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Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer

Ressentir les esprits disparus, comme des passés qui vous traversent et rendent son souffle à l’histoire. C’est ce que je recherche dans la lecture, dans les films. Particulièrement concernant la seconde guerre mondiale et ses témoignages qui marquent au fer rouge. Ces images du Fils de Saul qui vous hantent, les intimités détraquées en huis clos de la Chute, le froid regard des Bienveillantes qui dissèque ce passé dans l’indifférence d’un monologue intérieur sans remords.

J’ai été constitué par ce genre de récit, dont je constate avec stupeur qu’ils commencent à se raréfier, la mémoire à s’atrophier. Ça va vite. Les consciences, par paresse, par lâcheté aussi, parce que ça nous confronte à nos contradictions, ne veulent pas s’encombrer de passés trop lourds. Pourtant l’horreur nazie continue de nous façonner et de constituer un terrible précédent. Avec également ce degré de fascination morbide que l’on ressent devant le mal à l’état pur. Très tôt, plutôt que de le rejeter, je m’y suis régulièrement plongé. J’ai voulu regarder cette réalité en face. Ce qu’elle disait de notre humanité et de comment on a pu la pervertir à ce point.



Je reçois le livre en mai. Il sort le 23 aout. Je suis dans une période un peu confuse. L’hésitation, juste avant l’été. Plusieurs romans dont je tente la lecture. Aucun mot ne me retient. Aucun mot ne m’accroche. Sans doute avais-je trop lu ces derniers temps. Peut-être étais-je lassé. En désespoir de cause, je tente d’écrire. Là non plus, rien ne sort. Alors j’étale les livres. Je les feuillette avec impatience et fébrilité. Et puis je tombe sur les épreuves de Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer. Un premier roman aux toutes jeunes éditions de l’observatoire. Il a retenu le regard de Lisa Liautaud, éditrice en charge du secteur littéraire. Et souvent, je me suis retrouvé dans sa sensibilité et dans ses choix.

Cela commence par le regard d’un homme détruit. Par les persécutions, par la captivité, par l’inhumanité des camps et de la déportation. Ce qui dépouille de tout, hormis de la nécessité de tenir, de survivre. Même si la mort peut survenir à n’importe quel moment, même s’il faut se comporter en bête traquée pour échapper aux massacres et à un monde devenu fou.  Aux premières lignes, on fait corps avec Aimé, c’est viscéral, c’est haletant. Ça vous happe véritablement. Une colonne de captifs fourbus est emmené dans une grange. Pour y être enfermée. Pour qu’on y mette le feu. On ressent la résignation. On ressent de la stupeur aussi. Toujours. On a beau le savoir. On a beau être prévenu. On ne s’y habituera jamais. Un homme parviendra à s’échapper, liera son destin à une mère et à sa fille, Ava. La fillette, dans sa fuite gardera toujours contre elle un rouleau de lettres.

Ce sont les missives d’un père qui s’adresse à sa fille adoptive, lui racontant sa persécution et le camp où il est prisonnier. Elle ne lui répondra jamais.

Elle, c’est Magda. Réfugiée dans sa nostalgie d’un monde doré dont elle était la reine.  Elle assiste à une dernière représentation du Crépuscule des dieux, troublée par les bombes, avant de se réfugier avec le dernier cercle de fidèles d’Adolf Hitler dans le bunker. C’est l’autre versant du roman. Ces scènes d’intimité totale où la névrose règne. Où l’on découvre une femme qui trompe son ennui dans les livres et le fantôme d’un amour de jeunesse, Viktor. Elle est l’épouse de Joseph Goebbels à qui elle a lié son sort. Une sorte de première dame nazie, dont les rejetons ont fait la fierté de la propagande. On la découvre froide, calculatrice, trouble, lucide aussi devant son époux boiteux et servile, devant la dimension piteuse et détraquée de leur seigneur et maitre. On assiste aux derniers moments de son monde. Au plus près de ces secrets. De ce pouvoir qui a été le but de sa vie. De ce fanatisme aussi, ces crimes dont elle est complice. Il y a aussi ces enfants, dont chaque apparition est bouleversante puisqu’ils vivent dans l’isolement, les menaces de mort et de suicide, une atmosphère malaisante et un déni de réalité. Même s’ils sentent bien, eux, que la défaite est là. Et qu’on leur ment.

Ces rêves piétinés, ce sont ces humanités détruites. Cette mère qui tente de protéger sa petite fille. Cette mort qui rôde partout et qui peut frapper n’importe quand, ces personnages à qui on s’est attachés. Ces survivants des camps et des persécutions dont on aimerait tant croire qu’ils vont s’en sortir, à force de courage et de ruse. Ces êtres qui s’éteignent, parfois si proches de leurs libérateurs. C’est absurde. On se retrouve devant ces destins fauchés avec cette incompréhension presque animale qui vous saisit face à la mort, cette frayeur aussi devant une violence totalement gratuite et injuste. Plusieurs fois, ça vous saisit au détour d’une phrase qui vous coupe le souffle.

Et sans doute aussi glaçants, il y a ces gens qui préparent leur mort ou leur fuite dans le bunker. Avec ce chef, spectral, malade à demi fou, qui n’a plus de gestes que pour ses chiens et qui veut entrainer le monde entier avec lui dans l’abime. Ces soldats qui ne savent plus vraiment ce qu’ils gardent. Ces pastilles de poisons qu’on a distribuées en cas de nécessité, pour ne pas se faire cueillir par les vainqueurs et se faire les martyrs de cet enfer feutré, rythmé par le bruit des bombes.

La période est marquée certes. On a déjà beaucoup lu et beaucoup vu de films à son propos. Mais rarement avec cette puissance-là. Le style de Sébastien Spitzer est beau, comme un poème en prose sans emphase. On ralentit parfois pour faire durer le moment, on dit une phrase à haute voix parce qu’elle était parfaite, un frisson vous saisit quand le sort et la mort frappent un personnage, que ça soit par le canon d’un fusil ou par un cri entendu derrière une porte close. On a peur. On sait pourtant déjà ce qui va arriver.

On se retrouve absorbés par cette tragédie, effarés par cette fatalité, à la grâce des destins que par son prisme on approche. C’est somptueux de nuance, d’efficacité, de sensibilité et de justesse.

Evidemment je connaissais les décors. Je me souvenais même des traits de certains personnages, aperçus et entendus dans des multitudes de documentaires. Mais, je ne les ai jamais ressentis en moi. Hormis quand la salle de cinéma se taisait à la fin de la Liste de Schindler. Devant Lucie Aubrac quand elle était venue intervenir dans mon lycée. L’incroyable épaisseur du Pianiste de Polanski. L’horreur de Requiem pour un massacre.

Ici je me suis souvenu de tout ça. D’un souvenir qui ébranle et donne le sentiment de vivre et de connaître un peu tout ça par l’alchimie des mots qui ravivent ces fantômes.
C’est bouleversant.

C’est immense.

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