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Handi Gang de Cara Zina

L’autre jour une amie me dit qu’elle sort d’une colère noire, car on venait de lui expliquer au téléphone que la Tour Eiffel n’était pas totalement adaptée aux fauteuils roulants, que l’on n’y pouvait pas monter facilement. Je sens sa fureur. Je lui oppose un truc ironique. Comme c’est mon réflexe, comme pour me voiler la face. Pour éviter la colère. Ça sonne faux. Ça tombe à plat. Ça me dérange. Souvent j’arrive à tricher avec ça. Je lui dis que j’ai l’habitude. Que c’est révélateur que le plus grand symbole français ne soit pas totalement accessible. Moi je suis immunisé maintenant, pensais-je. Je tourne autour. Je m’y fais. Je me résigne. Je m’avoue vaincu et je fais pas chier, comme c’est la loi non écrite dans à peu près tout ce qu’on entreprend quand on est assis.

Et là, ce jour-là, je me dis qu’elle est belle sa fureur. Qu’elle est normale. Qu’elle découvre un peu ce que je vois chaque jour, jusqu’à en développer une certaine indifférence, un certain fatalisme, une certaine lâcheté aussi, que je suis assez malin pour faire passer pour de la sagesse. Mais en l’occurrence c’est de la triche. En réalité, j’ai la rage. Un truc rentré. Bouclé à double tour au fond du ventre, comme un démon qui me dévore en silence.

La vérité c’est que j’ai mal au bide.

Parce qu’à coups de litotes, on a atténué les choses. A coups de « mobilité réduite », d’initiales, de précautions, de démarches kafkaiennes et de circonvolutions diverses et improbables on atténue le scandale et l’injustice fondamentale.

La colère qu’on traine de naissance.

Les simples mortels découvrent ce que ça fait d’être traités comme un problème, un symptôme, un numéro dans la stupeur de leur grand âge ou dans la maladie qui les fauche dans des hôpitaux déshumanisés. Moi j’ai su ce que c’était au premier souffle. Et depuis je me bats contre ça, à toujours demander, à avoir besoin d’aide, à remercier. A faire bonne figure. A démontrer que je suis charmant, intelligent, pour faire oublier l’éléphant dans la pièce. Pour qu’on se dise à quel point je suis extraordinaire malgré tout. Un exemple. Ce genre de foutaise.

On n’en parle pas. Ça ferait du mal. C’est pas joli.

La vérité nue, c’est que j’en ai marre. Que je n’en peux plus d’être en sursis, au bord du réel, juste toléré, à échafauder des plans de bataille pour aller juste à une soirée dont j’ai envie. A me ruiner en taxis parce que les trottoirs et les transports en commun sont encore impraticables. A me demander si je pourrais aller aux toilettes.

Alors plutôt que de développer cette indifférence ignoble, cette sagesse de pacotille, cette attitude qui ne dérange rien, j’admets que dans la belle colère de mon amie, j’ai vu le reflet de la mienne.

Parce que j’en ai ma claque, certains jours, de ne vivre qu’à moitié. En liberté conditionnelle.



Sur facebook, Philippe Jaenada parlait de ce bouquin, de cette lecture où je n’irais pas, à l’autre bout de Paris. De cette fille qui parlait de handicapés qui n’en pouvaient plus et passaient à l’action directe. Peu de choses m’ont rendu violent. Il me dit que ma révolte à moi est d’une autre nature, par la culture et par les livres. Je lui réponds de se détromper, que j’ai depuis longtemps ce rêve de voir enfin ces handicapés angéliques s’énerver et tout exploser. Et parler de ce livre, c’est parler de cette envie de révolution. De ce qu’il réveille en sursaut. Et du soulèvement de ses personnages qui ressemble si fort à ce que je retiens. Et je n’ai pu résister au jeune Sam et sa bande, cette envie de réveiller les consciences, par leur activisme, j’ai connu une sorte de soulagement cathartique. Ou de défouloir.

Au fond, il n’y a que comme ça, par le choc, qu’on peut mettre fin à toutes les ségrégations. Sinon il y aurait encore des plantations de coton dans le sud des Etats-Unis, ou des descentes de flics dans les bars gays de San Francisco. On emprisonnerait encore Oscar Wilde. On tuerait encore Malcolm X ou Martin Luther King. Au bout d’un moment il faut forcer le monde à voir son hypocrisie en face. Et ce n’est pas en changeant un logo et en lui donnant une allure moins « victimaire » ou « stigmatisante » que les choses vont bouger. Il s’agit de se faire menaçants. Si un commerçant refuse d’adapter sa boutique, il s’agit de lui briser. Pas de lui coller une amende. Ces jeunes lycéens en font une démonstration assez éloquente.

Être une communauté et une minorité qu’on respecte et qu’on craint et pas pour laquelle on a de la pitié ou qu’on tente d’absorber, d'assimiler dans un négationnisme bienpensant. Si elle avait conscience d’elle-même et de son influence, elle serait de loin la plus forte du pays. L’intégration est d’ailleurs une escroquerie, une pensée de valide. Un handicapé demeure une anomalie à rectifier. Un grain de sable dans la matrice et dans les étiquettes. Je sais ce que ça coûte de tenter d’atteindre la norme d’un monde qui vous rejette. Ça exige bien davantage que des allocations, des places réservées (alors que beaucoup ne peuvent pas conduire) ou des plans inclinés. C’est adopter un autre point de vue et d’autres références. Ne pas comprendre l’autre avec nos codes, mais se mettre à sa place. Avec ses contraintes, ses douleurs, et sa fatigue. Et ne pas vouloir le changer. C’est incroyablement dur. Et ça n’a rien d’une empathie douce. Telle est ma colère. Que l’on soit encore considérés comme si gentils, si plaintifs, si inoffensifs. Ceux qu'on expose au Téléthon.

