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Les Foo Fighters à Bercy

Ce concert devait avoir lieu le 15 novembre 2015. Deux jours avant, il y avait eu ce massacre au Bataclan. L’état d’urgence. Dans la stupeur qui s’ensuivit, le spectacle fut annulé. Je me souviens d’en avoir été un peu soulagé plus que déçu, je n’avais vraiment plus le cœur à m’y rendre. Alors quand j’ai su que les Foo Fighters revenaient à Paris après trop longtemps d’absence, j’ai bondi de joie. J’ai réservé dans la minute. Il me fallait refermer cette attente. Ce souffle qu’on retient et qui ne se libère que dans les beaux concerts.



Bercy est le lieu de mon premier concert véritable. J’avais 15 ans. C’était en 1993. C’était les Guns N’ Roses avec Brian May, le guitariste de Queen, qui tentait d’en faire perdurer l’héritage en première partie. J’y suis retourné plusieurs fois, pour Metallica, ACDC, Bruce Springsteen, David Bowie ou Bob Dylan. Mais aucun concert n’a jamais surpassé ce baptême du feu. Jusqu’à hier soir. Quelque 25 ans plus tard ou pas loin. Il n’est jamais trop tard pour renouveler un émerveillement.

Mon amie Layla qui court le monde pour jouer sa pièce avait pu attraper un train pour revenir à Paris et être ma cavalière. Elle ne connaissait pas bien le groupe et allait le découvrir sur scène. J’aimais cette idée, je connaissais l’énergie de Dave Grohl, jadis batteur de Nirvana, son enthousiasme incroyablement sincère, intègre et communicatif. Layla et moi ne nous retrouvons que pour ce genre d’évènements improbables et merveilleux (elle m’a permis de recevoir le darshan de Amma, et m’a accompagné pour assister à la lecture magnifique de Ceci est mon sexe de Claire Barré, dans le sous-sol en pierres d’une librairie normalement totalement inaccessible pour moi). On a l’extraordinaire en partage.

Je prends un taxi qui m’entretient du cours du pétrole, des voitures électriques, de l’époque transitoire, de la mairie de Paris et des voies sur berges piétonnes. Je réponds distraitement, j’ai simplement hâte d’arriver. Aux abords de la salle, je vois des barrières partout, des files d’attentes, des flics qui font la circulation et des agents de sécurité. Je me dis que l’époque a changé. Mais les gens rayonnent toujours du même éclat dans ces moments-là. Je vois des couples enlacés. Des amis qui se retrouvent. Des sourires. Ces instants et ce frisson particulier d’avant la musique qu’on va partager. 15 000 cœurs qui s’apprêtent à battre à l’unisson. Je retrouve Layla dans un grand sourire. Elle s’empare de mon fauteuil roulant et le pousse d’un pas rieur. On ne s’est pas vus depuis des mois. Elle me demande des nouvelles de toute ma famille. J’élude un peu. Elles ne sont pas toutes bonnes. On entre. On se fait fouiller, un peu comme dans un aéroport. On va partager une bière et se raconter un peu ce moment étrange de nos vies qui changent et qui décollent.

On prend place en haut des gradins à droite de la scène. La fosse est remplie, les sièges autour sont encore clairsemés. La lumière s’éteint à moitié. La première partie commence. Du heavy metal bien bourrin dont en vérité, je n’ai pas distingué grand-chose. Plus trop mon truc. Mais ça aurait sans doute plu à mon fantôme de quinze ans, qui me dévisage dans la tribune d’en face. Je lui souris pendant qu’il me toise de toute son arrogance. Layla me murmure en voyant ma circonspection devant le premier groupe : « T’en fais-pas, ça va bien se passer ! ».

Après un intermède, la lumière s’éteint totalement. L’attente ne fut pas longue. Une clameur immense s’élève. Me retourne les tripes. Me prend à la gorge. Me donne envie de chialer. Des milliers de cœurs explosent de joie en même temps alors que Dave Grohl s’avance sur les accords clairs de sa guitare bleu-ciel. Il dit que ça fait trop longtemps, que la soirée sera longue, qu’ils joueront jusqu’à n’en plus pouvoir et sans rappels. Et certaines chansons de leur nouvel album à sortir en septembre, on sera les premiers au monde à les entendre.



Et ça commence. On danse, on oublie tout. On s’abandonne et on s’aime. Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait, d’entendre en vrai les chansons que je rabâche chaque jour, avec le même frisson sans cesse recommencé. Entendre la voix de mon compagnon des temps troublés, de celui qui me remonte le moral quand je ne l’ai pas, de cet ami qui toujours s’est arrangé pour me redonner l’élan et le sourire quand je ne savais plus quoi faire pour les retrouver… Rien que de le dire j’en frissonne. Et oui j’en ai eu les larmes aux yeux. Parce que les Foo Fighters, c’est la B.O de mes réconforts, de mon nouveau départ et de ma résurrection.

