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Le Monde Libre de Aude Lancelin

Je lis le Monde Libre de Aude Lancelin, publié chez Les Liens qui libèrent. J’en saisis d’emblée l’importance sociétale, culturelle et pour tout dire historique. Mais il m’intimide. Parce qu’il est une colère, la dissection d’un monde journalistique que je connais finalement peu. Elle parle de la politique de laquelle je me tiens soigneusement à l’écart, tout en m’informant avidement de ce qui s’y passe. Comme un plaisir caché, un peu comme Chirac qui s’absorbait en cachette dans des questions philosophiques, des mythologies lointaines et fascinantes. J'hésite. Je parle de mon embarras à une amie, celle qui me l'a conseillé. Elle me dit "n'écris pas un brûlot, pars de ton point de vue de simple citoyen". Elle a raison. Je suis aussi qualifié qu'un autre.



Dans ce livre il y a toute la confirmation de nos intuitions en pire. Ce quelque chose qui cloche dans nos démocraties, dans l’info qu’on nous sert, les figures et les idées que l’on met en avant et devant lesquelles on ne peut s’empêcher d’éprouver quelque méfiance. Aude Lancelin nous en donne les raisons. Le système est gangréné depuis longtemps, probablement déjà mort.

Le constat est attendu mais il demeure vertigineux. Aude était à l’intérieur du système et en dénonce la dérive. Elle a été virée de la tête de l’Obs (nommé « l’obsolète » dans son opus) pour crime de lèse majesté. Elle était trop à gauche, trop engagée, notamment à traiter le mouvement Nuit Debout, à agacer régulièrement les « amis du journal » (BHL, ou encore lorsqu'elle critiqua un vieil académicien adulé), à donner la parole et la pensée à ceux dans lesquels elle croit (Houellebecq, Badiou, Todd…). Virée pour avoir été intègre et fidèle à elle-même. Frappée de très haut puisque sa disgrâce est la conséquence d’un courroux présidentiel. Il s’agit de l’un de "ses" journaux, vassaux de sa pensée, dont on tolèrera quelques écarts mais certainement pas une mutinerie. 

Trop d’intérêts sont en jeu. Et malgré toutes les attaques qu’on leur fait subir à coup de plan com’, d’éléments de langage, de pensée pavlovienne, les mots ont malheureusement encore un sens et peuvent gravement nuire à ceux qui s’en méfient.

Car la médiocrité uniforme, travestie sous quelques coquetteries pour mimer les indépendances -se marquer vaguement à gauche ou à droite pour sauvegarder une légitimité de façade-, tout cela doit continuer de former les esprits et les convictions des masses incultes. C’est de l’Orwellien insidieux. Il est des choses qui ne se disent pas autrement qu’entre gens bien renseignés, participants consciemment et activement au grand jeu de dupes. Certains en ont même intégré les codes consensuels jusqu'à en faire leur seconde nature. Ils ne dérangeront rien.

Les capitaines d’industries ou les grandes fortunes (dont les actionnaires du « Monde Libre », Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse auquel le livre emprunte son titre ironique) peuvent racheter les grands médias, ceux qui étaient jadis la fierté et l’engagement de nos intellectuels glorieux (Sartre ou Camus). Et ils y imposeront leurs vues, peu ou prou (comme on le voit également avec Vincent Bolloré, la longue grève de I-Télé et le quasi-démantellement de Canal +). On maintiendra des figures tutélaires en place (le renommé "Jean Joel"... le changement des noms dans ce livre est malicieux). Ces statues de commandeur seront suffisamment présentables pour que le public ne doute pas de leur intégrité, suffisamment ambiguës pour ne pas inquiéter les puissants par des prises de position trop tranchées. 

Les gens n’y verront que du feu. On maintiendra l’illusion de la continuité, la comédie des oppositions entre éditorialistes faussement rivaux. On continuera de glorifier les intellectuels de pacotille et de leur pardonner leurs impostures les plus outrancières (le fameux épisode de Botul, blague potache que Bernard Henri Lévy a pris au sérieux pour illustrer sa philosophie de combat). Parce que c’est ainsi. Parce que ça ne changera jamais. Et tant pis si le peuple ne suit plus nos recommandations, ne partage plus nos engagements paresseux, la capitulation de notre pensée. On devient facilement aveugles et sourds sur le chemin de l’échafaud. Et à n'en pas douter, cette presse-là est moribonde, répétant ses automatismes et ses manquements comme des tocs.

