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Ceci est mon sexe de Claire Barré

"ça fait longtemps qu'un roman n'a pas pris toute la place"

Cela fait partie des mots que j'ai envoyés au fil de ma lecture à Claire Barré. Je ne le fais presque jamais. J'attends d'être au bout, de faire mon article pour trier mes émotions. Des fois, même, plusieurs jours se passent avant que je ne me décide à écrire. Mais là, c'était incroyable. A chaque chapitre et à chaque paragraphe, j'étais secoué, Incité à une forme de cri d'adhésion. ça se bousculait à la lecture, ça remuait tellement de choses que j'avais peur d'en oublier la moitié, comme c'est le cas quand le temps passe. Souvent on se souvient de l'orage, pas de chaque éclair. Pas là. Ce livre, comme rarement, est demeuré. Mystérieux comme un coup de foudre ou un réveil en sursaut.



C'était un soir. Une petite librairie dans le marais. Il y avait un escalier en colimaçon pour atteindre le sous-sol où se tenait la lecture.  On allait se débrouiller, pour porter mon fauteuil roulant, m'aider à descendre. J'ai le sentiment depuis quelque temps d'appartenir à une communauté d'esprits qui se traduit dans le monde et qui me permet d'outrepasser mes barrières. Je peux suivre mes élans, mes passions, mes enthousiasmes et je ne me soucie plus tellement de l'aspect pratique. Parce que je voulais être là. C'était important.

J'avais vu une vidéo. Claire Barré lisant l'extrait explicite d'une femme fontaine qui découvrait sa source, qui avait la révélation de cet extase. Qui détaillait son orgasme. J'ai été sidéré par la puissance du texte. J'ai eu une sorte de coup de foudre. ça allait loin, ça allait même très loin. ça vibrait, ça troublait, ça tourneboulait. C'était drôle aussi, et beau. Profond. Il y avait déjà tout dans ce petit texte. Et également dans ce décalage, avec cette belle femme, blonde et élégante qui lisait un texte absolument débridé et sans concessions. De l'auteure, j'avais aimé Phrères, son dernier roman en date. ça parlait d'un duo de poètes maudits, de jeunes gens magnifiques qui vivaient fièrement dans leur marge et dans leur passion de Rimbaud. Elle a écrit également un roman intitulé Baudelaire, le Diable et moi. Mutine, audacieuse, cultivée, fréquentant le même genre de panthéons que moi, je sentais bien qu'il me faudrait faire quelque chose. J'ai ajourné, par je ne sais quelle mystérieuse intuition. Comme si j'avais le pressentiment d'avoir quelque chose à découvrir encore. Et ce quelque chose, c'était ce bouquin dont était issu cet extrait: Ceci est mon sexe.

J'ai parlé un peu avec Claire. Elle m'a raconté ce livre qui est sorti du plus profond d'elle. Qu'elle n'en finissait pas de développer, comme une nécessité. Parce qu'elle n'avait pas d'autre choix que de le continuer, même si elle ne savait pas ce que c'était. D'abord une nouvelle. Et puis un roman. On la sent encore animée par ce souffle, cet élan quand elle en parle. Elle me dit qu'elle a tout donné dedans. Moi je suis ému en face d'elle. C'est beau un créateur encore habité par son oeuvre et par ses personnages. ça se sent. ça se sentait déjà dans son étrange et envoûtante lecture. Avec ce personnage étrange de Silencio qui lui a succédé, campé par Emmanuel Barrouyer, un homme avec un bas sur la tête, porte jarretelle et veste en queue de pie. On a basculé dans une autre dimension. Dans l'obscur objet du désir qui nous anime tous et peuple nos silences. Ce roman va oser les briser. Ces étreintes que l'on ne sait pas décrire, ces frissons qui, bien souvent, gardent leur part de secret, ces aventures dont notre notre conformisme pudibond ne sait pas célébrer la beauté. La grâce, la violence, la noblesse et la rédemption par le désir.

J'ai acheté le roman. Je m'y suis plongé. Absorbé. Alors que la fureur d'une élection présidentielle brisait les amitiés (bien souvent virtuelles), je me suis réfugié dans le charnel, l'incarnation, le salut enfermé dans ce livre dont j'ai voulu qu'il m'accompagne longtemps pour le porter en moi. J'ai connu Trixie Rose. La magnifique métisse à l'enfance troublée, ballotée entre des parents déboussolés. Et puis qui peu à peu découvre son don, sa sexualité et le fruit de sa jouissance capable de guérir ceux qui recueillent le nectar de ses orgasmes. Les hommes qui défilent entre ses bras. Etranges. Certains qu'on oublie vite, comme des premiers amours maladroits. D'autres plus malheureux, comme ce sosie d'Elvis, désespéré de ne pouvoir trouver sa source. Et puis Roger, ce vieil aristocrate élégant qui ressemble un peu à Steven Tyler qui va tant la marquer. Et puis Patrice, son initiateur en sagesse, malade au bout de son cancer, avec cette lumière particulière qui émane des mourants. Des portraits un peu dingues se succèdent. Tendres et déjantés.

