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Par Amour de Valérie Tong Cuong

Dans certains livres sommeille la mémoire. 

Et d’un coup vos ancêtres parleront dans les mots imprimés sur la page. Vous vous souviendrez de votre passé, de celui de votre famille, de votre pays, de ces voix éteintes qui font partie désormais du panthéon de votre enfance et qui dorment dans la pierre d’un petit cimetière attenant à l’église du village d’où vous êtes issu.

J’ai eu la chance de connaître mes arrières grands parents, qui ont vécu longtemps et dont le souvenir s’est inscrit en moi. J’ai grandi avec leurs deux guerres, les frères du grand père Félix, rescapés de la Première, revenus aveugles, impressionnants et marqués. Leurs noms qu’on murmurait respectueusement et rêveusement avec le sentiment de les avoir connus. L’angoisse de ses femmes alors que Felix fut envoyé sur la ligne Maginot puis a rejoint la résistance. Les allemands dans le village, la mère et sa fille seules dont j’imagine l’angoisse dans les bruits de la nuit. La peur de ma grand mère au moment où on bombardait les ponts alentours.

Elle me racontait souvent cette histoire incongrue : il fallait prendre la route, les allemands allaient arriver dans le village. Elle et sa mère allaient devoir se joindre à l’exode. Mais la « petite mémère », ainsi qu’on la nommait, ne voulait pas quitter sa maison malgré l’insistance de sa fille. Elle s’était pourtant résignée à faire ses valises. Mais refusa catégoriquement d’y mettre la touche finale, sous le prétexte fallacieux qu’elle ne pouvait pas y loger les culottes de velours de son cher époux. Et cette excuse dérisoire leur a évité bien des tourments. Elles ont traversé la guerre en demeurant chez elles, en attendant le retour de Felix et des temps plus cléments.



C’est ainsi que je suis rentré dans Par Amour de Valérie Tong Cuong, publié chez JC Lattès. Avec cette mémoire intime et familiale que chaque page ravivait. Je m’y suis attardé, je l’avoue. J’ai aimé fort ces personnages qui me ramenaient un peu de la voix de mes chers disparus et leurs histoires. Pourtant celle-ci diffère puisque le roman commence avec deux sœurs Emelie et Muguette, ainsi que leurs enfants, quittant Le Havre et s'aventurant sur les routes.

C’est comme si l’histoire recouvrait le temps d’un roman toute son humanité, comme si on entendait les épreuves contées par des voix attachantes, chaque personnage se relayant à chaque chapitre, pour prêter sa sensibilité à la peinture de son époque.

C’est absolument bouleversant. Car on s’attache à chacun d’entre eux comme à des êtres chers, on a envie de les épargner, de les protéger du chaos qui les menace. Les bombes s’abattent sans relâche autour d’eux. Qu’elles proviennent des anglais ou des boches. Dès les premières pages, il y a des cadavres sur le bas-côté des routes. On a peur avec eux. Les deux soeurs et leurs enfants devront revenir au Havre, ne pouvant plus rejoindre la zone libre. Le mari de l’une d’entre elles, Joffre, revient après la drôle de guerre, totalement changé, brisé par la défaite, rendu presque méconnaissable. S’installe alors un quotidien paradoxal, comme en sursis, rythmé par les tickets de rationnements, les frustrations, les nerfs tendus par le fracas des bombes. On voit des vies ébranlées dans ce qu’elles ont de plus précieux, de plus certain, sans jamais savoir s'ils pourront s'en sortir, ou même demeurer ensemble, tant tout est bouleversé.

Les descriptions prennent aux tripes comme des réminiscences. Je crois n’avoir jamais à ce point ressenti le passé palpitant dans un livre. Le récit est traversé d’un grand souffle. On s’y attache fort. On finit par connaître ces personnages comme on se souvient de nos proches. La fragilité de Muguette, la farouche résistance d’Emelie, les choix tourmentés de Joffre, les enfants, particulièrement Joseph et Marline, dont les pérégrinations pour demeurer saufs m’ont tiré des larmes. On traverse des bouleversements, des rebondissements avec eux. Au plus près. 

