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Courir après les ombres de Sigolène Vinson

« Fulgurant » ai-je murmuré hier soir à la fin d’un chapitre.

Ça n’arrive pas si souvent que ça les frissons. Surtout en littérature. Vous pouvez trouver ça beau. Mais le truc qui vous pointe directement, mystérieusement, qui vous cueille au cœur de ce que vous êtes obscurément, sans toujours en avoir conscience, c'est beau comme un sortilège. Une rencontre absolue. C’est comme renouer un lien avec quelqu’un que pourtant on ne connaît pas. Découvrir que dans ses rêves, il y a les nôtres. Et découvrir qu’elle sait les nommer avant nous. C’est être éperdu comme un amoureux à chaque phrase. C’est en demander encore. Avoir envie de lui parler, qu’elle nous en raconte encore des histoires, parce qu’elle nous a rappelé l’enfant insatiable qu’on a toujours été.



Fin mai, j’ai découvert les mots de Sigolène Vinson. Je ne savais rien d’elle avant de la lire. J’ai lu les épreuves de son dernier livre, à paraître en aout. Je l'ai adoré, je lui écrirai. Mais je n’ai pas la patience de parler d’autre chose que d’elle en attendant. Ou bien la mauvaise foi. Je ne m’attendais pas à elle, à ce grand choc que j’ai tant aimé recevoir. Alors je lis son roman de juste avant : Courir après les ombres, paru chez Plon. Le mystère de son visage et de sa vie ne résistent pas longtemps à une recherche sur Google, je ne m'y attarde pas et je me replonge dans ses livres. Je me dis que la sortie du prochain est dans deux mois. Je me dis qu’il faut attendre. Je me dis surtout que je n'ai pas envie d'emprunter d'autres chemins. J'embarquerai dans celui-ci. Vous imaginez Christophe Colomb faire demi-tour devant un nouveau rivage, vous ?

L’été sera bordélique. Comme ma vie quand je la trouve belle.
Alors vous aurez mon second article avant le premier.
C’est comme ça.

Je me lance dans le premier chapitre. Je découvre son personnage Paul Deville, dans sa quête des derniers poèmes de Rimbaud à Djibouti. Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau. Lui achète des matières premières pour le compte des chinois à des pays d’Afrique qu’on dépouille. Il conclut des deals, dans une forme de troc moderne. Mais il est surtout obsédé par les vestiges que la littérature laisse dans ces pays lointains. Les intérêts de son employeur ne sont qu’un prétexte à sa quête véritable. Ces trésors littéraires improbables et fantasmatiques dont il veut être le découvreur, et qui changeraient peut-être la face du monde. L'alchimie des mots, sa seule véritable matière première.

Il y a là quelque chose de mes obsessions. De l’immoralité qui se terre dans notre vie de tous les jours, de cette exploitation cachée dans les batteries de nos téléphones au lithium, le pétrole de nos voitures, les déchets nucléaires sur des plages empoisonnées. Cet envahissement hideux du capitalisme le plus débridé dans les paysages qu’il asservit, dans les existences qu'il détourne et qu'il avilit. La détresse que l’on cache sous de beaux emballages et des bonnes consciences de grands groupes prétendument éthiques. Le désespoir de ceux qui fuient pour aller échouer sur nos rivages, martyrisés et dépouillés par leurs passeurs pour aller ajouter la nuance de nos cieux à leur misère.

Et puis il y a l’idéal. Celui après lequel court le héros, avec l’opiniâtreté des chasseurs de trésors. La poésie d’une épave, qui referme peut-être un fragment de légende. J’ai la fascination des vestiges, des reliques et des vieux manuscrits, des témoignages d’existence, de l’émotion devant une écriture tarabiscotée à la main, comme un portrait de celui qui l'a tracée. Rimbaud ne m’a jamais tant fasciné que lorsqu’il est parti dans le désert après quatre ans de poésie qui ont bouleversé l'art.

Le monde a été à changer, toujours. Jadis comme maintenant.

C’est le message de ce livre qui fait correspondre la réalité et les rêves qu'on lui superpose pour la rendre soutenable. Même quand on est dans le mauvais camp. Le cynisme du héros a un besoin vital de poésie. C’est une schizophrénie intime. Il paiera à prix d’or les amis locaux qui le seconderont dans ses chimères. En pillant les richesses, il veut en trouver d’autres. Celles qui durent. Celles que rien ne peut souiller. La beauté sans les compromis et les marchés de dupes. 

