Accéder au contenu principal

L'Appel de Portobello road de Jérôme Attal

C’est une mélancolie étrange de refermer un livre. Clore une parenthèse. 

Ça fait le même effet que de quitter une maison qui a abrité la félicité de quelques jours de vacances. Avec la découverte de sensations qu’on n’aura jamais plus, ou plus vraiment comme ça. On pourra revenir sur les lieux, mais ils ne se dévoileront pas comme sous la surprise et la naïveté des premiers regards. J’ai refermé L’Appel de Portobello road de Jérôme Attal (publié chez Robert Laffont) il y a cinq minutes. Et je ressens un peu ça.



J’avais l’intuition que j’allais bien l’aimer. Parce que le mec m’avait fait bon effet. Je l’avais croisé à une soirée d’anniversaire, sans avoir rien lu de lui, il m’a fait une dédicace touchante au salon de Saint Maur en poche, un dimanche de fin juin. On a conversé un peu, lui connaissant un peu mon albatros et mon facebook et moi dans l’attente de le lire. Un type sympa, doux et chaleureux, qui profitait de la rencontre et en prenait le temps, collant des gommettes un peu partout dans mon exemplaire. A la lecture, c’était joli, des flashs de ce moment disséminés dans les pages. Moi j’étais pris dans le bordel des lectures qui saturaient ma boite aux lettres. J’ai passé presque tout juin dans un état fébrile, à vouloir tout lire en même temps, à entrecouper tout et à ne plus avancer. En juillet, j’ai décidé que bon, tant pis, j’allais faire comme je le sentais. C’est là que j’ai retrouvé Jérôme Attal.

Aux premiers mots ça prend. On le sait. On sait vite en général. Pas besoin d’attendre. Les livres, c’est comme les gens, ça colle d’emblée ou jamais. Le bouquin commence par un prologue étrange, un conte japonais. ça vous embarque. Et puis, en découvrant Ethan, un musicien un peu loser dont le seul titre de gloire est d’avoir composé le jingle météo d'une chaîne du câble j’ai su qu’on allait bien s’entendre. Un soir, il reçoit un coup de fil étrange et fantomatique : ses parents disparus depuis longtemps l’appellent pour qu’il dise à sa sœur qu’ils pensent sans cesse à elle. Imaginez la surprise : déjà les morts téléphonent assez rarement (les négligents !), et Ethan est persuadé d’être fils unique.

Commence alors une singulière enquête et une étrange odyssée. Il s’en ouvre à son copain Sébastien qui, secourable, lui prête sa voiture, une Triumph, au volant de laquelle il n’est pas très à son aise. Se fiant à la mémoire défaillante d’une tante qui a Alzheimer, il se lance sur les routes à la recherche de cette fille. Jusqu'en Belgique.

J’aime par dessus-tout quand le réel se fait poétique. Quand il y a une étrangeté qui en délivre les possibles. Quand tout devient plausible, même les métaphores. Quand le rêve est envisageable. Ici on prend un personnage assez seul et désabusé, mais la langue de Jérôme Attal a ce quelque chose de tendrement ironique qui annonce un voyage particulier. Au fond, j’aime bien quand on décrit juste ça. Je ne suis pas le genre de gamin à beugler « Quand est-ce qu’on arrive ? ». Non, en vérité, je m’en fous. J’aime bien les questions sans réponses et les points de suspension, ça laisse le temps de rêvasser. Et ce roman, c’est ça. Un trajet. Une rêvasserie. Un doux délire. C’est une ivresse contemplative, un peu mélancolique et un peu déjantée. C’est joli comme un sourire discret qui vient se poser sur le monde.

Alors on le suit, ce type qui ne sait pas vraiment où il va, au volant de cette voiture qu’il ne sait pas vraiment conduire. Et c’est joli. Parce qu’il voit tout ce qui lui arrive avec un air un peu éberlué, un peu interloqué, se rendant à l'absurde. Même ses colères sont tendres. On a un peu l’impression d’une insomnie qui ne sait plus très bien discerner la veille des rêves. En fait ce qui lui arrive est bien souvent totalement barré, de la rencontre avec des camionneurs qui admirent son travail musical et lui font goûter à une once de gloriole, à cette nuit alcoolisée avec deux Pompom girls tchèques, cette fête Belge totalement incongrue et sa rencontre avec des amateurs de tarte au riz…

On est dans l’incongruité, dans ces images surréalistes et ces univers indécis qui précèdent parfois le petit matin. Il y a là comme une sorte de torpeur poétique. Et une manière de peupler sa vie des visages qu'on a glanés le long du chemin. Tout peut arriver, de toutes façons, Ethan tentera de suivre. Tout ce qu'il croyait est remis en cause, alors tout ce qu'il vit ressemble à un malentendu. Il traverse tout cela avec une jolie nonchalance.

D’ailleurs le voyage se fait largement de nuit. Ethan est là, dans cet univers qui pourrait être d’Edgar Poe, si c’était un tendre et s'il était belge, ce réalisme qui dérape et permet l’intrusion de l'onirique, comme si les paysages qu’on traverse ressemblaient à notre esprit quand il se met à battre la campagne. Ce roman, c’est une petite ivresse. On enchaine les chapitres comme on se permet une gorgée de plus.

Et il y a tout ce qui est suggéré avec élégance: le manque, le deuil, la fragilité aussi, tous les secrets que les disparus ne nous dévoileront plus, le côté dérisoire de nos certitudes, et ce qui fait que c’est si beau parfois de s’écarter de nos habitudes et des histoires que l’on croyait connaître.

L’Appel de Portobello road, c’est avant tout le doute qui s’invite dans une existence et en bouleverse le cours. C’est beau, on le sait bien depuis Rimbaud, les sens qui se dérèglent. On se laisse embarquer dans cette étrangeté douce, et ça fait du bien, de ne plus trop savoir où on va, de se laisser porter, au gré des rencontres toutes un peu farfelues, parfois jusqu’à la grâce.

Ça donne un bon roadtrip littéraire.
Plus que jamais ici, lire c'est "célébrer l'anniversaire de l'instant".
Ça donne une belle parenthèse

Et ça se conclut avec ce joli soupir qui accompagne parfois comme une nostalgie les livres qu’on referme.

Soutenez l'Albatros sur Tipee

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …