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Les Suspendu(e)s de Sandrine Roudaut

Une lecture parfois s’abat sur vous comme une tempête.

Cela s’annonçait il y a un moment. Un mois ou deux, je ne sais plus.

Les réseaux sociaux ont cela d’intéressant qu’ils vous relient aux gens et aux choses que vous devriez connaître. Sans forcément que ça se concrétise. Mes plus belles connivences actuelles sont parties de là, et peut-être ce grand virage vers une vie qui me ressemble, où je me sente bien et en accord avec moi. C’est compliqué d’habiter son présent. On est pétris d’obligations et de loyautés anciennes, de missions que l’on s’est assignées et de devoirs à remplir qui nous en éloignent. Et cette vie d’écrans est un océan de distractions qui peuvent vous éloigner de la voie que vous voulez suivre. Mais cela peut-être exactement le contraire. Et bien souvent, ça l’est pour moi. Et ces voix amoncelées sur mon fil d’actualité sont souvent des rappels à l’ordre. 

On peut aussi être à ce qu’on fait.

Il y a un mois ou deux, j’ai raté une rencontre. J’ai une conscience aigüe de toutes les occasions que je manque. C’est le mauvais côté de la pleine conscience. Je peux me cacher derrière mon fauteuil roulant et les contingences qu’il impose. C’est toujours vrai, ce n’est jamais mentir que d’admettre que parfois je manque d’énergie pour les affronter. C’était dans le 18ème à l’autre bout de Paris. Il y aurait les bouchons, les taxis, l’incertitude qui me pèse parfois devant le moindre trottoir. Cette manière d’être tributaire sans cesse de tout ce qui ne devrait pas m’occuper.

Il y avait ce livre Les Suspendu(e)s, aux éditions de la mer Salée. Sur l'utopie, la résistance, l’engagement. Et cette femme Sandrine Roudaut, dont je ne savais rien. Et qui va inspirer et nourrir chacune des pensées qui suivent.



Elle m’envoie son livre. Je sens qu’il y a communauté d’esprit. C’est bizarre d’ailleurs, comme on en a toujours l’intuition. Il m’intimidait un peu. Je me tiens extrêmement au courant des choses politiques, des mouvements sociaux. J’ai mes opinions et mes indignations. Mes convictions. Je n’en fais pas trop état, je les garde pour moi. Mais en cette période étrange où une élection primordiale se profile, je me dis que garder cette distance est une lâcheté. Lorsque le monde accumule ses incertitudes et où nous sommes cernés de gouffres, où l’on sent bien que les anciens codes ne fonctionnent plus, que les partis politiques sont en déliquescence et que la pensée la plus dangereuse, la plus haineuse, la plus désespérée et la plus vulgaire s’impose dans tous les esprits découragés. Il convient de briser un peu la réserve.

Parce que les démagogues, les paranos, les adeptes du repli sur soi, les complotistes, les déclinistes, les défaitistes, les manichéens ne se privent pas eux, d’occuper ce terrain que je délaisse. Ils font passer leurs éructations rageuses, leur résignation, pour la seule pensée envisageable, raisonnable et possible. Je ne leur en veux pas. Ils ont le droit. Toute parole (même la plus abjecte) a droit de cité. Je m’en veux un peu plus de garder le silence. Ma parole à moi dont j’ai bien souvent le sentiment que je l’étouffe. Par politesse, par correction, par autocensure. Pour ne pas me faire emmerder. J’obéis aux consignes comme ces cobayes du test de Milgram, où l’on a constaté avec stupéfaction qu’une large partie des hommes était capable d’asséner une décharge mortelle à d'autres. Il suffisait de leur en donner simplement la mission. C'était légal. L'ordre pouvait annuler la morale.

Mais qu’en ai-je à faire du regard des autres ? J’ai bientôt 40 ans. L’avantage de naitre handicapé (car il y en a un), c’est d’arriver déjà en ruines. C’est un désastre inaugural, comme je le disais l’autre soir à une amie très chère. On est d’emblée condamné à se reconstruire, à se réinventer. Ça prend du temps. Enormément de temps. En fait, ça n’est jamais fini. C’est un engagement fondamental, de chaque instant. Soit on va pester contre l’injustice d’un monde qui nie votre légitimité, se taper la tête contre tous les murs de nos insuffisances et de nos incapacités (certains jours, assez rares, ça m’arrive encore). Soit on s’invente et on improvise.

On résiste. On tient bon. On est comme tout le monde, sauf qu'on saute un peu plus aux yeux. On est obligé de s’écouter, de prendre garde à ce qu’on fait, à ce qu’on vit, car la douleur est une menace permanente si on s’écarte un peu trop de soi. Si on se contrarie un peu trop. Si on se contraint. Nos entraves nous obligent à une forme d'intégrité. Entretenir un esprit en accord avec son corps. Une manière inattendue de se tenir droit.

