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La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

C’était à une dédicace du dernier livre de Harold Cobert. Je discutais bouquins avec une amie que je retrouvais parfois en ces occasions, et nous partagions nos émerveillements littéraires. On était dans cette librairie ancienne et vénérable près du Louvre, cernés de livres qui étaient autant de tentations auxquelles je suis, je l’admets, hautement vulnérable. Elle m’indique cet ouvrage, La Part des flammes de Gaëlle Nohant qui venait de sortir en poche. Elle me dit que c’est un choc. Je lui réponds que je n’aime pas toujours les romans historiques. Elle me rétorque que celui-là retrouve le souffle de Victor Hugo. Je suis intrigué. Je me laisse tenter. Je l’emporte chez moi. Ma mère me le subtilise, le dévore, l’adore. J’attends. La rumeur autour de ce livre enfle autour de moi. Ma curiosité aussi. Je le commence enfin.

Et là je découvre le reflet de mes fascinations de jeunesse. Si on me demandait de la raconter me viendraient spontanément, des fragments de littérature du XIXème siècle, des extraits de Baudelaire ou de Dostoievski, des romans de Zola, de Balzac ou de Maupassant, la musique de Beethoven, la nature de Jack London, des images de Rimbaud ou des plongées dans Proust, dans Nietzsche. J’ai passé mes jeunes années à côtoyer ces fantômes, à me prendre pour l’un d’eux à l’occasion, avec la conviction qu’on met dans nos poses quand on a 17 ans. Des films aussi, que je me repassais pour voir les temps jadis, de Barry Lyndon au Temps de l’innocence. Et le Ludwig de Visconti qui rendait sa grâce et son mystère à Elizabeth d’Autriche. J’ai toujours le sentiment diffus que mes racines sont là, absolument là. C’est de là que je suis parti. Ce pan de culture est mien, j’en connais les paysages, les coutumes, les figures. Je m’y sens bien. 

Et le temps passe. On se fait à d’autres époques, on fait connaissance avec le présent, celui dans lequel on est censés vivre. On s’absorbe dans les actualités, dans les livres qui sortent. On s’y égare parfois. En ouvrant le livre de Gaëlle Nohant, j’ai retrouvé la mémoire. Ce portrait, ces références éclatées et originelles qui ont constitué mon entrée en littérature, la conscience de qui j'étais et de ce que j'aimais.



Une jeune fille d'ascendance aristocratique, Constance d'Estingel est promise à Laszlo de Nérac. Elle repousse la passion du jeune homme pour être en accord avec ses convictions religieuses. Une autre femme, Violaine de Raezal, récemment veuve, cherche à légitimer sa position dans la haute société en se consacrant à la charité. Elle se lie d'amitié avec la duchesse d’Alençon, soeur de Sissi et totalement absorbée par ses bonnes oeuvres. Elles se retrouvent toutes au Bazar de la Charité, événement incontournable où toute la bonne société se presse. Un incendie terrifiant éclate dans le hangar, et plonge Paris dans le deuil et le cauchemar, en même temps qu’il bouleverse l’ordre de leur monde et lie inextricablement les personnages entre eux, dans le traumatisme de l’horreur à laquelle ils survivront et qui les marquera à jamais.

Le livre débute dans les codes feutrés et codifiés d’une conversation entre deux femmes bien nées. Un rituel immuable comme une chorégraphie répétée. C’est classique. Mais très vite, on sait qu’il racontera autre chose. Que le roman donnera à ce Paris volatilisé son épaisseur, sa texture, ses odeurs et ses hantises, ses coins sombres. La tuberculose qui menace partout. Les pauvres gens dont les vies se brisent. Le cloisonnement d’un monde de classes. Cette cécité qui entraine ceux qui y ont échappé, à ne pas voir l’horreur du monde. Ici elle s’imposera à eux comme un châtiment, un rappel monstrueux de leur fragilité. Sans cesse ici les personnages seront menacés. Que cela soit par leur position sociale incertaine, par le poids des conventions qu'ils subissent, par les maux qui peuvent s’abattre sur eux. Par le sort qui peut les balayer dans un désastre. A chaque instant l'univers peut basculer.

On le ressent avant même que le grand incendie n’éclate. Leur monde est ancien. C’est comme un pressentiment hypnotique. Je ne connaissais pas cette catastrophe, ces flammes qui ravagèrent le Bazar de la Charité et qui décimèrent les familles fortunées en 1897. Cela m’a fait songer au Titanic, à ces grands évènements de l'aube du vingtième siècle, qui semblent annonciateurs des bouleversements à venir. Il est des temps où tout a valeur de symbole. Et qui font furieusement songer aux nôtres. Il s’agit de ressentir le monde quand il vacille. Et d’apprendre à vivre avec une époque qui semble remettre en cause tous nos réflexes et toutes nos certitudes. Et peut-être seule une tragédie permet d'oser revoir l'ordre des choses. Prétendre également à une liberté jusqu'alors ligotée par les usages d'une société devenue caduque.