« It’s times like these, you learn to live again ».

Si tu savais, Dave, putain, si tu savais comme tu m’as sauvé.

C’est ça que je veux dire. C’est ça qui m’a submergé. A l’intro de « Walk » en particulier, où je me suis mis à chanter de toute mon âme, faux, sans doute, mais y avait tout ça dans mes cris. Et cette surprise à être là. A vivre ça. A se dire sans cesse « Absorbe tout, souviens-toi de tout ».

Je n’ai pas bonne mémoire. J’aimerais être de ceux qui retiennent tout en détails. Tout ce dont je me souviens c’est de ce moment où l’armoire à glace devant moi s’est levé obstruant mon champ de vision (et j’aimais même pas son T-Shirt), j’en étais à me demander si j’allais devoir le contempler pendant deux heures. Et un petit homme en fauteuil à côté de moi me fait signe de me placer derrière lui où la vue est plus dégagée. Et il me sauve. On se sourit. On ne se reverra jamais. Mais je ne l’oublierai jamais non plus.

Et puis il y a cette communion profonde. A chaque chanson. L’émouvant « Wheels » qui prend une dimension presque aerienne. « My Hero », « Arlandria », la furie de "Rope", la ballade aux accents irlandais "Skin and bones", avec son accordéon mélancolique. « All my life » et son explosion cathartique. Pas de grand cirque. Pas d'effets spéciaux ou de feux d'artifice. Juste des mecs qui mettent tout leur coeur dans ce qu'ils jouent.

C’est un souffle qui emporte tout. Y a ma vie dans ces chansons comme y a du sang dans mes veines. C’est mon rythme. C’est mon monde. C’est comme s’en souvenir à chaque fois. A chaque intro. Et apprendre à voler comme dans le grandiose « Learn to fly » que des centaines de musiciens italiens avaient repris dans une vidéo devenue virale, pour inviter le groupe à venir jouer dans leur ville. 
On se souvient de ce que c’est que l’émotion et la joie, la vraie.



Et puis il y a moi. Moi qui me retrouve, dans la voix et la guitare de Dave Grohl, la batterie puissante de Taylor Hawkins (tellement fan de Freddie Mercury qu’il refait le coup du grand homme en nous faisant chanter « hello » sur tous les tons comme à Wembley en 1986). Et puis il y a le sourire de Layla qui n’arrête pas de me dire « Merci, c’est génial ! ».

« This is a call to all my last resignations »

Tout ça résonne. 

Le temps de vivre. 
Le temps de se lancer. 
Le temps d’être soi. 
D’envoyer les deuils et les coups du sort au diable. 
Libres de tous les fardeaux qu'on traine. 

Je ne me souvenais pas que la vie pouvait être encore si bonne.
Je ne savais pas que j’étais encore assez jeune pour être capable de moments comme ça. 
Purs, simples et directs. Décomplexés. 
Voir des milliers de cœurs s'ouvrir.

« I’v waited here for you, everlong ».

Et ça valait le coup d’attendre. Je vois les bras qui se tendent, les mains qui se joignent dans une mer en cadence. Des pogos déchainés dans la foule, là en bas dans la fosse. Et des gens qui se lèvent dans les gradins. Et mon sourire qui se déploie de toutes ses dents. On danse, on se prend dans nos bras. On se ressent.

C’est ça être vivants.
C’est ça être là.
C’est simple.
C’est grand.
C’est humain comme un cœur qui bat fort.

Et la foule devient le même visage immense, vibrant de la plus belle des amitiés. Elle devient le reflet de nos coeurs. De nos histoires qui se confondent. De tout ce qui fait ressortir le meilleur de nous (« The Best of you »). Toute la joie qui nous manque, toute la force qui nous fait défaut, Ces chansons nous en redonnent à profusion dans d'inoubliables crescendos.

Saisir le fugitif et l’absolu dans la musique. L’éternité et le périssable. Ce qui nous fait humains. Dans toute notre beauté, dans toute notre noblesse, de toute la force de nos cœurs brisés et des morceaux qu’on recolle. 

Je me souviens de tout. De tout.

Et j’existe. 

Comme le souvenir de ce môme d’il y a 25 ans qui me contemple là dans le gradin d’en face.
Hier soir, je me suis réconcilié avec lui et avec pas mal d’avenirs.
Et les coups du sort pourront bien aller se faire foutre.

J’ai trouvé ma congrégation. 
J’y ai retrouvé la foi sincère et pas des espoirs faussés.
J’ai vécu quelque chose à partir de rien
J’ai parcouru mes autoroutes sonores

J’en suis ressorti encore un peu plus vivant.

Elle a raison Layla :

« Merci, c'est génial ! »

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