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Sense8

Article écrit il y a un an ou deux pour le site d'une amie, au moment du lancement de la série, retrouvé aujourd'hui alors que je viens d'entamer la saison 2.

La correspondance entre les êtres, entre les âmes, par delà les époques, et par delà lespace et les lieux est un thème que lon rencontrait déjà dans Cloud Atlas des Wachowski. Mais avec la série Sense8, ils poussent cette idée jusqu’à sa quintessence, se servant avec maestria de la complexité dintrigues multiples que permet ce format. Cest étourdissant de virtuosité. Autant dire quon se lance dans le premier épisode comme on saute dans le vide, sans trop savoir à quoi sattendre. Alors on sabandonne.



Lunité de lieu est éclatée. Laventure sera cosmopolite. A limage du Babel de Inarritu. Et plus que jamais les destins se répondront, les êtres seront interconnectés entre eux par des liens mystérieux et télépathiques, sensuels et intenses, métaphore merveilleuse des âmes qui se découvrent semblables, dans un monde qui a tendance à isoler chaque individu dans un contexte qui lui est propre. Ainsi, on se lie à eux. A un braqueur en Allemagne, une DJ paumée en Angleterre, Un couple de femmes dont lune est transsexuelle à San Francisco, un acteur célèbre obligé de dissimuler son homosexualité au Mexique, une jeune femme prête à se marier en Inde, lhéritière coréenne dun empire pharmaceutique controversé, un conducteur de bus africain voulant prendre soin de sa mère séropositive. Cest une somme dexistences apparemment sans rapports entre elles qui vont être unies par une sorte de pouvoir. Les personnages peuvent communiquer par lesprit et simmiscer dans la vie des uns et des autres à des moments critiques ou intenses. Peu à peu, ils saperçoivent quils sont menacés, et vont devoir trouver un moyen de sunir. De prendre conscience deux-mêmes et de la communauté quils forment.



Cest improbable. Cest tiré par les cheveux. Cest tout ce que vous voudrez. Mais contre toute attente, ça fonctionne. Parce quon sattache fort à cette curieuse chorale. Parce que la mise en scène est majestueuse daudace, la lumière en est éblouissante. Au fil des épisodes se tisse entre nous et les personnages un rapport affectif, une catharsis quon nattendait pas. Car chacun dans leur genre, ce sont des exclus. Des êtres sans cesse menacés par leurs particularités, par leur caractère unique. Cela commence par leur sexualité. Toujours étrange et hors-normes, que cela soit ce beau couple trans-genre, ce ménage à trois singulier entre lacteur mexicain, son amant et sa petite amie officielle, la liaison torride et à distance entre le mauvais garçon allemand et la jeune fiancée indienne

Au fond, le vrai sujet de Sense8, cest l’étrangeté, laltérité, davantage que le lien télépathique qui unit les protagonistes. Comment demeurer un individu dans un monde standardisé et compartimenté? Comment maintenir une part de sacré, dextase, dindicible quand tout est codifié. Comment peut-on faire une place à lexception ou à lextraordinaire quand la norme veut à tout prix lignorer ou lanéantir? Comment maintenir ces liens fondamentaux, supérieurs et indicibles qui unissent les êtres et la terre qui les portent? Comment sauver « lesprit » au royaume du concret et du cartésien technologique et triomphant? Cest au fond la même question que les Wachowski explorent depuis Matrix. La question de luniversalité, du rapprochement et de la ressemblance dans un monde qui, de plus en plus, sépare et isole.

Ainsi, cest haletant, avec ces scènes de combat que la fratrie sait orchestrer comme personne, ces scènes daction qui vous laissent éberluésMais lessentiel nest pas là. Au fond ce qui reste gravé en vous, ce sont ces moments suspendus, ces regards qui interrogent, ce merveilleux moment où tous les personnages éparpillés aux quatre coins du monde entonnent « Whats up » des 4 non blondes comme un chant sacré de leur unité… On touche au dionysiaque. Aux sensibilités qui se ressentent, qui se rassemblent et qui se répondent. Qui se souviennent quelles sont vivantes, vibrantes et quelles ne sont pas seules, piégées dans leur microcosme. Plus encore il y a cette séquence damour absolument hallucinante où ils se rencontrent tous et s’étreignent dans un orgasme majuscule. On joue avec les fantasmes, la cohérence. Les repères se bouleversent comme dans une ivresse savamment distillée. On est dabord interdits, incrédules et méfiants. Sceptiques même. Puis on est émerveillés. Et désorientés avec délice. Comme sous leffet dune drogue audiovisuelle, du dérèglement des sens et des repères cher à Rimbaud. On se fait « voyants » dans ce sens là, plus que spectateurs.

On ne sait pas vraiment où on va. Mais on se laisse porter. Parce quil y a quelque chose de fou dans ce projet. Jaimerais quil ny ait pas de fin. Jaimerais quil ny ait pas dexplication ou de logique. Quon reste avec ces sensations, ce pur ressenti, cette explosion sensuelle de chair, de violence, de spiritualité, de couleurs, dharmonie et duniversel. Jaimerais quau bout du compte, on ne sache pas trop la décrire, cette série. Quelle demeure une expérience. Quelque chose à ressentir en soi. Quelque chose de chamanique et de métaphysique. Quelque chose de profondément humain et de profondément beau. Quand les êtres se souviennent quils ne sont pas réductibles à des archétypes, à des contextes sociaux, à de lhérédité, mais que notre lien au monde, à nous-mêmes et aux autres est bien plus complexe que ça.

Je me souviens m’être interrogé devant Cloud Atlas. Je me demandais si une réflexion si profonde sur la connexion entre les âmes pouvait être continuée ou approfondie au cinéma. Si elle pouvait même être comprise dans un monde où tout  doit être prémaché, expliqué, rentrer dans des cases. Jaimais lidée que tout ça m’échappait un peu en même temps que ça touchait à une vérité puissante et profonde. Jen étais resté là. Et puis au hasard de Netflix et dans un moment un peu désoeuvré, je me suis lancé dans Sense8. Et je me suis laissé aspirer par ces mêmes hauteurs.

Cest à ce moment que jai connu Glwadys. Un jour que nous discutions, elle me demande de lui recommander une série. Je lui parle de celle-ci, un peu méfiant, parce quelle pourrait paraitre bien hermétique et bien étrange. En un week-end, elle a dévoré les épisodes, quand de mon côté, je nose toujours pas lachever, comme quand on lit un roman quon aime fort et quon ajourne le moment où on terminera le dernier chapitre.

Elle me demande pourtant de lui en faire un article.
Je me demande encore sil est vraiment possible de dire tout ce que ça évoque dans un texte.
Mais au moins, jaurais essayé!


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