C’est cette mise en mots très intime et très signifiante pour moi que j’ai d’abord puisée dans le livre de Sandrine Roudaut. Je ne m’y attendais pas forcément. Son objet est d’étudier la contestation, les utopies, les désobéissances, les activistes et les mécanismes qu’ils mettent en marche (dans la société ou dans l’intimité). Quand la France vit dans cet état d’urgence comme une arrière pensée sinistre depuis les attentats, quand on voit des militaires dans les rues des villes, on se dit que notre rapport au réel a changé. Qu’il y a certes une urgence. Mais à vivre.

C’est quand tout est menacé, quand on a conscience de notre mortalité, que chaque souffle compte, que chaque acte a du sens, qu’on n’a plus trop le loisir du temps perdu. On n’a plus d’autre choix que de suivre les élans de son cœur. Les choses que l’on veut pour soi et pour le monde. Sans plus tellement se conformer à la bienséance, au communément admis, à la tiédeur des langues de bois et des idéologies trop simplistes. Il est tellement facile de se rendre à l'impuissance. Puisque l’époque est tragique, il nous appartient d’être fidèles à nous-mêmes. De prétendre au sublime, à une vie en accord avec nos idéaux. Ne pas les répéter comme des slogans ou des mots creux. Ne pas se résigner. Ne pas non plus avoir une confiance excessive dans le sens de l’histoire ou dans l’intelligence des foules. Après tout, elles furent nombreuses, les meutes, à acclamer les tyrans et à soutenir les inquisitions, à défendre les ségrégations.

Fut-un temps où l’esclavage était une nécessité économique. Aucun gouvernement n’allait le remettre en question. Il est des tournures qui ne disent pas leurs violences. On n’allait pas parler de transition vers un esclavage plus humain. Comme on ne devrait pas parler de « transition écologique ». La transition peut être longue. Les centrales nucléaires peuvent tourner encore très longtemps. Il s’agit de rupture. Il s’agit de refuser. Comme on sait pertinemment que l’agriculture biologique est une nécessité, et que les élevages industriels sont une horreur. Comme on sait aussi que le diesel est un poison pour l’air. Comme il est certain que le travail ne produit pas souvent la richesse ou l’épanouissement qu’il est censé permettre. Peut-on faire autrement ? Oui. On en a tous les moyens. Veut-on faire autrement ? c’est toute la question.

Une autre question s’impose dans le livre de Sandrine Roudaut : les progrès de civilisations auraient-ils pu être possibles sans les hommes et les femmes qui les ont inspirés ? Sans cette étincelle d’insoumission que fut Rosa Parks qui, exténuée après une journée de travail, a simplement refusé de rejoindre l’endroit réservé aux noirs de ce bus de l’Amérique alors en pleine ségrégation. Juste des gens qui choisissent de ne pas se plier à l’ordre établi, celui que personne ne questionne plus. Parce que c’est comme ça. Parce qu’on est heureux quand même. Parce qu’il y a bien pire ailleurs. Parce qu’il ne faut pas prendre le risque de tout remettre en cause comme Nelson Mandela, Gandhi, Martin Luther King ou Malcolm X. Parce qu’il ne faut pas s'aventurer dans la violence ou la confrontation. Parce que c’est mieux d’essayer de se fondre aux us de la société et de tenter de la changer de l’intérieur. Ce genre de status quo si puissant qu’il fait notre malheur à tous. Quand la loi devient folle, il faut des individus pour la questionner et pour en inspirer d'autres. Et pas gentiment. Pas doucement. Sans suffragettes, les femmes se battraient sans doute encore. La vérité est qu’elles se battent encore, un peu partout. 

Rien n’est jamais acquis. Tout peut mourir, tout peut s’écrouler en un souffle comme un château de cartes. Il s’agit d’être vigilant. Il faut assumer d’être un individu et pas un rouage dans la machine.

Il ne s’agit d’ailleurs pas forcément de se dépasser, d’être héroïque ou exceptionnel. Je ne me vois pas par exemple au sommet d’une barricade et il est bien probable que je serais mort de trouille et piétiné par une charge de CRS. Je ne veux pas non plus être des donneurs de leçons ou des coupeurs de têtes. Je veux simplement être fidèle à moi-même, faire ma part, comme ce colibri qui porte dans son bec une goutte d’eau pour éteindre l’incendie. Et si parler de culture, de ce qui m’émeut, de ce que je trouve beau sur mon albatros, c’est cela, alors soit, je suis farouchement l’un de ces suspendus que Sandrine Roudaut célèbre. Je ne brandirais pas de drapeau, ni de banderoles. J’en suis physiquement incapable. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas d’action sur mes semblables ou sur le monde. Fut-elle aussi dérisoire que le battement d’ailes d’un albatros.

