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N'essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell

J’ai grandi avec une ombre.

Cette rumeur qui enflait dans mon enfance, ce mal dont on a cru d’abord qu’il ne touchait que les homosexuels. J’en ai toujours été bouleversé, c’est sans doute l’une des causes que j’ai voulu soutenir le plus. Le sida a décimé une jeunesse, nous a amputé pour longtemps de l’insouciance qui devrait toujours entourer l’amour ou le désir. Et surtout il encourageait à clouer au pilori, les gays qui, au début des années 80 commençaient à conquérir leurs droits, à sortir de cette honte et de cette clandestinité dans laquelle ils devaient vivre leur sexualité. Entre adultes consentants, le sexe n’est l’affaire de personne et ne supporte aucun jugement. Le fait qu’il soit devenu une question de vie ou de mort, un problème de société a quelque chose d’absurde. Mais plusieurs fois à la lecture de ce roman, on se dit "oui... c'est pourtant ainsi que ça s'est passé".

Lire un livre sur le sujet n’est pas forcément évident. La littérature exige un temps long et de l’imprégnation. On ressent profondément en soi les mondes qu’elle expose. Et se plonger dans les premières heures de l’épidémie en Suède peut être éprouvant. Pourtant j’ai entendu parler de ce livre par une libraire que j’aime et qui le décrivait comme un grand choc. Son titre est magnifique N’essuie jamais de larmes sans gants, de Jonas Gardell publié chez Gaïa. Tant pis si ça me bouleverse. Tant mieux. On lit et on vit pour ça, après tout.



Au premier chapitre je découvre une silhouette décharnée à l’hôpital. C’est Rasmus, l’un des héros du livre. On s’active précautionneusement autour de lui, on prend garde à éviter tout contact sans protection. Cette image vous prend à la gorge d’emblée, car il pleure doucement. C’est un peu hors du temps. Une infirmière tend une main nue pour essuyer ses larmes et se fait réprimander. Et puis son passé revient. Par des détails, comme quand les souvenirs remontent. Sur une couleur, sur un mot, sur une lumière ou un visage. On le voit à la remise des diplômes, solitaire et à part, moqué par ses condisciples et avec seulement ses parents qui le fêtent maladroitement et l’embarrassent dans une parade improbable. Il donne le change. S’emploie à être à l’image de ce qu’ils attendent et force ses sourires même si son cœur n’y est pas. Ainsi il quittera ce cadre provincial pour s'accomplir en ville. Et très vite, cela deviendra le cœur de ce roman, sortir de la fiction que la pression sociale nous impose pour se faire un destin à notre image. Même si pour cela, il faut sortir du placard. C’est une histoire où sans cesse l’émancipation et la condamnation s’entremêlent.

Benjamin est son compagnon. Il est le fils exemplaire de témoins de Jehovah. Il passe son enfance à étudier les textes bibliques, faisant la fierté de son père. Frappant à la porte des inconnus pour les convertir à sa religion. Et s’y consacrant avec feu. Jusqu’à ce qu’il rencontre Paul, qui le fait entrer et le drague outrageusement sur son canapé. Quand le jeune témoin décontenancé le quitte, il lui lâche comme ça en guise de salut, « Tu le sais, au moins, que tu es homosexuel ? ». La bombe est lâchée. Irrésistiblement Benjamin reviendra vers cet étrange protecteur (qui recueille sous son aile tous les jeunes gens paumés qu’il croise). Débute en lui une lutte, un conflit perpétuel entre sa foi, son éducation et sa sexualité. Jusqu’à ce qu’il rencontre Rasmus, un soir de Noël chez Paul et que son destin soit une évidence.

On parle ici d’amour certes. Mais il ne s’agit pas d’une bluette. Ce milieu est souvent interlope, codifié, marqué par la dissimulation. Les hommes se repèrent dans les gares, baisent à des endroits précis, dans des toilettes publiques ou dans des boites difficiles à trouver, autant de cachettes connues des seuls initiés. Certains tapinent et se font ramasser par des inconnus chez qui ils vont passer la nuit. La culture du secret, de la honte et sans doute aussi le frisson de l’interdit président à la pulsion. C'est un aspect qui m’avait frappé dans Les Nuits Fauves de Cyril Collard, il y a longtemps. Il y a quelque chose de fascinant dans ce monde parallèle, d’hypnotisant et de dangereux. Euphorisant aussi comme une perte de contrôle. On voit ces silhouettes, hésitantes et fébriles dans la nuit, qui finissent par s’abandonner. Parfois c’est gracieux et beau. Parfois c’est comique et surréaliste. Parfois c’est carrément glauque. Et parfois, à cette époque, cela devient une condamnation à mort.

