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Le Projet Starpoint de Marie-Lorna Vaconsin

J’ai détesté mon adolescence.

Ça ne se dit pas en nos temps où tout est prétexte à nostalgie. Mais du collège je ne garde qu’un sentiment de malaise et de solitude. Un sentiment de perpétuel décalage et de dissimulation, à tenter de me fondre dans une norme médiocre, à dissimuler ma passion naissante pour la littérature et les choses de l’imaginaire. En gros, la boucler pour ne pas me faire remarquer. A attendre que le temps passe et qu’il règle les choses pour moi, d’une manière ou d’une autre. Quand j’ai commencé le Projet Starpoint de Marie-Lorna Vaconsin, publié chez La Belle Colère (probablement l’un de mes éditeurs préférés), et malgré le merveilleux promis par son univers, c’est d’abord de cet état d’âme dont je me suis souvenu.

Son éditeur l’avait annoncé par des indices énigmatiques, des mois avant sa sortie. Cela m’avait intrigué. Tolkien demeure l’un de mes plus grands souvenirs de lecture, j’étais très curieux de ce premier roman. Il m’en envoie l’exclusivité dans un fichier. Je commence à le lire, très mal et très vite. Je n’aime pas lire sur écran. Je me dis que c’est pour dans longtemps. Un matin je reçois les épreuves. La couverture m’émerveille et me rappelle les belles éditions de Jules Verne. Un livre qui donne envie d’être lu. Je le dévore en un week-end.



Son héros, Pythagore entre en seconde. Il est un peu esseulé au début, déçu par sa meilleure amie, Louise. Elle le délaisse au profit d’une fascinante nouvelle venue aux cheveux rouges et au nom envoûtant, mystérieux comme un ailleurs, Foresta Erivan. Louise s’éclipse et sèche les cours, ce qui ne lui ressemble pas. Pyth va la suivre. Elle a tellement changé et qu’il ne la comprend plus. La première fois qu’il voit Foresta, il la trouve étrange et est troublé par elle. Elle a quelque chose d’inédit dès son premier coup d’éclat, quand elle gifle un butor devant une classe entière.

L’adolescence est un moment paradoxal : on n’aspire qu’à l’extraordinaire, aux frissons et on s’embourbe dans le quotidien carcéral des cours sans cesse recommencés, les amis pas forcément fascinants, les amours hésitants ou désordonnés. Rien n’est plus déprimant que ces appels mécaniques au début de chaque classe. Le récit commence ainsi, dans cette ambiance et dans l’embarras de Pyth, fils de la prof de maths et d’un grand physicien plongé dans le coma à la suite d’une mystérieuse agression.

Foresta Erivan, dès l’amorce, est irrésistible comme une invitation au voyage. Lorsque Pythagore ose enfin la regarder, alors qu’il s’est improvisé DJ pendant la fête de l’école et connaît un intermède glorieux de communion inespéré, on sait qu’il la suivra. A chaque fois qu’elle apparaît, elle est mystérieuse et attirante comme un danger. Enigmatique en tout. Riche de cette étrangeté qui est toujours une inspiration.

Grâce à elle survient l’extraordinaire. L’une de mes scènes préférées dans la littérature demeure celle imaginée par C.S Lewis, quand les enfants réfugiés dans la campagne anglaise pendant la guerre, entrent dans une armoire et découvrent Le Monde de Narnia. On retrouve ce glissement du réel ici : Pythagore, encore dans les effluves de la fête, est réveillé par Foresta qui lui dit qu’ils doivent sauver Louise. Dans la torpeur du réveil, il ingère une curieuse pulpe d’orange bleue. Il contemple son reflet dans une fenêtre, y devine une perspective et va se dédoubler comme dans un trip d’acide. Il perd ses repères, ses perceptions se bouleversent, le monde se transfigure, l’aventure peut commencer. Foresta fait songer à une version sexy et mystérieuse de Peter Pan.

