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Marx et la poupée de Maryam Madjidi

J’ai entendu sa voix dès le premier chapitre. 

Elle était dans le ventre de sa mère. Cette dernière était au cœur d’une bataille. Des horreurs se déployaient devant elle. Il lui fallait s'en échapper. 

Je me suis trouvé plongé sans préavis dans le chaos. Je ne connais rien à la révolution iranienne. Je n’attendais pas même ce livre, Marx et la poupée de Maryam Madjidi (publié chez Le Nouvel Attila). Il est arrivé un peu par hasard dans ma boite aux lettres à la faveur de la rentrée littéraire de janvier. Je l’ai ouvert parce que j’ai aimé le titre étrange. La photo de couverture en noir et blanc, une fillette avec une mitrailleuse dans le cadre d’un écran télé au milieu d’un terrain vague. Ce livre singulier m’a intrigué au premier regard.



Je me plonge dans cet ailleurs après le coup de tonnerre inaugural. Je me demande vaguement si Maryam Madjidi pourra maintenir l’intensité de ce premier flash, la manière dont on le ressent intensément. Ça sera le cas. On ressentira tout intimement, bien au delà d'une autobiographie classique. 

Une enfance se dessine. Des parents communistes et activistes dont la fillette doit épouser les convictions étranges (cacher les tracts dans ses couches ou se déposséder de ses jouets pour les distribuer aux gamins du voisinage). Les amis de ses parents qui sont arrêtés soudainement et disparaissent. La douceur de sa grand-mère. Les jeux d’enfants troublés par un contexte de plus en plus menaçant. L’étau des fanatiques qui se resserre de plus en plus. Et l’exil, inévitable et déchirant. La fin du monde connu et la vie qui bascule. Une existence en équilibre constant entre l’absurdité, la cruauté du monde et le refuge de l’imaginaire.

On comprend la douleur de ceux qui partent et laissent tout derrière eux. On l’entend souvent évoquée si mal. On en parle finalement si peu. J’ai rarement ressenti ce déracinement avec autant de grâce, de justesse et de mélancolie que dans les mots de Maryam Madjidi.

Je m’attendais à quelque chose d’un peu extérieur, un témoignage intéressant mais pas à cette dimension de conte. Cette femme convoque son passé encore plein de fantômes. Sa plume onirique fait revivre les souvenirs et les dote d’une puissance de sortilèges. Comme si elle était toujours au bord de l’extraordinaire, comme si elle invoquait des esprits disparus et lointains. Elle a cette ironie aussi, constante et malicieuse. Quelque chose d'espiègle. Elle joue par exemple de sa langue originelle, et de la sensualité de ses sonorités comme arme de séduction.

On sort de l’univers historique pour se faire à une intériorité, à un flux de conscience, écartelé entre ses deux cultures. Car l'enfance de Maryam est marquée par ce divorce d’avec sa langue maternelle. Cet éloignement qui résonne comme un traumatisme fondateur. Un affront à son intégrité et la fin de son innocence. On la suit pendant le grand départ, devant cet homme terrifiant qui contrôle les passeports avec une suspicion totale. Son angoisse absolue de petite fille devant une terreur qu’elle ne comprend pas bien. Son père attend déjà en France, la terre où l’on peut être libre et dire ses convictions sans risquer la prison ou la torture. La terre où il deviendra autre. Jusqu’à s’oublier dans les vapeurs d’opium.

En arrivant, elle perdra une part d’elle même. Les saveurs et les odeurs. La cuisine qui lui manquera souvent. Le souvenir qui s’estompe. Celui de cet oncle qui avait une fascination pour Brel ou les Rolling Stones. Elle connaitra les difficultés de l’étrangère qui doit se faire à un nouvel univers, à une nouvelle langue, à une nouvelle école. Elle subira également l’insidieux oubli de l’assimilation. Elle gardera longtemps le silence pour ne pas faire d’erreurs de français et se ridiculiser. Elle se chargera des tracas administratifs auxquels ses parents ne peuvent faire face, envoyant des missives suppliantes aux organismes d’aide sociale. Bientôt elle oubliera le persan. Elle sera même gênée à l’occasion par la maladresse de ses parents dans sa culture d’adoption.

Cette curieuse terre d’accueil qui exige l’amnésie pour vous tolérer sur son sol.

Mais jamais l’héroïne ne perd son sens du merveilleux. C’est comme si elle apportait sa poésie orientale à la grisaille du quotidien. Et dans son regard tout devient réhaussé par sa double-culture. Elle est toujours présente, dans chacun de ses mots, à chaque petit chapitre. Elle vous invite à danser au rythme de sa pensée et des histoires qu’elle s’invente. Régulièrement ces beaux « il était une fois » formeront l’allégorie de ses états d’âme. Tout a pour elle valeur de métaphores et de correspondances. Tout s’insinue en vous comme des images fugitives, allusives, des fragments de son passé. C'est comme si ses rêves devenaient tangibles pour son lecteur. On ressent sa sensibilité en nous.

Toujours cette enfance sauvegardée, cette culture qui l'attend, entêtante et spectrale même quand elle fait mine de l’oublier.

Le titre évoque cette identité enfouie au fond du jardin qu’elle a dû quitter, dans la demeure de sa famille et de son enfance. Ce quelque chose d’inébranlable en elle. On la voit grandir. On la voit revenir aussi, à ses lettres persanes et à cette langue dont elle a voulu s’éloigner un moment si fort. Cette nationalité indécise qui fonde sa sensibilité et sa beauté : iranienne en France et Française en Iran. Un dilemme toujours irrésolu. Les mèches qui dépassent du foulard.

Je n’attendais pas ce livre, je n’en connaissais pas l’histoire, ni l’auteure. Juste un titre et une image qui m’y ont amené. Et Maryam Madjidi a insinué en moi le sens de son destin. Il y avait là une sensibilité raffinée et poétique. Les nuances, la justesse et la beauté d'un regard engendré par l'exil.

L'autoportrait sensible d’une femme entre deux mondes. Elle devient l’image-même de leur trait d'union. Ce que les cultures donnent quand elles ne se haïssent pas et confondent leurs mystères. Il y a là quelque chose de précieux et de rare. D'allègre et  bouleversant. Le récit d’un déchirement qui devient peu à peu une réconciliation. Le parcours d'une insaisissable qui a su étendre ses racines, sans jamais les trahir.

C’est l’histoire d’une fille qui devient femme, riche de tous ses passés, riches de tous les visages, les langages et les paysages qu’elle a traversés, consignés dans son livre et gardés dans son âme.

En la lisant, c’est un peu de cette âme poétique qui a sauté dans la vôtre.

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