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Koumiko de Anna Dubosc

Je me rendais à cette soirée au dernier moment, prévenu la veille au soir et en quête d'échappatoire à une actualité sinistre et envahissante. Saturé de présent, j'allais quérir un peu de beauté, un sentiment de communauté, auprès de gens qui aimaient les mots aussi fort que moi, qui y puisaient des raisons de respirer. C'était la remise du prix littéraire Hors Concours, à l'écart de toutes les coteries et des luttes d'influence, pour célébrer les éditeurs indépendants, souvent noyés dans le vacarme et la profusion ridicule des rentrées littéraires. J'allais voir des auteurs et des passionnés. J'arrive rue de Verneuil à la nuit tombée. Je pénètre sous un porche pas très loin de chez Gainsbourg. Je découvre l'hôtel particulier qui abrite le Centre National du Livre, où se tient la soirée.

Mon amie Lauren Malka m'y avait convié. Elle comptait parmi les membres du jury. Elle était certaine que j'apprécierais l'approche de ce prix, et les livres qu'elle y avait découverts. Il y a des gens avec lesquels on ne discute pas, car instinctivement, ils savent ce qui nous passionne et sont animés du même feu.. De ces amis qui vous réconcilient avec le monde et vous le font visiter avec leurs jolies nuances. Ces précieux qui vous font la vie belle. Ainsi, je me suis retrouvé là.


La salle est remplie. Les spectateurs trompent l'attente en consultant leur téléphone, en devisant entre eux. Je retrouve avec plaisir Gilles Marchand dont l'excellent Une Bouche sans personne est dans la sélection. On est heureux de se croiser, on parle de ses signatures, de ses projets. Le jury fait son entrée. La soirée commence. A tour de rôle ils lisent des extraits des livres considérés. Lauren lit le sien, avec la conviction joyeuse dont elle rayonne quand elle lit à voix haute. Et je découvre les mots d'Anna Dubosc, qui m'agrippent l'âme. Son roman s'intitule Koumiko, est publié Rue des Promenades. Ce soir-là, il remportera le prix.

Parfois un livre nous rencontre. Met en lumière une blessure, un aspect de nos vies articulé dans ses pages. Parce qu'on a tous, à la quarantaine, côtoyé les naufrages de la vieillesse et de la dégénérescence autour de nous. Le temps a miné les proches qui semblaient être des immuables piliers de notre monde. Ils faisaient partie de notre horizon mental et de nos certitudes. Et puis on les a vus changer de nature. Parfois du tout au tout. On ne les reconnait pas, ils nous agacent comme des enfants imprévisibles, têtus et incontrôlables. On tente de se souvenir d'eux par delà notre exaspération, cette blague pas drôle aussi qui les fait changer si forts, jusqu'à nous les rendre méconnaissables, jusqu'à ce que tout ce qu'on croyait connaitre d'eux soit remis en cause. Jusqu'à ce qu'ils deviennent leur propre caricature et leur plus simple expression.

Au fur et à mesure que la vie passe, on s'aperçoit que rien n'est sûr et qu'il faudra de plus en plus encaisser, réagir, improviser. L'ultime preuve d'amour est au fond de continuer à considérer ces gens qui ne sont plus tout à fait ceux qu'on a connus. Les inclure à notre vie alors qu'ils ne sont plus tout à fait là. "Que l'on vive à Paris, on vit tous en Province quand on vit trop longtemps", chantait Brel. Parfois même, ils deviennent leur antithèse. Il faudra s'en arranger. Les aimer même si on ne sait plus les reconnaitre. Et à travers eux, sans doute, éprouver les limites de notre bonté, de ce dont on se croyait capables et de ce qu'on croyait être.

Dès les premiers mots d'Anna Dubosc, j'ai éprouvé tout cela, je me suis souvenu de tout, à travers son histoire. Anna prend en charge sa mère, Koumiko, de plus en plus fantasque après une chute. Cette femme poétesse, singulière et fascinante qui, peu à peu, perd le sens des mots, du langage, la mémoire d'elle-même. Il faut l'aimer malgré tout. Porter la nostalgie de ce qu'elle n'est plus, guetter les accalmies au milieu de tout cela, les éclairs, les rires au milieu du désordre. Tenter de maintenir une relation quand tout devient incertain et que l'imprévisible Koumiko va se perdre dans les rues, accepter de suivre des inconnus et partager leurs repas, et parfois avoir du mal à reconnaitre ses proches. On découvrira ce langage lapidaire qu'elle a dans des dialogues rageurs, exaspérés, drôles ou fulgurants. C'est ainsi qu'elle s'adressera à sa fille. Quand l'esprit vacille, la langue même perd ses conventions, ses règles les plus élémentaires. Comme pour tout le reste, il faudra s'habituer à ce nouvel ordre où tout est parcellaire.