Sauf que dès leur arrivée dans ce pays imaginaire, on leur apprend un crime. Une femme décapitée et vidée de son sang a été retrouvée sur la plage. Louise a disparu au fond d’un courant impénétrable aux gens du cru, elle est passée de l’autre côté, celui du Littoral, d’où viennent toutes les victimes. Seul Pythagore peut la secourir. Il va se lancer avec sa compagne dans une enquête intrépide, inquiétante souvent.

J’ai songé à Avatar, en découvrant l’originalité de cet univers. Marie-Lorna Vaconsin convoque ce genre de souvenir et ce genre d’émerveillements. Comme quand Harry Potter rentre à l’école des sorciers la première fois. Mais on sent bien, sourdement d’abord, dans le réalisme de sa peinture de l’adolescence puis dans cet autre monde troublé et peuplé de dangers, que son inspiration est bien plus sombre.

On découvre avec Pyth cette terre étrange qui n’est pas la nôtre, ce pays nommé « Galécie », ce monde parallèle. Ces lucioles et ces fruits bleus sur les arbres, cette société aux usages inconnus. Tout est à réapprendre. Il y a toujours cette sensation de seconde naissance quand on aborde le merveilleux : le héros –comme le lecteur- est renvoyé à une forme d’enfance, un état d’âme où tout est découverte, où tout est à questionner. Et on s’attache fort à tout ce qu’on lit, à tout ce qu’on voit. Nous ne sommes plus blasés, ou préparés à ce qu’on découvre.

Les personnages reviennent souvent vers le monde du lycée, souvent pour échapper à une menace. Et d’un coup, on revient avec eux dans le connu, un peu comme quand on s’éveille d’un rêve. Cela nous fait réaliser à quel point on était partis loin. Et à quel point on peut aussi s’affranchir de cette réalité. Ce cadre scolaire a subtilement changé de nature, s’est enrichi d’une dimension. Soudain, le passage du quotidien vers la légende est devenu possible. Et les mondes peuvent se superposer, être poreux entre eux. L’imaginaire est devenu tangible, même si on a toujours la hantise de ne pouvoir y retourner.

La complexité de cet autre monde devient fascinante et poétique quand Foresta le décrit. Elle évoque les territoires solides, les territoires mouvants et les territoires denses. L’ordre des éléments peut être bouleversé. L’eau, l’air et le feu peuvent fusionner. Le sang de ses habitants est bleu. Ce lieu continue de promettre des moments d’hallucination. Et la narration fait songer à ces jeux-vidéo ambitieux (Life is strange, Beyond good and evil ou Final fantasy). On est pris entre la banalité de l’école et l’extraordinaire de la Galécie. On a le sentiment d’être un explorateur. On se retrouve à la croisée des mondes, comme dans l’univers de Philip Pullman. C’est envoûtant, c’est haletant, c’est une belle aventure.

On lit ce livre le regard agrandi. Avec un délice assez inattendu. Le même qui vous étreignait quand vous étiez gamin en découvrant Indiana Jones, quand vous lisiez le Seigneur des Anneaux, quand vous rêvassiez devant Alice aux Pays des merveilles, que vous vous abandonniez à la féérie de Miyazaki. Il y a tout cela dans le Projet Starpoint. Un élixir, un reflet oublié, un accès vers celui qu’on a été quand on était plus jeune, avec ces grandes envies d’évasions et de visions, ces péripéties dans lesquels on se plonge, ces moments où l’on retient son souffle (de l’autre côté du courant ou pendant la bataille de l’Empoing).

J’ai souri en lisant, à me dire, que comme Pythagore, j’aurais sans doute suivi la fille aux cheveux rouges dans l’angle mort des miroirs.

A la fin du livre, le premier tome de ce qui formera une trilogie, il est écrit « à suivre ».
On retrouve ce frisson que l’on éprouve à la fin des séries qu’on aime, qui vous laissent sur un souffle coupé et dans une délicieuse attente.

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