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Super 8 Madness

L’époque est à la nostalgie aseptisée. On fantasme un univers d’enfance lisse, plein de gadgets improbables et de références rentrées dans la culture populaire. Oubliée la transgression. Oubliée l’isolement et l’ennui où s’étiolait une jeunesse qui n’avait pas les mêmes moyens qu’aujourd’hui pour exprimer ses fantasmes, ses pulsions, ses frustrations, son esthétique. On parle de notre adolescence avec l’attendrissement des vieilles gens, évoquant leur bon vieux temps de carte-postale, l’œil humide. On a oublié. La fringale de cinéma permanente, à laquelle on était exposé si on ne vivait pas en ville, dépendant de diffusions télé hasardeuses ou à des heures indues, de sorties en vidéos aléatoires sur des magnétoscopes pas encore très abordables. Alors, quand on était dingues de cinéma, il y avait la caméra super 8 familiale pour faire ses premières armes, à l’image de Steven Spielberg, Peter Jackson ou Sam Raimi.

Mais nous sommes en France ou ce genre d’initiative, d’explosion de créativité tous azimuts a toujours été toisée. Les adultes cinéphiles au pays de Godard ou d’Eric Rohmer, n’ont pas accueilli le cinéma de genre à bras ouvert. On qualifiera cela de Série B, de série Z, on prendra un air indulgent et paternaliste pour réduire ça à sa seule dimension potache. Pour autant, il y avait là un véritable vivier de créativité et d'inventivité.



J’ai rencontré Jean-Marc Toussaint en allant déjeuner chez Caroline Vié pour parler de son second livre, Dependance Day. Il est son mari. Je ne le connaissais pas. Je rentre dans la maison, je détaille avec délices les affiches de cinéma au mur, l’armure près du canapé, les nombreux accessoires de cinéma. Ils m’invitent à me montrer des extraits de films dans la petite salle de projection aménagée dans leur sous-sol. Je me sens bien avec eux. Je retrouve dans leur compagnie et dans ce décor, un peu de la folie, de la passion foutraque qui m’habite depuis toujours. Ils deviennent des amis. Comme ça, sur le moment, comme une évidence. Jean-Marc me parle de ce documentaire réalisé par Fabrice Blin alors encore inédit, Super 8 madness, me raconte la folie des festivals dans les années 80 autour de ces films. Tout un pan de l’histoire du cinéma que j’ignore et dont il fut l'un des instigateurs. Je suis arrivé un peu après l’âge d’or de Mad Movies, j’en connaissais les grands noms, des critiques que j’aime bien. Mais j’ai toujours trainé le regret de rater un peu tout ça. Ça m’intéresse fort. Le week-end dernier, il m’en offre le DVD. Je le lance dans la platine, plein de curiosité.

Cela commence par un prologue à la façon des productions Amblin. Un gamin enfourche son vélo et va récupérer sa bobine en super 8. Il rentre dans sa banlieue. S’enferme dans sa chambre. Lever de rideau. Je découvre la France du début des années 80. Et les quelques allumés qui ont eu l’idée, dans Mad Movies, de lancer un festival de films fantastiques faits maison en 1984. C’était dans le monde de mon enfance, celui où tout était cloisonné. Les amateurs de Star Wars n’avouaient leur passion honteuse qu’entre initiés, étant généralement moqués par la critique. 




Dès les premières images, je découvre l’univers de Pierre Pattin, travaillé par le gothique, le combat entre la vie et la mort. Et ces jeunes freaks qui investissent les lieux près de chez eux pour y filmer leurs histoires (dans des chateaux ou des usines). Certains sont touchants de naïveté et de maladresse, d’autres font des parodies de films de monstres ou de super-héros, se déchainent dans le gore. C’est une expérimentation permanente et un cinéma rudimentaire qui revit sous nos yeux. Des talents en gestation. Des images parfois très belles aussi, comme celles des films de Bruno Lermechin, capable de recréer l’histoire de l’humanité avec des bouchons et des allumettes avec un souffle et une poésie impressionants. 

Je découvre tout ça, éberlué.

