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Calcaire de Caroline De Mulder

Parfois on se perd sous la surface.

J’étais prévenu, et par la romancière elle-même, qui m’envoyait son livre accompagné de ce mot, 

« J’espère que l’Albatros aimera planer au-dessus des carrières de Calcaire (même si à tout prendre, une charogne eut mieux convenu) ». 

J’ai souri à l’invitation baudelairienne. Caroline De Mulder, je la connais depuis Bye bye Elvis, dont j’avais déjà aimé la noirceur, l'âpreté, cet aspect glauque du temps qui passe et des vieillesses même légendaires qui se décomposent. Calcaire est donc un roman noir, très noir, publié chez Actes sud. C’est très différent m’avait-elle encore averti... autant de mises en garde et de promesses ténébreuses qui m’attiraient à chaque fois un peu plus.



Aux premiers mots j’ai été dérouté. Egaré. Comme je le fus en ce printemps lointain où je découvrais la nuit de Faulkner. Il faut se faire à cette ambiance, à ce style sec et allusif, à ces dialogues servis bruts et sans ambages. A ces décors désolés, ces ruines et ces humanités en perdition. `

Je me suis laissé envahir par l’atmosphère. Glauque, épaisse, poisseuse et inquiétante. L’étrangeté de ces lieux un peu lointains, un peu paumés, ces populations tellement en vases-clos qu’elles en semblent consanguines. Un peu Délivrance, sans banjo ni canoë. Vous êtes lâché dans les destins brisés et les folies intimes, les tranches de vies malsaines et les secrets enfouis. Faudra vous y faire. Peu à peu, les silhouettes se matérialisent sous vos yeux, quand vous vous êtes habitués à la lumière étrange de ces lieux et à ces personnages.

Une maison s’effondre. Avec une jeune femme dedans, nommée Lies. Elle était la maitresse d’un ponte du coin, Orlandini. Frank Doornen, son ami et le seul à se soucier d'elle, est un ancien flic cabossé. Il va tenter de la retrouver dans les décombres, se laisser gagner par l’obsession, épaulé par Tchip, un type étrange et un brin loufoque qui répare des vieux ordinateurs et nous initie aux dessous de cette faune interlope. Il connait le fils et l’épouse d’Orlandini. Tchip reconstitue les fragments du journal intime de cette femme esseulée. Dans ces extraits, on découvre une relation quasi incestueuse avec un enfant perdu qu’elle a pris sous son aile.

L’histoire avance comme évoluerait un cauchemar, une introspection qui tourne mal. Et d’un coup, le paysage prend des allures de métaphore. Le sous-sol morcelé, transpercé d'interminables galeries, ce calcaire friable qui semble engloutir les maisons et les mauvais souvenirs, tout cela figure une sorte d’inconscient collectif. La puanteur de tout ce qu’on refoule, de tout ce qu’on enterre, de tout ce qu’on ne dit pas. Le revers inavouable du monde. 

Et surtout on est marqués par Frank Doornen, cette âme perdue en quête de son amour, Lies, une ancienne prostituée. Elle officiait dans ces bordels glauques ou de pauvres filles en manque de sommeil font croire à ceux qui les paient qu’elles sont folles d’eux. L’humanité des lisières. La laide. Celle qui ne passe pas à la télé, ou alors dans des reportages au second degré et au milieu de la nuit. Il y a des existences où l’enfer s'incarne avec une hideuse banalité. On n' en a souvent que la lointaine intuition. Les marges qu'on ignore ou qu'on ne veut pas voir.

Caroline De Mulder vous plonge dedans, dans ces purgatoires à ciel ouvert. Ses personnages sont tous des damnés en quête de salut. Certes, c’est un polar. Certes c’est une enquête. Mais le goût que ce livre laisse est celui de la perdition. Une mélopée des Flandres. L’impression d’avoir ressenti et connu intimement chacune de ses vies, chacun des recoins de cette carrière labyrinthique, mystérieuse et terrifiante. 

Ici j’ai ressenti plus fort qu'ailleurs la force d’incarnation, d’implication qu’exigeait une lecture. Il faut trouver en soi le reflet du monde que l’on voit étalé sur les pages. Au début, on ressent un peu de réticence, comme à l’entrée d’un tunnel ou au bord d'un gouffre. Et puis ça vous aspire. Et puis vous vous apercevez que vous parvenez à le contenir, cet univers en décomposition et ses individus en ruines, ces effondrements qui s’enchainent et ces démences qui finissent par déteindre sur la réalité, modifier la perception qu'on en a. 

Souvent j’ai été désarçonné. Souvent j’ai eu peur de me perdre. J'ai craint que la lumière s’éteigne, comme lors de ce dernier acte claustrophobique, quand on s’enfonce toujours plus loin dans la puanteur opaque des profondeurs. C’est une lecture physique et sensorielle. Je me souviens du toucher et des odeurs, pas souvent agréables. Des ressentis malaisants, des sentiments dérangeants. Et pourtant on s’accroche. Et pourtant on continue. Moins pour connaître la clé de l’énigme que pour voir ce monde insoupçonné et de plus en plus noir se développer en soi.

La volupté malsaine des horreurs qui fascinent.

Nietzsche avait raison : A trop contempler l'abîme, on le devient un peu. Et c'est lui qui vous scrute.

C’est un continent caché ce roman. Ces galeries de Calcaire où l’on finit par se perdre dans une quête désespérée. Au bout de la folie. Au bout des secrets. Au bout de tout ce que l’on ne veut pas voir et tout près de gens que l’on ne veut pas croiser. Une procession d’infréquentables.  J’en avais des aperçus lointains, fugitifs. Caroline De Mulder me les a fait regarder en face. Longtemps. 

J’étais là comme en apnée. A me surprendre d’y revenir. A m’en amuser aussi parfois, notamment grâce à cette langue étrange et imagée de Tchip entrecoupée de néerlandais. C’est onirique et malsain. C'est bizarrement beau. C’est tout ce dont elle m’avait prévenu. Ça vous prend à contrepied. Ça déjoue vos habitudes. Vous êtes là, en alerte, à faire gaffe à chaque mot, à chaque page, parce que tout semble nouveau, inattendu. Parce que c’est direct. Parce qu’il y a assez peu d’adjectifs et de descriptions pour vous y raccrocher. 

L’auteure suggère et votre imagination fait le reste. Un sentiment de collaboration intense. Une lecture à quatre mains. Elle vous murmure l’histoire et votre inconscient la déploie.

Ce livre est donc intègre, aride, noir, glauque, éprouvant par moments, car vous ressentez tout de sa noirceur. Il est surtout singulier. Ne ressemble qu’à lui-même. Etrange comme cette Belgique que l’on voit au cinéma parfois. Désenchantée, un peu excentrique, un peu dingue, sans compromis. Comme un film des Frères Coen dans leur veine la plus noire. Comme un roman de Cormac McCarthy. Ce quelque chose de nu, de mystérieux et désolé qui se terre sous la surface de la nature humaine. Ces violences et ces pulsions que l’on cache. 

C'est un enfer de Dante à l’entrée duquel on laisse toute espérance. 
Tout l’enjeu est de la retrouver à la sortie du labyrinthe. 

Oui… l’Albatros aura ici rejoint les charognes,

Mais quelle étrange, obscure et enivrante parenthèse !

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