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Rencontrer Lisa Liautaud, observer les livres, se relier au monde

J’ai découvert Lisa Liautaud en même temps que j’ai redécouvert les livres.

C’est étrange et souterrain la littérature. J’en ai toujours été pétri. Il ne se passe pas de jours où je n’écris pas, d’une manière ou d’une autre. Mon rapport à la lecture est plus chaotique, plus ombrageux, plus passionné et plus erratique. J’en ai été presque dégouté à la fac, où seuls Baudelaire et Dostoïevski avaient su garder mes égards. Je n’en pouvais plus des chapelles, de l’austérité, des cuistres, de ces écrans de citations dont on travestit la vacuité, les grands noms que l'on honore paresseusement pour avoir une bonne note, sans toujours les aimer. Alors je n’en ai pas parlé pendant longtemps. Me disant que plus rien de bien intéressant ne se faisait, en tous cas pas en France, avec la morgue caractéristique de ceux qui ne savent plus voir. J’avais besoin de vivre. J’avais besoin de me confronter au monde. En me plongeant dans le cinéma (on n'est pas à un paradoxe près !).

Et puis, peu à peu, c’est revenu. La littérature. La vraie. Celle qui vit, les mots dont on ressent la pulsation en nous. Et c’est venu par des incarnations. Par des auteurs d’abord, que j’ai fini par croiser. Je me suis mis à échanger avec eux, notamment avec Héloïse Guay de Bellissen, mon premier coup au ventre. 



A une dédicace, j’avais croisé Lisa, sans la connaître. Et puis on s’est parlé. Elle m’a envoyé sa rentrée littéraire d’alors, chez Plon. J’avais aimé son audace. La sensibilité que l’on devinait dans ses choix, proche de la mienne. Ses livres avaient mon âge et mes références. Tout ça me parlait directement. Je m'y reconnaissais. C’était différent. Ça changeait. Ça m’emmenait vers des contrées et des noms que je n’aurais jamais explorés sans elle. Des premiers romans. Des projets audacieux. Des couleurs qui flashaient jusque dans ses couvertures, qui la détachaient du lot au rayon de toutes les librairies. 

Une littérature dont je ne savais pas qu’elle pouvait me ressembler à ce point.

C’est ainsi qu’est née l’idée de lui écrire un portrait. De se poser pour en parler. Ça m’intéressait. Pour moi, l’éditeur n’était auparavant qu’un intermédiaire. Presque un mal nécessaire entre l’auteur et le public. Ce n’est pas le cas. Je l’ai compris en suivant son regard. 

On s’est retrouvés hier après-midi, à la Closerie des lilas, juste en face de l’immeuble où se trouvent les éditions de l’Observatoire où Lisa commence une nouvelle aventure. J’arrive un peu en avance. L’endroit est agréable, dérobé aux regards par un écran de verdure, la ville trahit sa présence par l’irruption de sirènes tonitruantes. Je tripote mon téléphone, incapable de faire fonctionner le dictaphone qu’il est censé intégrer. Je ferai sans. Après tout, tant mieux. Je n’aime ni les photos, ni les magnétophones. Ça isole du réel.

Lisa arrive, accompagnée d’Amandine Labansat, la jeune attachée de presse passionnée qui m’avait présenté avec une flamme communicative Ces Rêves qu’on piétine, le premier roman de Sébastien Spitzer, avant de m’en confier les épreuves. On parle de cette incroyable réinterprétation de l’histoire. La manière dont il a su se l’approprier, même si on l’a vue partout, cette fin de Hitler dans son bunker, et Magda Goebbels qui entraine ses enfants jusqu’à la mort dans son fanatisme. Ces champs de ruines et les destins brisés de ceux qui ont connu les camps et les massacres. Tout ça revit, par l’alchimie des mots, des morceaux de mémoire collective qui brûlent à nouveau dans notre intimité. Sous un nouvel angle, totalement inattendu.




C’est cela qui m’a fasciné souvent, dans les livres que Lisa publie. Garder le contact avec le réel et lui rendre son ampleur, sa complexité et l’épaisseur de son vécu, son caractère totalement imprévisible. Un peu à l’image de ce tsunami auquel Anaïs Llobet rendait sa dimension humaine dans Les Mains lâchées. Ça reconnecte à la fébrilité, à l’urgence d’un présent quailleurs on oublie souvent un peu trop vite.