L'écriture est à l'os. Sans pathos, sèche, au plus près de ce qu'elle décrit, des sentiments crus, violents, intenses. Sans tricherie, sans chantage. Des phrases qui claquent comme des vérités. Et dans cette épure, il y a une justesse qui déchire.  Anna Dubosc a, tout au long du roman, pris des notes pour retenir la voix de sa mère et nous la faire entendre avec une immédiateté bouleversante. Souvent j'ai ressenti moi aussi, le besoin de les lire à voix haute, comme pour éprouver leur rythme syncopé, la beauté singulière de ce style dépouillé.

C'est ainsi que dans ses mots coule la peur de tout ce qui fuit, l'urgence à retenir ce qu'on vit, la colère aussi à voir un être cher peu à peu s'effacer, nous trahir même dans sa façon de s'oublier. La révolte ou l'amusement devant les imprévus que Koumiko déchaine. Car souvent c'est absurde aussi, teinté de ce comique jusqu'auboutiste que la vie nous apprend. Ce rire devant l'excentricité des déments. Ils ont perdu le filtre de la bienséance et touchent souvent à une honnêteté brute et sans précautions, sans ménagements.

On est plongés dans l'urgence de l'immédiat, la routine devenue incertaine et risquée, le quotidien et ses insignifiances éclairés différemment. Les actes les plus anodins pouvaient mal tourner, les affirmations devenir des incertitudes. Chaque moment devient le symbole d'une réalité chancelante, d'un ordre menacé.

En même temps que cette violence, cette brutalité, demeurent un amour et une tendresse profonde. Anna n'oublie jamais sa mère. Tente de l'accompagner au mieux. L'engueule aussi. Tente de la raisonner parfois, maladroitement, comme on le fait dans ces cas là. Devant ces parents qui deviennent soudainement sans défense, comme si les rôles s'inversaient. Personne n'est préparé à vivre ce retournement des valeurs. Cette épreuve. Anna veut préserver Koumiko de sa maladie. Elle est excédée parfois, impatiente. Elle veut la brusquer, la ramener à elle-même.

On se retrouve mis devant l'évidence de notre fragilité. On ne sait pas réagir. On fait ce qu'on peut devant cette existence qui déraille. On vivra toujours avec la hantise du désastre. On sera toujours empruntés. Il faudra avoir la force de se le pardonner. Et cela finira dans la vérité bouleversante de ceux qui tirent leur révérence et ont pour vous leurs derniers gestes d'affection, les essentiels, ceux qu'on attend parfois longtemps, ceux qu'ils n'auraient peut-être pas osés auparavant.

Et la même fin qu'ailleurs, banale et bouleversante. L'appartement qu'on vide. L'absence qu'on prépare. Les livres qu'on referme.

Il y a tout cela dans ce petit livre. Comme une catharsis. Comme un écho à ce dont on a été les témoins et que l'on traversera sans doute à nouveau. La vieillesse qui vous dépossède de vos ancrages les plus sûrs, de vos figures les plus fondatrices. Qui met en lumière tout ce que l'on ne voulait pas voir changer.

Au fur et à mesure des épisodes, souvent pittoresques et parfois tragiques de ce roman, la vie, dans la maladie ou la vieillesse, prend surtout des aspects poétiques, universels, inattendus. C'est ainsi que l'on a aimé Koumiko, qu'on a appris à la connaitre et qu'on l'a adoptée, qu'elle nous a fait penser à nos vieux égarés, qu'on s'est retrouvés dans cette autre vie qui résonnait dans la nôtre.

Je suis heureux d'être sorti ce soir là pour m'ouvrir à ces vies, les reconnaitre en moi.

C'est sans doute là le coeur de la littérature.

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