont on ne veut pas se soucier. On ne pense jamais à ces gens dont la sagesse populaire dit qu’ils sont voleurs de poules, violeurs, cambrioleurs et que sais-je encore, pour continuer à éviter de les considérer. Ce qu’il y a d’intéressant à lire ce livre, c’est de constater à quel point ces réflexes sont ancrés en nous, bien souvent sans aucune justification par l’expérience.

Et l’on découvre le parcours du combattant administratif pour que Romica sorte de son inexistence et de sa clandestinité pour prétendre à une vie normale. Se battre pour des évidences. Trouver de quoi soigner ses enfants, bosser, gagner sa vie, étudier, trouver sa place dans notre société. Elle se heurte à toutes les embuches imaginables. Elle a surtout intégré elle-même cette manière de penser qu'elle n'est rien, qu’il n’y a pas d’issue, cette zone de non-droit que sera l’existence pour elle et ses semblables. Cette absence totale de considération pour le cas particulier qu’elle pose. 

C’est cela qui m’a permis de m’identifier aussi. Connaissant par mon handicap, cette forme de paternalisme, la confiscation de votre libre arbitre, de votre responsabilité, de votre liberté et de votre individualité pour faire de vous un cas qui rentre dans les cases d'un barème. Vous devenez alors un numéro bien stéréotypé qui ne fait pas de vagues, se tait et ira bien à l’endroit dont on lui aura fait la grâce. J’ai éprouvé très vite une certaine solidarité. Dans une autre forme de discrimination, je connais ces tourments, ces maisons qui rendent fous, ces contrôles en tous genre, comme si on était présumés coupables et nuisibles. L’administration, sûre de ses droits et de ses procédures, présente souvent, pour ceux qui l’ont pratiquée d’un peu trop près, une forme certaine d’inhumanité.

Evidemment tout cela révolte. Evidemment, on peut se dire que c’est comme ça et qu’on ne peut rien y faire. Quand on est concernés par rien, c’est toujours beaucoup plus facile de s’endormir. Valérie, on pourra la traiter de Don Quichotte au début du livre. Seulement… Il y a ce regard échangé qui réveille le souvenir de ses racines. Celle de ses origines à elle. Juives et algériennes. Un nom portugais. En racontant et en faisant découvrir le contexte dans lequel vit et a vécu Romica, c’est aussi son identité, son histoire et son passé à elle qu’elle recompose. Et aussi le nôtre. C’est ce lien intense entre nous tous, cette coincidence de trajectoires et de souffrances, celles des générations qui nous ont précédés qui revient peu à peu à l’esprit. Car au fond, d’où sort-on ? Descendons-nous vraiment des gaulois ? Honnêtement ? J’hésite entre les souches. Dans notre ascendance il y aura toujours une Romica, qui aura tenté l’ailleurs. J’en suis persuadé.

Ce livre, c’est l’histoire d’une fierté dont on retrouve le sens, d’une humanité qu’on reconquiert, de sa résurrection même. Par delà les paperasses, les grandes généralités et les idées reçues, par delà les grands principes et les haines ordinaires. Il en fallait du courage pour que rien ne lui résiste et que les barrages cèdent enfin. Il en fallait du courage pour se souvenir que quand on sauve une vie c’est aussi celle de l’humanité toute entière, ainsi qu’il est écrit dans les textes sacrés. Il en fallait de la force, une forme d’impatience, de révolte préservée, d’innocence aussi, pour le retrouver, l’espoir. Le sauvegarder, car après tout c’est ce qu’on a de plus cher en nous. C’est ce qui nous invite à amorcer chaque mouvement et chaque souffle.

Pendant que je lisais, tout en me maudissant d’avoir autant tardé, je me disais tout cela. J’étais ému, remué, impressionné. Je me disais qu’il était magnifique cet engagement, qu’elle était belle cette opiniâtreté que l’on ressentait dans chaque mot. En amatrice de boxe, Valérie Rodrigue n’allait pas se laisser mettre K.O. Elle a insufflé cette force à son amie Romica, alors qu’elle était condamnée par les regards éteints, par une hostilité communément admise. Et c’était simplement beau. Il fallait que je la connaisse, cette auteure. Il fallait que je lui parle. Il fallait qu’elle me raconte. Il fallait l’incarner ce livre, que je lui dise à quel point j’avais été sensible à tout cela.

On s’est rencontrés hier. On a discuté pendant longtemps, jusqu’à ce que le restaurant ferme, et je voyais dans son être, dans cette conversation qui prolongeait son livre que j’avais fini le matin même, la même flamme, le même combat, le même grand message : nous sommes tous liés, puissamment. Il serait temps d’en prendre conscience.


En faisant notre part, comme le colibri qui apporte sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie, 
On trouvera peut-être en nous la force de changer le monde.

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