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Presque ensemble de Marjorie Philibert

Rien n’est plus dur que de parler de l’ordinaire.

Parfois en société, je m’émerveille de ces conversations qui ne disent rien, de ces vies interchangeables où il ne se passe rien, de cette manière dont on entend la rumeur lointaine du monde, le souffle de l’histoire auquel les gens semblent indifférents, pris dans leur routine et leurs cellules de vie. Parfois, le soir, à la fenêtre des taxis, je m’abime à contempler les lumières derrière les fenêtres des immeubles. Ces existences séparées par trois fois rien et qui vivent pourtant dans une parfaite indifférence. C’est fascinant, ces concentrations banales de solitudes. Ça me saisit souvent, cette ivresse de la banalité, ce pilote automatique qui vous dirige jusqu’à la mort, sans que vous y preniez vraiment garde.

Personne n’a envie d’une biographie banale. Et pourtant il y a du vertige là-dedans. On le ressent chez Perec dans les Choses, dans la poésie du quotidien chez Jean-Pierre Jeunet. Mais c’est rare de voir défiler une vie de petites choses, à hauteur de tout le monde. C’est l’audacieux pari qu’a relevé Marjorie Philibert avec son délicieux premier roman, Presque ensemble, paru chez JC Lattès. L’anatomie d’un couple normal et de son évolution prévisible.



Tout commence en 1998. Quand les rues étaient euphorisées par la Coupe du monde, quand la victoire était en nous, même si comme moi, on se foutait éperdument du football. Il y avait de la joie cet été-là. Ce fut court, étrange, ces sourires échangés dans la rue entre des inconnus qui autrement se seraient copieusement ignorés. Nicolas se retrouve dans un bar le soir de la finale, au milieu d'une foule compacte, les seins de Victoire contre lui, comme une vague promesse. Déjà ils s’aiment, jusqu’à ce qu’elle l’embrasse au moment du triomphe. On connaît leurs parents, leurs amis, leurs premiers voyages, leurs premières tensions, leur premier appart. Et puis la vie passe. Sans relief et sans attraits, prévisible. Jusqu’à la lassitude. Jusqu’au dénouement attendu, après des rebondissements paresseux, ceux de tout le monde.

J’aime assez prendre le contrepied de Warhol. On n’aura pas tous notre quart d’heure de gloire. Seulement on le croira. Des glorieux, des qui vaillent la peine qu’on s’en souvienne, des qui laisseront une trace, il y en aura aussi peu qu’avant. Et ceux qui essaieront, comme ce père un temps grand reporter, finiront piteux et alcooliques. Leur femme les aura attendus, ils auront passé leur vie à ne pas être là. Car au fond, ce qui frappe à la lecture de ce roman, c’est que la vie passe. Presque par inadvertance. Et qu’elle est bien souvent toute tracée, moutonnière, même si on s’en défend.

Car on connaît le monde de Victoire et Nicolas. On a le même âge. On a vu passer l’élection de Mitterrand, le loft, le 21 avril, la tempête ou la canicule. Là bas, quelque part aux confins de notre bulle sociologique. On n’était pas concernés par grand chose, de temps en temps on ouvrait un œil. Pour un match de foot ou une manifestation qui, un temps, balayait nos barrières. Même le choc des attentats ne dure pas. On revient à son nombril. A nos ternes boulots, à nos ternes familles, à nos vies aussi petites que nos appartements, à nos amours qui bandent mous. Et dans cet absurde que l’on ne voit même plus, on se rate.

La grande force du livre c’est de faire entendre cette drôle de petite musique, cette fatalité du rien, ce blues du dérisoire. C’est ironique, anticonformiste, désabusé même, mais pas moqueur. C'est un brin pathétique et c'est souvent assez drôle. C’est le ronron de nos petites frustrations, c’est le bruit que fait le bonheur en partant. Ce sont les orages que l’on ne sait plus déchainer. A force de vouloir ressembler à tout le monde on finit par ne plus avoir l’air de rien. Notre vie est fabriquée. Et ce qu’il y a de très beau, c’est que les personnages le savent, s’en doutent, tentent de se prendre au jeu en ignorant le vide qu’ils ont au creux du bide. Alors ils se débattent, sans cesse. Voyager. Prendre un chat. Avoir des aventures. Evidemment rien ne marche.