Les belles dames se réunissent au Bazar de la Charité. Au fond du bâtiment est présenté le cinématographe, invention récente et sensationnelle. Tout le gratin est là. La journée est un événement. Et puis le feu se déclare. La structure chorale du livre a multiplié les points de vue. Mais tout se concentre d’un coup, se resserre dans une horreur claustrophobe et peuplée de souffrances, un calvaire en lieu et place de la grâce que cette journée portait en elle. Un mouvement de panique part du fond du hangar bondé. Il n’y a que peu d’issues, les malheureux se précipitent, s’agglutinent, se piétinent. Le courageux cocher du duc d’Alençon tente de secourir sa maitresse et s’offrent à lui des visions dantesques. 

On est plongés au cœur du désastre, haletants et inquiets. On a cette impression de le vivre au ralenti comme lorsqu'on est témoins de l'inconcevable. Les images s’imposent, fulgurantes et terribles. On entend presque les hurlements, on ressent presque les brûlures. Et peu à peu cela fascine comme une apocalypse, cela vous attache à ce livre d’une manière surprenante, absolument viscérale. Vous êtes pris dans la stupeur du drame. C'est intense, une scène magistrale et éprouvante. Un monument de description. 

Tout ce à quoi on s’attendait, les habitudes et les destins tous tracés seront balayés à ce moment-là. La part des flammes, c’est celle de nos certitudes et de notre confort. A partir de là, tous les personnages seront plongés dans une sorte de lucidité et de survie, une suite d'existences endeuillées, une torpeur irréelle qui les plonge dans l'inconnu. Dans la nécessité d'une suite à donner à cet évènement qui a tout bouleversé. Laszlo, écrira des articles de journaux et se mettra à dos le grand monde dont il vient. On ira reconnaitre, dans la douleur et le grand deuil, les cadavres consumés des jeunes débutantes qui, le jour d’avant, semblaient vivre dans l’insouciance et le merveilleux, l’illusion de la permanence. On contemplera les vies consumées, et la mort que notre quotidien nous voile si souvent. Après cela, il y a ceux qui continuent, comme des somnambules à s'accrocher à ce qui s'est volatilisé. Et il y a les autres, qui puisent en eux la force de se réinventer, quitte à prendre de grands risques et à s'aventurer dans la transgression.

J’ai aimé ce récit comme on aime un crépuscule. Des réminiscences et des cris anciens qui vous assaillent parfois aux nuits d’insomnies, des pensées lointaines et des passés qui vous reviennent avec une force étonnante, irrésistible. Malgré la pile de livres qui m’attend, qui m’assaille parfois, j’ai pris du temps pour cette lecture. Pour me trouver près de ce monde en train de disparaître, m’y recueillir comme on le ferait près d’une tombe adorée, auprès d’un souvenir. Pour lui accorder la place qu'il méritait en moi, à cet évènement dont j'ignorais tout.

J’ai retrouvé ici la beauté de mon cher passé, l'esthétique de ce XIXème siècle que je ressens si fort en moi. J'ai été frappé aussi par cette coïncidence avec notre présent... Ce monde d'hier qui, peu à peu, s'efface, quand tout se fait incertain, quand on découvre le chaos qui couvait sous les apparences. La fin des mirages qui nous maintenaient dans notre invulnérabilité et dans notre insouciance. 

J’ai eu le sentiment surtout de voir ces personnages vivre, de comprendre leurs visions du monde, leurs tourments et leurs sensibilités. En tournant ces pages, l’histoire a recouvré ses frissons, son immédiateté. La langue a retrouvé sa beauté, sa noblesse. Souvent, j'ai eu le sentiment que cette oeuvre était ancienne, contemporaine de l'époque qu'elle décrivait. Gaëlle Nohant fait plus que lui rendre sa réalité, elle la donne à ressentir. Car l’incendie révèle les personnages à eux mêmes comme une sombre transcendance, qui lie entre eux les rescapés de l'horreur. J’ai toujours aimé ces moments où l’on n’a d’autres choix que de révéler son cœur, ses faiblesses, sa noblesse, sa folie parfois.

Tout cela est traversé d'un grand souffle, comme on en rencontre rarement. La manière haletante d'enchainer les rebondissements m’a fait songer à Alexandre Dumas. On renoue par instants avec la flamboyance des grands feuilletons. 

C’était une lecture singulière, exaltante, anachronique. Une forme dont j'avais un peu perdu l'habitude. C’était joli comme un retour aux sources. Je n’avais pas envie de m’en éloigner tout de suite. De ranger ce livre sur une étagère. Je voulais demeurer un peu avec lui. Il y a des bouquins qu’on ne veut pas finir, des histoires qui continueront de vivre en nous comme des souvenirs.


C’est sans doute une part de moi aussi que j’ai retrouvée dans ces flammes.

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