C’est tout ce qui s’est éveillé quand j’ai reçu Handi Gang de Cara Zina aux éditions Libertalia. Et j’ai su que je ne pourrais pas en parler comme d’un autre livre. Parce qu’il mettait des visages sur ma fureur, et que j’en perdais le sommeil, la nuit dernière à ourdir cette chronique. La colère montait. Comme un raz de marée. Une digue qui cédait, d’une manière violente et désordonnée. Exactement comme les actions du petit groupe qui, assez vite, dépassent son instigateur. Et deviennent presque terroristes. Et ça se comprend un peu. Il y avait toutes mes frustrations là- dedans. Et toutes les dérives incontrôlables d’une colère qui éclate et échappe à tout contrôle, parce qu’elle a trop longtemps été contenue. Cette révolte qui dépasse celui qui la provoque, comme un incendie qui découvre sa capacité de nuisance. Et cette mère magnifique, Djenna, écartelée entre la compréhension profonde de son fils et son envie (d’abord assez peu assumée), d’avoir une vie normale, épanouie, émancipée de ces problèmes. Prise entre la légitimité de sa résistance et la crainte des dérives violentes dont ce justicier est l’origine. Car au fond, c’est un récit de vengeance.

Evidemment, il y a des choses qu’on ne sait pas. Que vous ne pouvez connaître si vous ne les vivez pas, ces places près des sorties de secours au fin fond des théâtres « pour notre sécurité », les galères pour passer d’une classe à l’autre au collège, ces procès staliniens aux maisons du handicap pour vérifier que vous ne fraudez pas, ces financements qui trainent des années pour un nouveau fauteuil roulant, ces centres adaptés aux 400 diables où l’on veut vous parquer, avec des gens comme vous, parce que c’est plus facile et que vous y serez autonomes (avec une équipe de soignants pour vous superviser, je n’ai jamais pu y penser sans rire), ces ascenseurs en panne ou trop petits, ces chemins détournés, ces associations dépassées, ces organismes censés vous faciliter la vie et qui font tout le contraire en vous foutant inlassablement des bâtons dans les roues, le personnage de cette mère qui s’inquiète, se bat en permanence et tente de retrouver sa vie de femme et qui fait penser à ces proches qui sacrifient une partie de leur liberté à tout ça, à ces choses qui ne devraient pas prendre tant de place, à cette inquiétude de « que se passera-t-il à nos vieux jours ? », à ces allocations imprévisibles qui interdisent toute indépendance puisqu’elles sont même indexées aux revenus des conjoints…

La vérité c’est que rien ne marche. Et qu’on le fait croire. Parce que c’est mieux de détourner le regard et de dire qu’on s’occupe de ça. Qu’il faut être patient. Qu’on va encore repousser les échéances. La vérité, c’est que cette étrange forme de ségrégation se maintient dans une indifférence quasi générale.

Cette mise sous tutelle, sous-entendue et permanente, qui donne à vos moindres envies, à vos moindres gestes même les plus anodins l’allure d’un combat contre des moulins à vent. Cette cécité aussi d’une société mal informée qui n’a jamais vraiment bien compris, jamais vraiment bien réfléchi à la façon dont on devrait traiter la différence, la reconnaître en tant que telle dans toute son intégrité, et non la corriger ou l’ostraciser.

La vérité, c’est que j’ai bientôt 40 ans. Et que je serai mort avant que tout change. Parce que tout est d’une effroyable lenteur. Et qu’on ignore même toute cette réalité. D’être toujours considéré comme un enfant ou une charge, un caillou dans la chaussure de la société qui a intérêt à se faire discret. Un indésirable et un intouchable.

J’ai l’air cruel ? J’ai l’air ingrat ? J’ai l’air de mauvaise foi ? J’ai l’air d’exagérer ? On sent que vous n’attendez pas votre heure depuis 38 ans bien sonnés, à faire tout ce que vous pouvez pour enfoncer la porte et que votre destin commence. Alors ouais. Parfois. Comme il est dit sur le quatrième de couverture, comme on le voit tout au long du roman, on pourrait bien tout faire péter.

Certes le problème est délicat. Il est rare de le voir évoqué sous tous ces aspects, comme ici, et d’en voir soulignés la violence et surtout l’absurdité, d’une plume qui ne manque pas d’humour. Car bien souvent et avec un peu de distance ou de philosophie, votre vie ressemble à une farce dadaïste ou à un sketch des Monty Pythons. Je rêvais d’un Fight club du handicap depuis des années. Cara Zina l’a écrit. Avec à l’intérieur tout ce dont je viens de parler ou presque. Et ça fait du bien. Ce ne sont pas des anges, ce sont des garnements qui revendiquent leur droit à l’être. Des ados dont les élans débordent. Et qui se débarrassent de ce fardeau dont les préjugés projetés sur eux les accablent.

Dans ce bouquin, les humiliés, les offensés, les dépendants revendiquent leur indépendance.
Et ça m’a fait du bien de savoir que je n’étais pas seul à avoir mal au bide.
Ça me fait plaisir de voir ce sujet devenir de plus en plus un motif littéraire, bien loin des idées préconçues.
A éprouver en lisant cette envie violente et désordonnée de commencer à vivre.

Sur la dédicace, Cara Zina m’a écrit « salutations révolutionnaires »
Cette chronique sera ma manière de lui rendre son salut.
Et de lâcher les chiens.
Aux premières pages j’ai su qu’il ne pouvait en être autrement.
Il a changé un truc en moi ce livre, brisé un silence et une résignation dont je commençais à croire qu'elle était légitime.


Bonjour ma colère, salut ma hargne, et mon courroux, coucou.

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