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Souvenir d'une conférence au lycée Edouard Branly de Nogent sur marne

C'est rare de parler comme j'écris. D'en avoir la place, d'en avoir le temps, de s'en accorder le droit.

Je suis quelqu'un d'assez discret. Quand j'étais ado, je voulais même m'effacer dans le décor. Pendant longtemps, j'ai voulu ne rien déranger. Alors, il y a toujours quelque chose d'incongru pour moi à aller parler devant des lycéens, alors que je m'en empêchais farouchement quand j'avais leur âge. Que je m'en sentais même positivement incapable. Les rares fois où je prenais la parole, ma voix s'éteignait, s'essoufflait et je frôlais la crise d'angoisse.
On allait parler de moi, du blog, de mes recueils de nouvelles. On allait dresser le bilan. Il y avait une soixantaine de questions, souvent assez profondes et assez personnelles. On sentait chez ces jeunes une envie de quelque chose de vrai, d'intime. Moi ça ne me dérange plus tellement, j'ai la confidence peu farouche. J'aime parler pour de vrai et pas du temps qu'il fait. Avec le blog, j'ai même acquis un certain goût pour l'inattendu, l'audace de se frotter au monde, d'oser y aller. C'est assez nouveau et assez grisant. Je me sens enfin acteur de ma vie et plus victime des circonstances, ou obligé de suivre un mouvement qui n'était jamais vraiment le mien. Je me sens plus légitime. Mieux dans mes pompes depuis un an ou deux.
ça fait longtemps que je n'avais pas donné ce genre de conférence. J'y allais sans avoir rien préparé, vraiment rien. La nuit d'avant, j'avais bien pensé à deux ou trois trucs mais je n'étais pas vraiment sûr de pouvoir tenir pendant deux heures avec juste moi comme matière. On entre dans une salle de réunion. On dispose les chaises. Les élèves s'étaient proposés de filmer (à quatre caméras, leur professionnalisme m'impressionne). L'une d'entre elles dispose un dictaphone devant moi. On règle le micro. On fait entrer les fauves.
Ils sont nombreux. Moi je suis dans le brouillard. J'écoute mon coeur qui bat. J'écoute distraitement le speech de la prof, mon amie de fac qui m'a régulièrement invité à ce genre de choses et qui m'en a cru capable bien avant moi. C'est drôle de penser qu'on s'est connus à 18 ans, presque à leur place, et qu'on se retrouve là, de l'autre côté de la barrière. Je me concentre bizarrement sur le micro.
Les premières questions viennent. Habituelles. A quel moment j'ai commencé d'écrire, comment c'est venu, qu'est ce qui m'inspire. J'ai des réponses qui me viennent d'abord en tête, celles que je sers d'habitude quand on me demande ce genre de truc. Pourtant autre chose vient. Quelque chose de plus vrai qui vient de plus loin. Je leur raconte mes pastiches d'asterix quand j'étais gamin, mes dessins où je me racontais des histoires, mes imitations de Jack London à 8,9 ans. Mes premiers poèmes pour tenter de pallier mes silences et mes timidités. Un truc se passe. Je me mets à les regarder, plutôt que de fixer mon micro. Je balaie la salle du regard. La plupart réagissent intensément. Me regarde aussi franchement, d'un regard qui n'attend pas de dérobades.
Alors on y va. Je leur parle de la littérature qui sauve.
Qui est comme un refuge, une fuite et un voyage toujours possible quand on en a envie. Je leur parle de sa dimension magique. Des âmes qui murmurent sous les yeux d'un lecteur. Je leur parle des amitiés profondes qu'on noue avec les auteurs. Je leur raconte ces improbables complicités qu'on noue parfois avec des mots qui ont plus de 2000 ans. Je leur parle de cette éternité là. Je leur explique les écrivains qui me sont devenus chers et dont j'ai eu la chance de faire la connaissance et de gagner l'amitié dans l'année passée. Je leur raconte la passion qui nous sauve. A quel point il faut savoir ce qui nous fait vibrer. S'autoriser à danser, à chanter, à jouer la comédie, à écrire, à filmer si c'est ce qu'on a en nous, si c'est le rêve qui nous meut. A quel point c'est beau de s'épanouir dans ce qu'on aime, même si ça met à l'écart des groupes, c'est souvent une solitude très heureuse. Et puis on finit par se la créer, notre communauté.
Vient le moment où ils m'invitent à parler d'engagement. Au sortir de cette campagne hystérisée, je savais bien que c'était un sujet. Je leur dis mon espoir, l'importance de se sentir reliés entre nous et pas séparés par des grands principes qui, au fond ne nous ressemblent pas. Je leur parle de l'importance de simplement faire sa part en fonction de ses talents et de ses capacités, que le monde ne se fera pas sans nous. Je leur parle du progrès qui n'est pas forcément sinistre puisqu'on a jamais eu accès à autant de connaissance, puisque des gens qui ne se seraient jamais croisés peuvent se découvrir des amitiés profondes (même si elles débutent en étant virtuelles).
Enfin je leur dis qu'il faut qu'ils se fassent confiance. Qu'il faut s'emporter, qu'il faut s'émouvoir de la chance qu'on a à être là et ne pas se laisser emporter à la facilité du cynisme. Il faut créer. La cloche sonne. Peu ont envie de partir. Quelques uns sortent. Ils restent, avides. Moi j'ai l'impression d'avoir écrit un beau texte et de l'avoir oralisé, fait passer dans mon discours pour la première fois de ma vie. J'ai ressenti un déclic. Un "cette fois on y va, advienne que pourra, tu t'en fous, vont pas te bouffer". Et je crois que c'est ce "tu t'en fous" qui est nouveau. On pourra m'aimer ou pas mais je n'ai d'autres choix qu'être moi. C'est peut-être ça la maturité. S'accorder le droit d'occuper sa place.
Ils me demandent comment je me vois dans trente ans. Je me dis que la seule chose que j'espère, c'est que je ne me serai pas trahi, que je me ressemblerai encore un peu. Que j'aurai eu une belle vie, une femme que j'aime et de beaux textes.
On arrive au bout. Je suis rincé. Heureux. Comme quand on a écrit et que ça tombait bien du premier coup. Ils applaudissent et me disent des mots touchants juste avant de partir. Je retiens leur regard, leurs visages, leur sensibilité et leurs espoirs qui rayonnent, leurs idéaux encore purs, leur enthousiasme, leurs promesses.
Je suis profondément ému.
C'était ma plus belle impro.

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