L'autre grand personnage du roman c'est Ziggy, un beau jeune homme qui rêve de cinéma, de Tarantino, mais dont la belle gueule et le charme serviront surtout à faire passer de la drogue d'Amsterdam à Paris sans se faire pincer. Ziggy, le narcissique et l'esthète qui ne peut faire l'amour qu'à des femmes à la beauté parfaite (et parfois à des hommes, même s'il l'avoue moins). Ziggy et ses accès de violences où d'un coup il semble se dédoubler et perdre le contrôle. Ziggy et la culpabilité des meurtres et des méfaits qui le hantent. Deux chemins parallèles. Deux trajectoires qui finiront par se rejoindre. Fatalement.

J'ai commencé ce livre au milieu d'autres comme toujours. Avec l'espoir que  sa promesse soit tenue, que mon enthousiasme devant Claire et ce que j'avais ressenti dans sa voix, demeure à la lecture. Ce roman n'était pas prévu. Je l'ai débuté avec la mauvaise conscience d'un étudiant qui sèche ses cours. Qui laisse en plan les auteurs dont je sais qu'ils attendent ma lecture. Un frisson transgressif inaugural... J'ai adoré. On ne rencontre jamais un livre par hasard. J'ai eu la sensation qu'il me réconciliait avec toutes mes facettes. Avec celui qui aimait Bret Easton Ellis, Scorsese, Tarantino, Miller, le Rocky horror picture show, Jim Morrison et le hard rock. Tous ces éclats, tous ces éclairs dont je suis constitué. Bukowski, Patti Smith, le Dernier Tango à Paris, Las Vegas Parano.

On voyage ici, on explose toutes les conventions et tous les cadres. C'est vertigineux d'audace.
Ce bouquin c'est comme un incendie qui prend et qui emporte tout.

Pendant 450 pages et des poussières, vous êtes accro. Je me freinais. J'absorbais tout comme dans un grand voyage. Comme quand j'étais devant Monument Valley et que je n'arrêtais pas de me dire "Souviens toi de tout... essaie". Voilà, c'est à ce point. J'ai vécu avec ce bouquin, avec ce frisson addictif que l'on ressent devant les séries qu'on aime. Je suis l'inverse de ceux qui enchainent les épisodes. J'ai la hantise de finir, j'ai la hantise de quitter les mondes que j'aime (ou les gens que j'aime). Le temps passe tellement vite. Alors je lisais un chapitre. Je restais avec un moment. Et je continuais. Encore un bout de chemin. Encore un peu de frisson, encore un peu de cette audace hallucinante que je n'avais pas croisée depuis si longtemps... C'est comme si je me réconciliais en lisant avec des passions que j'avais moi-même un peu enfouies. Je m'y retrouvais.

Je crois que c'est possible de tomber amoureux d'un bouquin. ça arrive.

C'est puissant. ça remplit. ça prend tout. ça vit en vous. C'est un refuge. Je sais que j'aurai la nostalgie de cette lecture. Et quand je la croiserai dans ma bibliothèque, je sais que j'aurai une forme de regret à la voir révolue. Parce qu'elle m'en a fait voir de toutes les couleurs. Aux Etats-unis, en Europe, au Japon. Dans toutes les sexualités et dans quelques perversions. Dans tous les genres qu'elle atomise (du drame intimiste au film de gangster, de la fantaisie érotique à la tristesse des destins brisés). J'aurai ri et parfois j'aurai pleuré à des disparitions absolument poignantes. J'aurai été excité. J'aurai été tenu en haleine par la trajectoire fascinante et extrême de pas mal de personnages. Avec un style direct, cinématographique et sans trucs pour faire joli.

Ceci est mon sexe est beau comme un tourbillon qu'on ne veut pas quitter. Comme un voyage avec des gens qu'on a connus et aimés pour de vrai. Comme un univers foisonnant que l'on avait sur le bout du coeur et qu'on retrouve sur la page. ça palpite et ça vit. ça surprend. ça vous coupe le souffle. ça bouleverse. C'est magnifique. Vous connaissez peut-être ces moments où vous vous plantez devant une oeuvre et où vous vous dites "mais je pensais pas qu'on avait le droit de faire ça!".

Ce roman m'a envouté comme un concert de rock, comme celui de Patti Smith ou de David Bowie. Comme Game of Thrones. Comme Kill Bill, Pulp fiction ou Fight Club. Comme une traversée des Etats-unis en voiture. Comme un vent libertaire. Comme les quelques fois où j'ai bien fait l'amour.

Alors le monde change un peu avec un livre pareil. ça valdingue un peu. J'aime bien les parenthèses qui restent ouvertes, quand l'art vous décoince et vous fait prendre un virage...

Quand vous n'êtes pas sûrs de savoir bien en parler tellement ça vous a chamboulé...

Autant vous laisser sur ces points de suspension...

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