Sigolène Vinson a le verbe nu, exigeant, superbe. Elle plante son regard dans le vôtre et ne vous lâche pas. C’est direct. Sans fioritures. Il y a là quelque chose d’entier. Une beauté de diamant brut. Elle ressemble à une guide qui marche d’un bon pas et au rythme de laquelle il faudra se faire. C’est une langue du désert, essentielle, minérale. Ça expose directement et sans circonvolutions. Ça existe et ça se dévoile comme une histoire ancienne, comme les parois d’une grotte avec des dessins antiques dont on comprendrait tout de suite la singulière beauté. Chaque phrase a une incroyable charge poétique. Quelque part entre le roman et le poème en prose.

C’est quelque chose d’avant les mots qui vous envahit. Qui vous engloutit. Qui vous fascine comme un feu dans la nuit noire. Comme un rêve qui se poursuit à chaque page. Ce sont des mots qui peu à peu s’écoulent dans vos veines comme une ivresse. C’est un voyage, une exploration magnifique.

J’ai l’impression d’un nouveau monde. J’ai l’impression de le redécouvrir avec ses yeux, avec son style. J’ai l’impression de valeurs communes. J’ai l’impression bizarre de la retrouver alors que je ne la connais pas. Comme si ses romans comblaient un désir ancien. C’est fort, c’est dense. C’est une écriture qui ressemble à la grandeur spontanée des dessins de Delacroix quand il dessinait ses voyages. Il paraît que Sigolène a grandi en Afrique. Je ne le sais pas. Je me fais un devoir de la découvrir par ses mots, uniquement par ses mots. Sans intermédiaires. Pour prolonger tout ce que j’ai deviné en elle. Quelqu’un qui vous explique le monde jusque dans ses errances, sans jamais se départir d’un point de vue poétique. Elle fait de ses personnages aux destins liés et de son histoire des abstractions, des symboles, des métaphores, des sensations, des suggestions.

Des fulgurances.

Des problèmes aussi qu’elle nous incite à considérer, la consommation dans ce qu’elle peut avoir de barbare en même temps que la grâce d’une jeune pêcheuse amoureuse, la belle Mariam, reine et bienfaitrice des requins qu'elle libère. Un monde hésitant toujours entre l’abject et le sublime. L’éternité, la mer allée avec le soleil et ces trafics qui en sont l’exact contrepoint. L’auteure invite à tout embrasser, à ne pas condamner ou célébrer trop vite, mais juste à tout ressentir de manière lucide. Et à regarder en face ce qu’on s’entraine à ne pas voir : l’injustice profonde sur laquelle repose notre mode de vie, ces pays soumis à l’exigence de notre guerre économique, leurs ressources que l’on épuise. Les cargos qui saturent les mers. Les pirates somaliens qui les menacent. Notre équilibre précaire, notre cupidité et notre insatiable fuite en avant.

Et puis en permanence cette prise à la beauté aussi directe et superbe que celle de Hemingway dans le Vieil homme et la mer.

Sigolène Vinson a l’engagement poétique. Elle me fout régulièrement les larmes aux yeux.

C’est beau. Putain, c’est beau.

Fragile et éternelle, il y a la poésie. Comme une sorte de vérité, première et toujours incongrue. Toujours étrange et énigmatique. Les rêves se réfugient là où ils peuvent.

Dans le collier de perles d’une femme aimée où une vieille malle jetée à la mer.
Dans la folie de ce qui nous émeut, de ce qui nous fait frissonner, de ce qui nous fait vivre.
Dans ce qui est bien plus grand que nous.
Dans la majesté d’un requin libre, un poème de Rimbaud, le corps chaud d’une amante.
Dans ce qui ne se dit pas, dans ce qui est inestimable.
Dans les trésors que l’on cherche, les sensations que l’on éprouve, les émotions que l’on ne saura jamais vraiment enfermer dans les mots.
Dans ce mystère qui nous a faits humains. Soumettant le monde et gardant pourtant cette incompréhension fondatrice, cet émerveillement devant le spectacle qu’il offre et qui nous dépasse.
Dans nos rêves et nos attentes, qu’aucune richesse ne saura jamais combler.

Connaître le privilège d’un regard qui vous change. 
Cette écriture qui rappelle à la fois la beauté extrême qui nous entoure en même temps que la laideur de nos usages et de notre modernité.


Avoir envie de marcher encore un moment dans les pas et dans les mots de Sigolène Vinson.

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