Je continue d’évoquer la rentrée de l’Observatoire. Je parle du bouquin que j’ai entamé la veille, les Jouisseurs de Sigolène Vinson, qui sort fin aout. La manière dont il m’a décontenancé d’abord. Comme souvent avec les livres de Lisa. Ce ne sont pas des ouvrages que j’aurais lus. J’étais de culture trop classique. La suivre m’a fait le même effet que quand j’ai découvert les mordus de cinéma de genre, ce truc un peu en marge qui explosait les cadres, quand moi je sortais des cinémas plus conventionnels de Visconti ou de Bergman. C’est comme passer de Beethoven à Nirvana, ça chahute un peu, même si au final c’est la même passion. Je parle des premiers chapitres. De ce style exigeant et minimaliste comme un poème en prose, ou chaque mot porte en lui une vision. C’est comme découvrir la beauté d’un tableau abstrait. J’ai dû me faire à Sigolène Vinson comme on se fait à un nouveau rythme, à un nouveau voyage. Comme la première fois qu’on lit Rimbaud, sans vraiment tout saisir sinon que c’est fascinant, qu’on est hypnotisé par son magnétisme. Les Jouisseurs me fait cet effet-là. Me rappelle cette fraicheur-là. Ce sentiment d’avoir à réapprendre à lire et de découvrir une terre vierge. 

Lisa me parle de l'émergence de cette auteure, qu’elle connaît depuis longtemps. Dont elle a encouragé le premier roman et accompagné les premiers efforts. Les doutes aussi que peut rencontrer la romancière, sa manière d’avoir une voix ambitieuse, intransigeante, qui peut totalement dérouter le lecteur mais totalement l’emporter aussi. Au fond, les plus beaux livres sont ceux qui prennent aussi ce risque-là. Elle me raconte la perplexité qui a accueilli parfois l’émergence de cette auteure. Ce premier roman, J'ai déserté le pays de l'enfance où la voix de Vinson, ses thèmes étaient déjà affirmés (l'Afrique de Rimbaud, le rêve d'autre chose, le rejet des compromis et de la routine). Je lui dis mon émerveillement et ma découverte un peu trop tardive. Elle me dit de lire aussi Courir après les ombres.




Peu à peu, en évoquant les livres, c’est Lisa qu’on découvre. Elle parle des obsessions qu’elle aime retrouver chez les auteurs. Ces motifs que l’on retrouve d’un roman à l’autre et qui racontent une sensibilité. Elle parle de chacun avec affection. Ils comptent. Il y a cette dimension dans les livres qui nous accompagnent, comme s’ils nous portaient en eux, plus que n’importe quoi d’autre. Chaque ouvrage est une porte qui s’ouvre en soi. Une voix que l'on découvre et qui nous fait vibrer. Qu’on le lise, qu’on l’écrive, qu’on le publie. Même si c’est un peu réducteur, je ne fais plus trop la différence. J’en suis venu à considérer l’émergence d’un livre comme un tournage de cinéma. Un équipage. Une équipe de tournage. J’aime bien cette idée. J’aime bien penser au soin que l’on a pris pour choisir le papier, la police de caractère, les couleurs du titre, la matière de la couverture. J’aime bien l’idée qu’un texte évolue. Qu’il s’enrichisse. Qu’il change. Qu’il connaisse plusieurs phases dans sa fabrication. Plusieurs épiphanies. Avant, cette idée me révulsait. J’aimais l’inspiration, la spontanéité des premiers jets, les carnets griffonnés de poèmes à la hâte. Je les aime encore d’ailleurs. J’en tiens beaucoup moi-même.

Et ce qui me touche, dans le travail de Lisa, c’est l’équilibre toujours tenu entre cette énergie, cette créativité brute, et l’importance d'une structure, d’un récit, d’une narration qui vous attache à un roman. Elle peut publier sur une intuition, la promesse d’un potentiel incroyable, et ensuite travailler avec l’auteur pour organiser un chaos prometteur. Faire éclore un talent et lui donner sa confiance. Ça donnera l’extraordinaire K.O Debout de Mahault Mollaret, ce joyau d’adolescence à l’état pur. Elle a découvert des diamants. Encouragé des fulgurances. L’héroïne d’abord antipathique du sublime Trop de Lumière de Marinette Levy. Elle a accompagné la plongée dans les intériorités ténébreuses entreprises par Harold Cobert (que ça soit dans Jim ou La Mésange et l’Ogresse). Elle a donné à entendre l'amour bouleversant de Samuel Benchetrit, qui dépassait la mort et devenait poésie (Les Nuits avec ma femme) Peu à peu, je comprends cette dimension de directeur d’acteurs. C’est un chef d’orchestre.




L’important c’est la ligne éditoriale. L’indépendance aussi. Cette manière de décider d’une orientation  à donner au navire. Une identité forte. Les éditeurs plus importants ont souvent des comités de lectures, plusieurs avis qui s'accordent avant la publication d’un ouvrage. Mais souvent, ces œuvres là offriront une voix médiane, un peu habituelle, un peu consensuelle. J'aime ce qui vient du ventre, des tripes, de la passion. J’aime les inhabituels. Les hors des clous, les dingues, ceux de Kerouac, ceux qui font murmurer « Waow ». Qui assument de déplaire aussi par des choix marqués et pas forcément évidents. Que ça soit David Meulemans, éditeur aux Forges de Vulcain ou Lisa Liautaud. Des parcours et des sensibilités singulières. Qu’on n’attendait pas forcément là. 