Et c’est à cela que ce livre invite. A s’assumer, à prendre le pouvoir et la responsabilité de ce qu’on vit, de ce qu’on est, de chaque respiration, quand tout nous invite à en être démissionnaire. A s’approprier le temps confisqué par nos smartphones, nos télévisions et nos tablettes, nos jugements et notre libre-arbitre volé par les slogans et les discours opportunistes, retrouver le sens de la longueur, le temps qu’on accorde à la pensée, aux livres, à la méditation, à la beauté, au bon sens, à soi, aux autres. Retrouver le sens et le goût des choses. Ne pas se vacciner ou se couvrir parce qu’un flash radio infantilisant vous a dit que c’était l’hiver. Sortir parce qu’il y a du soleil, même si aux informations on vous a persuadés que c’était le chaos et qu'il y avait du verglas dehors.

S’écouter. Toujours plus et toujours mieux, au milieu du fracas de consignes et de distractions dont on est assailli.
Ne plus demeurer dos à l’ouverture de la caverne dans la fascination des ombres qu’on déchaine pour nous.

Se trouver digne. Se trouver beau. Se rencontrer ou se retrouver, en même temps qu’on retrouve les autres. Ouvrir la fenêtre et laisser le monde entrer. Le vrai. Celui où on ressent. Celui où on partage. Celui où on se touche. Physiquement et moralement. Revendiquer le droit à cette déconnexion-là, raisonnée et consciente, pour se reconnecter à la simplicité et à l’immensité de tout ce qu’on peut vivre. De tout ce qu’on peut voir et ressentir. Ne plus être déspossédé de sa propre force. Ne plus être isolé de tout. Ne plus être manipulé. Se relier. Et vivre. OK on est un grain de sable. OK dans un clignement d’œil, on sera déjà vieux ou mort. Mais notre présence compte.

Sans chacun d’entre nous, le monde perdrait une nuance.

Bobo bisounours ? Si vous voulez. En vérité je me fous de ce genre d’invective. Ça évite de penser. Je cultive ma cohérence comme un jardin, je l’ai toujours fait. Dans mon coin et sans tapages, avec la résolution de celui qui a dû se faire une vie où il n’était pas forcément bienvenu, apprivoiser un monde qui lui a paru longtemps inaccessible. Retrouver le sens des mots. Comme Sandrine Roudaut au lendemain des attentats du 13 novembre. Ne plus supporter en silence. Se souvenir que résister signifiait simplement « Rester debout ». Que s’engager signifiait « se mettre en gage ». Et comprendre pourquoi la portée guerrière d’un mot comme « militant » me dérange. Il y a une morale dans la langue qu’on emploie, dans le lexique qu’on se choisit, qu’on en aie conscience ou non.

J’ai souvent dû faire un pas de côté. La discrétion et l’effacement a souvent été presque une seconde nature. Il y a toujours eu un décalage entre le moi au monde et l’audace de celui qui écrivait. Je mettais ça sur le compte de mon handicap. C’est toujours facile de s’accoler une étiquette. Ce n’est jamais faux. Ce n’est jamais vrai non plus.

Au fond j’étais comme n’importe qui, mais avec un prétexte. Un bon. Il m’a fallu longtemps pour le contourner. Plus longtemps encore pour l’accepter, l’assumer, le contenir. Je serais bien outrecuidant de prétendre que j’y suis parvenu. Mais je m’en approche, de cette réconciliation, de cette harmonie que l’on gagne en soi en pratiquant le temps long, la méditation, en sentant véritablement de quoi on est faits, ce dont on a envie, en faisant abstraction de tous ces mirages et de tous ces parasites que l’on prend pour des certitudes et des versions définitives de soi.

Rien n’est écrit dans le marbre. Rien n’est définitif. Aucune résignation n’est acceptable. Le monde est toujours à changer. Il nous attend. Comme nous attend ce geste parfait que l’on doit accomplir pour parachever la chorégraphie de nos vies. Cette chose qui est notre nature profonde et qui, jamais, ne se laissera contraindre sans dommages. Le seul péché capital qu’on puisse commettre est d’aller contre son cœur. Aimer sans amour. Lutter sans cause. Forcer ses larmes ou son rire. Contrefaire sa vie et déformer son destin pour échouer dans l’amertume, l’aigreur, la haine des autres, la haine de soi, le mépris de sa nature profonde et le refus de faire sa part au monde.

Comme le disent les Indiens Hopis : « Nous sommes celles et ceux que nous attendions ».

On peut se tromper. On peut tomber.
Mais jamais on ne doit perdre le fil,
Cette volonté à être
Qui nous maintient suspendu.
  

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