On a peur de la guerre et des familles qu’elle implose, des rapports qu’elle bouleverse et des images qu’elle brouille. De cette illusion de sécurité, de confort et d’immuable qu’elle fait d’un coup voler en éclats. Des séparations déchirantes et imprévues qu’elle provoque et des retrouvailles qui demeurent incertaines.

Chacun doit s’y faire. Certains se transforment en insoupçonnables héros, d’autre en hypocrites pleutres, et certains encore en proies apeurées. Enfin il y a l’innocence qu’on bafoue, celle des enfants, grandis au milieu des tumultes et témoins de scènes qui ne sont pas de leur âge.

On ressent tout fort. Intimement.

J’ai songé à des films, au souffle romanesque que j’adore, comme celui du Patient anglais, à ces grandes fresques hollywoodiennes qui, parfois, ont donné le sentiment de traverser des destins. J’ai mesuré à quel point tout n’était pas si simple et que probablement, il existait encore des tas d’histoires comme celle-ci, cette ville et cette famille prise entre les bombes des alliés et les abus des ennemis. Les désastres choisissent rarement leur camp.

En lisant, je réalisais que cette période ne m’a jamais vraiment quitté. J’en ai toujours entretenu la mémoire en moi, la ressassant presque, puisque je suis l’un des derniers dépositaires des témoignages recueillis de vive voix. J'ai écouté les embarras à posteriori quand les enfants d’alors comprenaient que le maréchal Pétain n’était pas le héros protecteur qu’on leur décrivait à l’école. Les juifs aussi qu’on envoyait par familles entières, probablement pour travailler, même si on voyait assez peu quel profit on pouvait tirer des vieillards et des enfants qui passaient parfois dans les gares des villages en processions funèbres. Je me suis souvenu de ma rencontre avec Lucie Aubrac dans son vieil âge, qui m’avait décrit quand j’étais au lycée à quel point une institutrice lyonnaise pouvait se transcender par amour et conviction… 

Tout m’est revenu, vivace, à la faveur de ce livre qui ressemble à une grâce profonde et attendue depuis longtemps.

Souvent, de l’histoire on ne retient que les images choc et le spectaculaire. Le traumatisme que la seconde guerre mondiale a laissé dans les consciences. Je crois cependant que c’est la première fois que j’en vois le reflet fidèle dans la manière dont elle a été vécue par la population. Retrouver la voix des gens sous les bombes. Ces générations qui viennent de commencer à mourir et dont on ne pourra plus avoir le sentiment, plus entendre la parole, les nuances, les complexités et les contradictions. Les moments de gaieté et de peine qu’ils ont traversés et qui s’éteignent avec eux. Le souvenir de leurs amours, de leurs liens, de leurs combats secrets ou de leurs convictions. De la chance ou de la malchance qui les frappaient sans discernement, et parfois avec une barbarie aveugle.

Dans ce livre il y a tout ça. La parole de ceux qui sont sous la terre ou qui sont déjà très vieux et dont les souvenirs s'effacent peu à peu. Valérie Tong Cuong fait bien plus que raviver l’histoire. Elle réveille les tourments, retrace les lignes de vie. Elle fait vivre ses personnages en nous, nous fait éprouver si fort leurs sentiments qu’on a l’impression de traverser l’époque avec eux.

Par Amour est un grand livre. Parce qu’il rend immédiat ce qui commence à s'oublier un peu, les décors disparus. Il m'a évoqué des détails de mon passé. La belle TSF qui trônait dans le salon de mon arrière-grand père. Les fusils qu’il me montrait fièrement, les histoires de la guerre. Des petites choses. Ma grand-mère folle en colère parce que les allemands voulaient lui voler son vélo. Les risques et la peur qu’on n’évoquait jamais vraiment ou à demi-mots, bien cachés sous les culottes de velours qui ne rentraient pas dans les valises.

J’ai lu comme on se souvient. J’ai reconnu ces gens avec force et je les ai faits miens. J’ai revu cette époque pas si lointaine où tout ce qui reste à ceux qui les traversent, c’est l’amour et les égards qu'ils ont les uns pour les autres, entre humains, loin des grandes causes, des grands principes et des monuments aux morts.


Emelie, Muguette, Joffre, Lucie, Jean, Joseph, Marline.
Je prononce vos noms avec la plus grande des tendresses.

Je me suis vu en vous.

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