Au fond ce n’est pas seulement l’histoire d’un couple qui se délite peu à peu comme tous les couples. C’est cette manière de vivre un peu à côté du monde en croyant en faire partie. Croire qu’on est originaux alors que nos souvenirs marquants sont les mêmes. Croire qu’on n’est pas produits en série, avec les mêmes désirs et la même notice, la même fiction qu’on prend pour la réalité. Ou l’amour. C’est dur d’être ensemble dans un monde où tout le monde est seul. Gouverné par les choses, la consommation, l’extérieur et ses contingences, ce qu’on est censé faire, ce qu’on est censé représenter alors qu’on sait à peine qui on est.

Sous l’humour et la dérision de Marjorie Philibert, il y a cette dimension tragique, ce désenchantement qui résonne dans notre intimité la plus profonde. Que restera t’il de nous à part quelques clichés ? De nos gesticulations, de nos désirs, de nos albums photos ? J’ai eu le sentiment de feuilleter mes souvenirs dans ce livre. De retrouver des époques. Ou plutôt ce que ça faisait de vivre dans le contexte des années 80 jusqu’à maintenant. De revisiter mes petites préoccupations dans ces années-là, les choses qui m’ont amusé, les mêmes que tout le monde. Les célébrités improbables et les chansons un peu merdiques qui, par une curieuse farce cosmique, sont les seules à s'inscrire durablement dans la mémoire. Ces indignations qui durent deux jours. Ces tempêtes dans un verre d’eau. Ces épopées qu’on voudrait vivre. Ces écrans qu’on voudrait éteindre. Ces passions torrides qu’on voudrait ressentir. On revit tout cela dans ce monde très concret, ce style qui s’attarde sur l’anecdotique pour finir par vous suggérer les profondeurs. En riant des petites vies de Nicolas et Victoire, on finit par rire de nous. C’est un joli transfert.

On rêve de grandeur et on vit en contradiction. Le mec qui enchaine des vidéos pornos en cachette, fantasmant sur les seins les plus gros, les plus faux. Ce couple d’amis qui se rabiboche malgré l’infidélité compulsive du mari. Ces aventures d’un soir où l’on tente l’interdit, le péché et où on se retrouve dans une étreinte aussi impersonnelle et prévisible qu’une chambre d’hôtel. C’est touchant tout ça. Cette existence que l’on mène malgré soi, presque ensemble, sans jamais bien s’accorder, avec soi ou avec les autres, avec ce réel qui nous renvoie sans cesse à notre insignifiance, notre confort, notre tranquillité, notre ennui et notre apathie. Notre modernité s’emmerde.

C’est dur à admettre mais oui. On est comme tout le monde. Avec nos envies de tout plaquer, notre désoeuvrement, tous ces cris qu’on étouffe, toutes ces choses qu’on ne dit pas. Bien souvent on ressemblera à ces parents que l’on a jugés si durement en les voyant buter sur les mêmes écueils que nous. On ne verra pas qu’on est des égoïstes. De cette génération trop cynique pour être idéaliste, trop paresseuse pour être révoltée, trop informée pour être enchantée, trop narcissique pour être solidaire. Et que pour être ensemble, il faudrait déjà avoir conscience qu’il y a quelqu’un d’autre. Et que cette histoire nous concerne.

Au bout d’un moment, on est ce qu’on vit. 

Mais où aller quand on est revenus de tout ? Que désirer quand on a déjà tout ?

On passe son chemin en haussant les épaules,
En tentant d’y croire et en tentant de sourire.

On devient l’une des lumières indifférentes que l’on aperçoit le soir au revers des fenêtres.

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