On entend souvent chez les cinéastes, chez les créateurs en général, qu’il faut mûrir un projet, être sérieux, tout ça n’est pas simple. Or, à la base, il s’agit simplement de se lancer et de faire les choses. Et là, on voit ces doux dingues, avec l’inconscience et la présomption de la jeunesse, se jeter avec feu dans le vide. Exprimer ce qu’ils ont dans le ventre. Et très vite, cela devient un exutoire. Evidemment on voit du gore, des filles à poil (on parle d’adolescents qui font des films)... les salles où se tient le festival les premières années finissent dans un piteux état, alors qu’on a réuni tous ces dingues de ciné ensemble. Ils se déchainent. Il y a de la sève, de l’envie, de la vie. Ce quelque chose d’explosif qui apparait à chaque fois qu’on s'empare d'un nouveau moyen d’expression.



La caméra super 8, malgré ses nombreuses contraintes, est une manière démocratique de faire des films, d’accéder à une grammaire visuelle et d’en détailler les possibilités. Evidemment, c’est pittoresque, ça balbutie parfois et le jeu des acteurs est souvent approximatif. Mais il y a là quelque chose de pionnier, comme si ces jeunes redécouvraient le cinéma, se l'appropriaient, lui rendaient sa dimension transgressive, en même temps que sa force d’imagination (souvent atténuée lorsqu’il est plus bourgeois et plus exposé). C’est un foisonnement, un chaos d’envies, un défouloir. 

On accède à l’outil de nos rêves, de nos fantasmes, de notre humour et on peut les donner à voir. Ça a quelque chose d’une libération, d’une catharsis et d’un catalyseur des passions désordonnées qu’on nourrit à l’adolescence. La caméra devient un moyen de se révéler. Et de mettre en lumière notre culture que les médias ignorent. Comme il est dit sur le T-Shirt de Christophe Lemaire, l’un des journalistes qui témoignent ici « Ma réalité ne passe pas à la télé ». Alors, ici, on lâche les fauves. Dans leurs films, qu’ils soient potaches ou profonds, horrifiques ou poétiques, il y a toujours cette dimension pulsionnelle, intègre, touchante et passionnée.

Pour s’éveiller à cette culture, on a les témoignages de ceux qui ont organisé le festival jusqu’en 1989. Jean-Marc Toussaint et Jean Pierre Putters de Mad Movies. Les cinéastes qui y furent distingués -à l’applaudimètre notamment pour le prix du public dans une ambiance dantesque-, racontent cette aventure. Et ça nous y plonge véritablement dans ces temps héroïques, underground et subversifs. Tout cela ressuscite la passion artisanale qui dort dans ces petites bobines. Et puis il y a l’émotion, plus que la nostalgie, l’origine des vocations, le coup de pouce du destin qui a incité chacun des intervenants à consacrer sa vie au septième art. Ce n’est pas rien. Ça fait vivre ça, ça inspire.



Alors oui ces festivals et cette tradition sont devenus cultes. Ils s'en souviennent comme des "meilleures années de leurs vies". Mais c’est encore plein de frissons, plein de provoc’, plein d’audace. Le cinéma que l'on célèbre ici, il ne s’agit pas de le muséifier, de le panthéoniser dans une catégorie comme on aime tant le faire en France. On parle de gentils tarés qui étaient prêts à s’y consacrer totalement, hors des étiquettes, hors de ce qui se fait, et hors du bon goût parfois. Ça a un côté punk et révolutionnaire. Un joyeux mélange des genres qui n’a jamais eu sa place dans un hexagone où le cinéma de genres bataille encore et toujours pour trouver sa légitimité. Car comme le dit l’excellent Jean Pierre Dionnet, on a été élevé dans des genres bien délimités, entre Molière (pour le comique), Corneille et Racine (pour le tragique), et pas sous l’influence de Shakespeare (qui mélangeait absolument tout).


Certes, les instruments ont changé. On enfourchera plus son vélo pour aller chercher son film en super 8. Mais au terme de ce documentaire foisonnant, j’espère bien que de jeunes sauvages saisissent encore leur téléphone portable et tentent de traduire en images tous les rêves qu’ils ont dans la tête. 

Plus qu’une célébration, j’ai vu ce film comme une invitation. Il y aura toujours des geeks avec des références singulières, méprisées par les adultes et la culture institutionnelle. On ne les comprendra pas. On les trouvera étranges, dangereux et malsains à l’occasion. Mais dans des années d’ici, on s’apercevra que ce sont eux, ces passionnés que l’on ne comprenait pas tout à fait, avec leur magma de créativité et d'insolence, qui ont fait évoluer leur art.

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