J’aime les chemins qui ne sont pas tous tracés. Parce qu’ils ressemblent au mien. Alors on les suit. On pose nos pas dans les leurs et on ébauche des amitiés, par livres interposés. On se découvre une planète en commun.

Je crois que c’est avant tout cela qui a motivé cette rencontre. Cet enthousiasme et cette passion renouvelée à chaque livre. Ça vous fait sursauter aux premiers mots. A chaque fois, je ne sais pas dans quoi je m'embarque. Cet inattendu se retrouve dans son parcours. Lisa ne se destinait pas à devenir éditrice. Elle a grandi à Marseille. Le vrai fil rouge de sa vie, c’était déjà les livres. Alors elle a fait lettres modernes, mais elle ne voulait pas devenir prof. On l’a orientée vers autre chose. Elle a décroché un stage chez Plon. Elle y est devenue assistante éditrice auprès de Muriel Beyer qu’elle a suivie aux éditions de l’observatoire. Elle a découvert Paris, écumé les concerts. Avec la même exubérance et la même candeur que moi, qui ne suis pas parisien, et ai découvert la ville Lumière comme un monde à conquérir. Elle a pu affirmer son style en reprenant le secteur littérature de Plon, en lui apposant sa patte. Un incroyable coup de jeune et un beau coup d’audace. De très beaux premiers romans. Et des livres qui sortent de leur cadre habituel. 

Il y a toujours dans sa trajectoire cet ancrage au monde. A l’engagement, qu’elle a exploré notamment en se consacrant à la Fondation Jean Jaurès. Il s’agit toujours de transmettre les savoirs ou les compétences pour faire évoluer les perceptions. Même si elle est revenue à l’édition, on ressent fort cette dimension-là. La littérature n’est pas hors-sol. Elle peut permettre d’entendre des choses noyées sous le flot des informations qui nous assaillent.

Nous vivons une période fascinante et transitoire. La littérature ne peut se permettre de demeurer à l’écart du monde, dans son espace préservé. Tout est connecté. Il faut parler de musique (comme dans Kurt de Laurent-David Samama). Il faut parler d’intimités bouleversées, obligées de se joindre au fracas du monde (comme dans les livres de Karine Silla). Il faut inventer des nouvelles formes (N'écrire pour personne de A.L Snijders, à paraître en aout). Capter la poésie d’un temps où l’on doit s’incarner. Ce curieux paradoxe d’un quotidien de plus en plus virtuel où d’un coup, on a compris la valeur des rencontres, des regards échangés, d’une communion autour d’un livre et d’un auteur comme on le ferait à un concert. 




J’ai longtemps vécu la littérature comme un ermitage, un refuge, une cabane à l’écart du monde. J’aimais bien cette image. J’aimais bien le cliché. Envoyer le dehors au diable, et se venger dans le bruit des pages qu’on tourne. Parce qu’on ne sera jamais vraiment à la hauteur de nos rêveries.

Je me trompais.

C’est beau d’aller voir. De croiser les regards des auteurs, des éditeurs. D’échanger quelques mots, parfois d’incarner l’évidence d’amitiés que l’on sent dès la lecture. De relier ça à nos vies, justement. Tout près de la musique qu’on écoute et des gens qu’on côtoie (ou qu’on devrait côtoyer puisqu’on aime les mêmes choses). Ça crée des communautés d’âme. Un besoin d’interactivité assez neuf et très fort entre les artistes et leurs admirateurs. On entretient de nouveaux rapports avec la création et la narration, grâce à l'immersion proposée par les jeux-vidéos, à la proximité induite par les réseaux sociaux. Les compartiments explosent et les arts correspondent beaucoup plus qu'avant.  Lisa l’a compris. Elle a organisé des évènements autour des livres, des concerts notamment au Silencio, mais aimerait élargir cela à un plus large public, y réfléchit. C’est une grande et belle ambition.

Les livres, ce sont des liens, des vrais, des forts, et de beaux souvenirs qui se matérialisent quand on contemple les rayons de notre bibliothèque. Des aventures intérieures. Ils sont des témoins de nos vies, de ce qu’on est au moment où on s’y plonge. Ils portent en eux ce qu’on est. Ils sont des conversations qu’on a envie de poursuivre. Des gens qu’on a envie de connaître. Des invitations à regarder le monde. A y puiser sa force. C’est le contraire d’un désengagement. La fiction permet ça. De se reconnecter à tout, d’une manière puissante et intime.




Suivre les choix de Lisa, c'est comme enrichir son passeport de tampons lointains, bouleversants, surprenants. Et ce sont de beaux et singuliers voyages. Observer le monde avec le regard enrichi, la réalité transcendée par l'alchimie des mots. ça a l'air d'être une lapalissade. C'est ce que devrait être toujours la littérature. 

En parlant avec elle, j’ai compris ça : 
Les gens qu’on croise et qu’on voudrait connaître sont comme les livres.
On se sent proches d'eux, ils résonnent en nous.
On est prêt à les recevoir, à entendre leur histoire, à suivre leur trajectoire,
Car c’est la nôtre qu’ils prolongent.


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