Au fur et à mesure des pages, on sent monter une révolte sourde. Une forme de désarroi aussi. Car même les pourfendeurs de la « pensée unique » en constituent des rouages essentiels. Cette oligarchie intellectuelle qui impose ses désirs pour contrefaire la réalité, qui justifie des guerres aux conséquences catastrophiques, qui met en avant les hommes de paille qui défendront ses intérêts. Tout ça devient le symbole d’un malaise plus profond. Ils sont les incestueux. Ils sont ceux qui détournent. Ils sont ceux qui trahissent. La gauche soumise aux pouvoirs de l’argent, au libéralisme le plus absolu, qui se traduit dans les héros qu’elle se choisit (Macron ou Valls actuellement). Ne reste d’elle que des déclarations d’intention hypocrites et creuses comme des discours de Miss France. Une droite qui se complait dans sa propre caricature, dans une dérive orchestrée par des idéologues douteux qui s’emploient à maintenir l’époque dans sa colère, ses dérives et son hystérie (Zemmour ou Finkielkraut). Evidemment, tous ont micro ouvert. On subit ce bruit quotidiennement. En permanence. Jusqu’à l’insensibilité.

Qu’y pouvons nous après tout ?

J’ai songé que c’est sur cette résignation que cette comédie humaine perdure. On a intégré l’aliénation. On a fait le deuil de l’indépendance, de la réflexion personnelle et de la révolte. Nous sommes soumis. Et les convulsions courroucées seront bien vite étouffées sous le ronron des affaires courantes. Si une tête dépasse, on la coupera et tout ira bien. C’est cette acceptation tacite de l’illégitime, ce conditionnement qui est au fond le plus choquant. Ces médias ne nous représentent pas et s'emploient à nous projeter le mirage de leurs certitudes, la projection ce qu'ils font passer pour le monde.

Pourtant, nous ne vivons pas dans une tyrannie. Les journalistes peuvent bien écrire ce qu’ils veulent. S’ils ruent un peu trop dans les brancards, on repassera derrière eux, on lissera leurs articles, on rédigera un mot de contrition pour ne pas froisser les intouchables. Il y a ceux qu’il sera sage de ne point offusquer pour ne pas gâcher une carrière (Alain Minc est cité à ce titre). Car les heureux élus ont la rancune tenace et destructrice, et pourront anéantir votre réputation, mettant leurs réseaux en branle et organisant des « tapis de bombes », des déchainements de calomnies contre une voix discordante.

Il y a cela. Ça existe. On le sait. Tout le monde le sait. Des intérêts politiques, économiques, idéologiques concordants. Des médias que l’on utilise comme des porte-voix du pouvoir. Des opinions qu’on manipule. Il est frappant de voir à quel point tout cela est déconnecté de la réalité et veut se conforter dans sa propre illusion. 

Ce « monde libre » n’est pas une plainte. C’est un constat. Une vengeance sans doute aussi, un cri. Une alarme. Contre les « chiens de garde ». Contre tous ceux qui alimentent la colère en faisant mine de ne pas la voir. Ceux qui, au fond, ne voient pas que ce qu’ils abandonnent, cette intelligence, cette pensée raffinée, cette qualité de plume, sera récupéré par la lie. Donald Trump a été élu sur leur paresse, leurs connivences coupables et sur leurs cendres la semaine dernière. Bientôt peut-être Marine Le Pen ici. Le jeu du Front National, ce sont eux qui l'organisent, à force de démissions, d'omissions, d'aveuglements, de corruptions et de servilités.

J’ai écrit à Aude Lancelin. Pour la remercier de ce livre qui m’a éclairé sur ce qui clochait dans notre époque et notre monde. Pour lui dire ma gratitude devant son beau style classique et sa pensée fouillée, étayée d’arguments complexes et convaincants, mettant à jour des rouages qu’un simple citoyen comme moi ne pouvait connaître. Elle m’a dit qu’elle était touchée de voir cette lecture dépasser la bulle médiatique. Une vraie mission de journaliste. Un engagement qui fait du bien. Un livre qui vous met irrémédiablement le « Foule sentimentale » de Souchon dans la tête (peut-être que cela m’est propre) : « Il faut voir comme on nous parle ».

On parlera d’un brûlot sans doute. Peut-être d’un règlement de compte. J’y ai vu quelque chose d’un engagement voltairien, un témoignage historique de ce que sont nos élites et de ce qui conditionne notre pensée. Une intégrité et un courage rares puisqu’elle décrit tout, dans une sorte de hara-kiri professionnel. Et plutôt que de soulever une indignation corporatiste, les journalistes eux-mêmes en saluent généralement l'audace et l'honnêteté. Cela n'a rien de ces effets de manche faciles dont abusent les politiques pour condamner les journalistes. Il s'agit d'autre chose. C'est un livre de combat qui veut leur rendre leur honneur.

Paradoxalement, en refermant ce livre, on a des envies de grand journalisme. De ces nobles voix qui étouffent, de ces engagements que l’on aplanit, de cette colère aussi, incroyablement salutaire. Incroyablement nécessaire aussi pour entendre à nouveau le monde et pas ses reflets trompeurs.

Enfin des pensées et non des réflexes.


Plus que jamais, il y a urgence.

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