On frémit souvent. Qu’une rencontre au hasard puisse s'avérer fatale. Une ombre dont on ne connaît pas même le nom mais sur sa peau, on aura remarqué une lésion curieuse. L'auteur le signale simplement. Et la vie continue même si, à nos yeux, la lumière a changé implacablement. 

La nouvelle prend de l’ampleur. Le mal venu des Etats Unis fait ses premières victimes en Suède. Et peu à peu l’hécatombe commence, méthodique et aveugle, du jeune type fragile et romantique, à l’acteur prometteur au seuil de sa carrière et de sa vie. On a l’impression d’une vague de meurtres absurdes qui toucherait des gens qui ne faisaient de mal à personne. C’est absolument terrifiant. Souvent déchirant car ils ne tombent pas comme à la guerre. On leur enlève leur beauté, leur jeunesse, leurs possibles. Ils dépérissent inexorablement et sont rejetés comme des pestiférés. Est-on contaminés par le toucher, par la salive ? A cette époque on n’en sait encore rien. On ne sait pas ce qu’est cette maladie. Ne reste que la peur. Et les haineux qui se précipitent dans la brèche en invoquant un « châtiment divin ».

Le livre suit toujours le même rythme, les allers et retours d’un présent où la mort rôde et frappe en permanence, à ces jeunes gens du temps de leur splendeur qui voulaient simplement exister librement, s’assumer et s’affirmer enfin au regard de leurs parents et de la société. Les années 80 auraient dû être la décennie de leur reconnaissance, après Harvey Milk, après qu’enfin on ne considère plus l’homosexualité comme une maladie mentale. Ils allaient enfin pouvoir s’aimer comme ils l’entendaient, sans avoir la hantise de la prison comme Oscar Wilde. Sans être criminalisés. La morale allait pouvoir évoluer. Le Sida, à cet égard, est aussi une maladie sociétale puisqu’il a retardé tout cela.

Le tour de force de ce roman, c’est de raviver cette incertitude, ce danger permanent qui semblait planer sur l’époque. J’ai songé à Freddie Mercury, à Robert Mapplethorpe, à Rudolf Noureev, à ces artistes que j’aime. Je me suis rappelé de cette merveilleuse mini-série, Angels in America. Mais ici, j’ai surtout connu ces personnages, au sens fort et profond. Tous dotés de leur passé, de leurs souvenirs, de leur histoire. Et bien que très éloigné de leur monde, j’ai eu intimement la conviction de le comprendre, loin des outrances, des clichés et des idées reçues. J’ai aimé la communauté qu’ils finissent par former dans cette adversité terrible. Leurs vies ne seront en effet bientôt plus rythmées que par la maladie et les funérailles.

Peu à peu, l’ouvrage contient leurs destins, leurs sensibilités, les temps qu’ils ont traversés. On a le sentiment de lire l’histoire d’un peuple ignoré, par l’intimité de ceux qui le constituent. Il prend une ampleur insoupçonnée. On a le sentiment de les entendre. De savoir où et comment ils ont vécu. On a l’impression qu’on leur rend une légitimité. En lisant ce passé-là, on se souvient encore de l’effet qu’il faisait dans les médias, de ce que l’on pensait, de ce qu’on craignait. De cette curieuse alliance de mortalité arbitraire et de vitalité dans l’urgence. De cette épidémie qui désarmait totalement, ces malades à qui on ne pouvait porter secours.

Ces hommes outranciers ou complexés, flamboyants ou tourmentés, dans la provocation ou la sobriété, ont essuyé les premiers sans doute la plus grande des tempêtes. Ils l'affrontent ici à la manière d'une famille, en resserrant leurs rangs. Puisqu'au fond, la petite bande décrite ici ne peut compter que sur elle-même. Et ce sentiment de solidarité, d'humanité, s'étend jusqu'au lecteur. On a le sentiment qu’ils nous ont été proches. On les a connus. On les a aimés. On se souvient d’eux, pour de vrai. Cette lecture leur a donné une telle existence qu’on porte leur deuil.

On a sans doute tendance à conjuguer tout cela au passé un peu trop vite, alors que rien n’est réglé. Elle est primordiale, cette élégie monumentale. Il est important, ce souvenir. Il est crucial de continuer à évoquer ces destins, à les comprendre, à encourager les gens à vivre comme ils l’entendent. En nos temps de plus en plus amnésiques où tout semble revenir en arrière, ce roman d’amour, de sexe, d’amitié, de respect, de mémoire a quelque chose d’urgent, de fondamental.


Et il est surtout absolument bouleversant.

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