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Lux de Maud Mayeras

On est lâché au début de Lux de Maud Mayeras (paru chez Anne Carrière) comme au début d’un film.

Avec cette étrangeté qui émane des plus sombres opus des Frères Coen, ces intériorités tourmentées que l’on a guère ressenties avec autant d’acuité que chez Cormac McCarthy.

Antoine débarque dans une ville australienne. Il y a passé son enfance. On en a des flash-backs : sa mère qui plaque tout pour emménager là, l’élevant avec ce curieux accent français qui étonnera les autochtones. Là il rencontrera son inséparable ami, Hunter, le fils des Redshaw. Ensemble ils vivront une amitié intime et passionnée. Ensemble ils vivront un drame dont Antoine ne se remettra jamais. Il est revenu pour y mettre un point final. 

On explorera ce monde, surveillant les allées et venues de Cockie, géant à demi-fou qui intrigue les deux compagnons. On revivra la tragédie fondatrice qui a frappé Hunter. La vengeance d’Antoine, bien des années plus tard, sera immédiatement balayée par un raz de marée. Cet évènement brouillera la cohérence de ses souvenirs et les raisons de sa présence en ces lieux.


C’est un livre qui se tient en permanence au bord de l’apocalypse. Même bien avant qu’il ne survienne sous la forme d’un tsunami boueux qui anéantira tout et imposera la fuite, l’exode des rescapés. C’est une ambiance qui s’infiltre en vous comme un bitume épais, porteur de malaise, de stupeur et de cette menace en permanence suggérée. Cette réalité onirique rend les âmes noires et les êtres insaisissables.

On a le pressentiment des drames avant qu’ils ne se produisent. On sait qu’ils sommeillent dans chaque mot, dans chaque réminiscence, à chaque paragraphe. Tout est révélé peu à peu. Antoine veut retrouver les parents de son ami pour les châtier. Il est l’incarnation d’un vent mauvais et d'un passé funeste. Ils ne le reconnaissent pas. Et sa vengeance s’accomplira sourdement, comme une hallucination, un cauchemar inexorable, un étrange concours de circonstances.

L’air est dense au cours cette lecture. Chargé, entêtant. Même le passé prend des allures de songe Lynchien. On s’avance, de pages en pages, avec la conviction que l’imprévu peut survenir à chaque moment.

Cette histoire de vendetta épurée va peu à peu se troubler et changer de nature. On côtoie l’étrange Lark, la soeur introvertie de Hunter qu’Antoine a retrouvée. Elle vit également dans le souvenir de leur enfance. On retrouve Cockie, imperturbable dans la démence et l’étrangeté qu’il manifeste depuis toujours. Et puis la catastrophe arrive. La grande vague qui va décimer leur monde, les pousser à fuir. La mer va engloutir leurs secrets et leurs certitudes. 

Je m’attendais sottement à un polar. J’ai vu se matérialiser devant moi une prose faulknerienne, quelque chose comme un sombre poème, une quête initiatique, une histoire qui semble évoluer par l’intériorité de chacun des personnages. Cela devient un conte post-apocalyptique. J’ai songé aux errances sur les routes que l’on voit dans Mad Max ou le Livre d’Eli. J’ai d'abord aimé la non linéarité du récit, hésitant entre une Australie contemporaine et celle de l'adolescence à la fin des années 90. J’ai aimé découvrir et me fondre dans les prophéties incohérentes de Cockie et les méandres de sa pensée embrumée. Cela donne le sentiment de voix qui se relaient pour raconter l'histoire. J'ai eu l'impression de partir vers l'inconnu avec eux.

Un inébranlable chagrin motive Antoine dans chacun de ses gestes, tous également mêlés de remords et de culpabilité. L'atmosphère est singulière, rappelle un récit fantastique, mais sans créatures extraordinaires ou effets spéciaux. L'ambiance est inquiétante car les personnages sont irrémédiablement abîmés. Leurs péchés, leurs blessures, leurs névroses, leur perception font basculer dans une sorte de réalité parallèle.

Chacune des existences évoquées ici semble comme fauchée, arrachée, condamnée. Que l’on se souvienne d’un meurtre ancien, qu’on en commette un autre ou que la nature déchaine un fléau sur nous. Tout est funèbre, comme cet étrange cimetière de chiens où Cockie se rend, comme cet enfant dont il ne cesse de porter le deuil et à qui il ne cesse de parler. Ce roman distille un envoûtement singulier. L’une de ces voluptés qui vous attachent parfois aux mots comme à des sortilèges.

C’est cette dimension à la fois horrible et onirique, inquiétante et haletante, qui m’a sans cesse ramené à ce livre. J’en avais d’autres en cours. Je l’ai lu comme il ne faudrait pas, de manière éclatée, décousue, épisodique. J'ai tout fait pour le perdre. Pourtant celui là s'est accroché comme une arrière pensée, un malaise que l’on ne comprend pas tout à fait et vers lequel il nous faut revenir, pour voir où il nous porte. Et il nous entraînera très loin, beaucoup plus qu’on ne le soupçonnait d’abord. Dans une cavale étrange et hypnotique, jusqu’à cette communauté vivant dans une marge totale, comme à la fin d'Apocalypse now.

Rien ici n’est ce qu’il semble, tout est masqué, tout se révèle peu à peu.

A tel point qu’il est délicat d’en parler, tant c’est le voyage et l’errance qui prévaut, le bouleversement en chacun des personnages, le questionnement du passé, la bizarrerie de ce qu’ils traversent, leurs péripéties intenses (les meurtres, la tentative de sauvetage d’une femme sous les ruines…) ou improbables (la nuit avec les moutons). L’univers de Maud Mayeras évoque beaucoup d'images (dans les films ou même dans les jeux vidéos) mais ne ressemble qu’à lui-même.

Lire Lux, c’est se faire à sa lumière et abdiquer nos vieux réflexes. Accepter de s’abandonner à sa narration comme on part au hasard. Accepter de ne rien reconnaître. Bouleverser nos habitudes de lecteur pour laisser agir sur nous la folie, la désorientation progressive qui s'empare de ses protagonistes. On se fait un peu leur compagnon d’âme. On se demande ce que l'avenir réservera au bout de chacun de ces courts chapitres, quelle direction on va prendre.

De ces livres qu’on lit jusque tard le soir. En se disant « Au prochain chapitre, j’arrête ». Et puis on continue car on ne sait pas où on va. Ni même ce qu’on lit.
Cet égarement est à la fois exaltant et effrayant.

Alors jusqu’au cœur de la nuit, notre lumière continue de brûler, avide de cette vision-là.
A la toute fin du livre, il y a une bande originale pour en prolonger l'effet.

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