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Au jour le jour de Paul Vacca

Dans Paris à chaque coin de rue, les souvenirs murmurent.
Des destins, des folies, des frivolités ou des peuples furieux.
Des badinages ou des tragédies. Des gloires et des détresses.
Des anciens coupe-gorges ravalés en établissements de qualité.
Des fantômes de grisettes, de gredins ou d’étudiants en goguette.

C’est dans cette ville-univers qui bruisse de ses passés que Paul Vacca a trempé sa plume pour écrire Au jour le jour (paru chez Belfond), racontant l’allégresse et la folie que furent les Mystères de Paris d’Eugène Sue, ce feuilleton phénomène qui marqua le XIXème siècle littéraire. J’avais rencontré l’homme au chapeau à une dédicace. Je ne le connaissais pas autrement que virtuellement et j’ai aimé d’emblée son sourire.

Je l’ai retrouvé dans son livre.



Il y a longtemps que je n’aie lu une cavalcade littéraire, un foisonnement qui sonne comme un opéra de Mozart. Un texte qui sourit, qui vous entraine en lui comme dans une parenthèse enchantée. Quand les temps jadis recouvrent leur vigueur et leur provocation, avec ces délicieux anachronismes dont Paul parsème son récit. On est là, avec ce jeune plaisantin d’Eugène qui vous tient par la main, ce facétieux carabin qui fait mine d’entreprendre des études de médecine pour complaire à son père, un homme austère et d’auguste lignée.

Lui ne pense qu’à s’amuser en revenant à Paris. A se faire une place dans le grand monde et une vie d’insouciance, notamment en conquérant la belle Olympe qui règne sur le boulevard Saint Germain dont il veut être reconnu. Les portes des salons s’ouvrent en même temps que le cœur de la dame. Mais le jeune feuilletonniste qui jouit déjà de quelque renommée en alignant les récits de pirates et la fortune facile qu’ils lui procurent, va bientôt découvrir les bas-fonds de Paris. Pleins de cette misère honteuse dont il ignorait tout jusqu’alors. S’aventurant déguisé dans cet enfer, il ouvrira les yeux sur cette réalité dont il avait été jusque-là préservé. Y nouant des liens forts et rencontrant l’amour sous les traits d’un ange incongru en ces lieux, nommée « Fleur de Marie ». Tout cela va bouleverser son regard en même temps que son œuvre.

Parfois à la lecture de ce roman à l’insolence réjouissante, j’ai songé à Shakespeare in love. D’un coup les siècles ne comptent plus et on fait corps avec le héros, ce vaurien magnifique, en découvrant son monde et en adoptant ses us. J’ai également retrouvé l’aventure effrénée d’un film comme Amadeus. Ou les rebondissements d’une bonne série. Paul Vacca ne fait pas œuvre d’historien poussiéreux, il y met son esprit et toute sa fantaisie. Il n’est pas rare de sourire à ses bons mots, aux allusions à notre présent qu’il se permet pour nous rendre ce passé plus immédiat encore. Mais toujours, on ressent sa passion communicative pour l’univers qu’il ressuscite. Ça passe vite. Il n’y a pas de temps morts. On s’attache. On frissonne quand Eugène s’aventure dans ce monde qui n’est pas le sien.

On y croise les prostituées et leurs souteneurs, cet étonnant « chourineur » qui devient l’inséparable d’Eugène, et surtout Marie pour qui il va poursuivre la composition de ses Mystères. On voit déferler le succès sur le jeune auteur. Improbable. Inattendu. Insoupçonnable pour un sujet si vulgaire. Cette série dont la fièvre va gagner tout un peuple et dépasser de très loin son auteur. Un livre, c’est un monde qui s’incarne sous des regards avides. La parole qu’on donne à ceux qui en sont d’ordinaire privés. Le détonateur de toutes les révolutions. Gavroche sur les barricades.

Au gré du roman et des pérégrinations d’Eugène, on assiste à l’éveil de sa propre conscience, à ce monde des humiliés et des offensés qu’il fait sortir de l’ombre. L’écrivain, au début, était attiré par l’ailleurs, le danger, l’exotisme de l’argot pour un jeune homme bien né comme lui. Il va au fil de l’écriture ressentir de la révolte devant l’injustice et la détresse, devant ce petit peuple qu’on cache et dont ses héros deviennent les porte-voix. Il y a ici une dimension de roman d’apprentissage virevoltant, quelque part entre Alexandre Dumas et le Tom Jones de Fielding.

Car jamais on ne reprend son souffle. Les chapitres s’enchainent et l’on se retrouve haletant comme les lecteurs de l’époque devant la prose d’Eugène. Tenaillés par la même envie de tourner la page et de ne pas remettre la suite à demain. Comme ces séries contemporaines qui nous tiennent en haleine d’épisodes en épisodes pour qu’on les enchaine. Paul Vacca a trouvé comment raconter l’histoire de ce roman feuilleton au succès foudroyant, tout en vous faisant ressentir les raisons de son succès. C’est un concentré de passé, une sensibilité qui revit en vous et qui s’incarne sous vos yeux. De chapitres en chapitres et au jour le jour, de coups de théâtre en bouleversements.

On a l’impression de parcourir la ville et la vie d’Eugène Sue, celle dont on a parfois le vague sentiment, celui qui s’attarde encore dans les rues de Paris. Quand une œuvre fait corps avec l’âme d’une époque. Un peu comme Oliver Twist à Londres. Avec ces personnages que l’on n’a pas lus forcément, mais qui font partie d’un mystérieux inconscient collectif, une forme d’identité qu’on a en fond de regard. Il n’en faut pas beaucoup pour revenir à la sensation de ce Paris-là, puisque Eugène finit par l’embrasser en entier, de ces fastes aristocratiques à la misère de ses prisons.

Au Jour le Jour n’est pas un livre d’histoire, c’est une faille temporelle. Il a un côté naïf, insolent, innocent, qui colle à la jeunesse de son héros. Une énergie et un enthousiasme qui m’ont rappelé mes premières rêveries littéraires. Cette découverte d’une lumière qu’on ne connaissait pas. Ce qui vous attache à l’art, c’est finalement le sentiment d’une transgression, ces gens qui ont eu le courage d’outrepasser leur condition, pour traduire leur point de vue sur le monde et sur l’humanité.

Et Eugène Sue, encore un peu méprisé quand j’étais moi-même étudiant, apparaît comme le grand précurseur des aventures qui continuent encore de vous agripper à vos livres et à vos écrans. Et sous la plume de Paul Vacca, il en devient lui-même un héros attachant, insolent et virevoltant comme un Fanfan la Tulipe, amoureux et fiévreux comme un Roméo. On s’en fait un ami… Comme on aime ce regard passionné et irrévérencieux sur la culture souvent traitée avec tant de déférence !

Ça redonne des couleurs, de l’émotion et du souffle à un destin, un roman pareil.

Un peu de cette âme qui émeut si fort et qui affleure si près de la surface des pavés de Paris.

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