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Je suis ici pour vaincre la nuit de Marie Charrel

Certains livres arrivent par hasard et par chance.

J’allais partir de cette soirée d’anniversaire. Il se faisait tard. Un mec jouait de la guitare dans le petit café où j’avais été convié. J’avais fini mon mojito et la nuit était rythmée par les premiers départs. Je n’avais pas parlé à tous ceux que je voulais, comme c’est le regret qui conclut parfois ce genre de réunion. En sortant, je croise une amie qui me tance gentiment de m’avoir encore manqué. Alors je reste encore un peu. En face d’elle, il y a Marie Eugène, éditrice de chez Fleuve, que je ne connais pas. Elle me parle de ce roman de Marie Charrel. Je lui oppose paresseusement l’amas de livres qui attendent ma lecture et dont je commence à comprendre au fond que je n’en viendrai jamais à bout et que c’est toute la beauté de la chose. Mais ici, elle me plait. Sa flamme et sa passion me touchent. Quelque chose de profond s’écoule dans ce livre, je le devine déjà. Je sais que lorsqu’il arrivera, je le lirai, sourd à toutes mes autres obligations. Parce qu’il y avait dans son regard quelque chose d’impérieux, le reflet d’une émotion sincère. Parce que je sais d’ores et déjà que je ne résisterai pas à son titre mystérieux et très beau.

« Je suis ici pour vaincre la nuit ». Et ce nom étrange en sous-titre : « Yo Laur (1879-1944) »



Les romans sont des secrets qu’on arrache à l’obscurité. A l’indifférence du temps qui passe et qui, inexorablement, charrie l’oubli. Il arrive que l’on n’écoute plus les voix des disparus dans le silence, dans les non-dits qui hantent les familles, dans les trous de mémoires. Mais parfois, on s’arrête, le présent s’estompe et on entend la rumeur de ceux qui nous ont précédés. Lire ce livre c’est accorder cette attention-là. Le sentiment que leur tragédie et leur passage sur terre aura besoin de nous pour s’incarner, pour qu’on se souvienne de leur nom et de leur importance. Rien n’est plus triste que ces noms que l’on a oubliés et qu’on balaie d’un œil distrait quand on les croise dans les cimetières ou sur les monuments aux morts.

Les artistes qu’on oublie… Et leurs vies fulgurantes balayées par une postérité arbitraire.

Ce livre est un passé qu’on recompose. Un tableau croisé au hasard d’un repas de famille. Une lumière particulière. Un regard singulier qui transperce la toile. Quelle en est l’histoire ? Qui s’en souvient encore ?

Dans ce livre, on traquera les mots des vivants avant qu’ils se perdent dans la mort ou dans l’extrême vieillesse. Quand une histoire s’éteint avec ses derniers témoins, quand elle perd le souvenir des visages qui la rendaient vibrante. C’est ainsi que l’auteure va raconter son aïeule, Yo Laur, à partir d’un tableau de famille qui a retenu son attention. Elle va tout faire pour évoquer le parcours de cette femme mystérieuse. Recomposer sa vie pour comprendre son passé. Celui qu’elle n’a pas connu et qui pèse sur elle comme une ombre et une fascination.

Marie Charrel met d’abord en scène sa recherche. La biographe devient le sujet, la structure encadrante du récit, et sa quête est aussi passionnante que le personnage dont elle suit les traces. Peu à peu le voile se lève, de témoignages en archives, en écumant les bibliothèques. Elle fait la lumière sur ce nom qui peu à peu s’effaçait.

Yo Laur était la fille d’un peintre. Talentueux et assez reconnu, peignant de manière classique, bien souvent des chats. Sa fille va lui emboiter le pas et creuser le même sillon, jusqu’à égaler et surpasser son père. Elle va étudier l’art. Observer la révolution des fauves, subir un choc esthétique devant l’œuvre de Matisse. Elle va surtout faire de sa vie une aventure. Elle est insaisissable et libre. Elle est une artiste ambitieuse en quête de son identité. Elle va épouser un aviateur et voyager, connaître en particulier la lumière d’Algérie et sortir des clichés coloniaux pour peindre des portraits sublimes de femmes arabes, sans les breloques et le folklore qu’on leur apposait alors. Elle ne cessera de dessiner. De traverser son époque et d’y apposer son trait. Jusqu’à sa déportation à Ravensbruck.

C’est le lieu du premier chapitre, une sorte de prologue. On découvre la mémoire de cette femme, son ressenti écrit en italique. On sait que c’est ici que ça finira, dans ce terrible camp. Et comme toujours quand on se projette dans les mots de ceux qui ont subi cette horreur, le regard se fait autre, grave, comme pris à témoin et l’émotion devient puissante et douloureuse. Et puis il y a le présent de la narratrice qui va déterrer ce passé sous les silences, dans les bibliothèques et dans les correspondances, dans les réponses inattendues que ses bouteilles à la mer provoquent. Dans son effort de mémoire qui ranime les fantômes, leurs joies et leurs souffrances qui sommeillaient dans les greniers et les malles entassées, oubliées dans un coin.

Je me suis dit qu’on oubliait les gens de la même façon, quand on arrête de rabâcher leurs anecdotes. Je me suis dit qu’il fallait prendre garde au radotage des anciens. Je me suis dit qu’il fallait attentivement regarder les photos, les tableaux, les mots tracés d’une plume désuète, car sommeillent là nos épopées.

Car plutôt qu’une biographie classique, on est entrainé dans le souffle d’un destin, dans du romanesque pur. Dans un portrait de femme absolument fascinant. Puisque cette Yolande Bellot, nom anodin dormant sur les registres a l’allure d’une héroïne de roman. En fouillant dans le passé familial, en interrogeant sans trop d’espoir ceux qui s’en souviennent encore un peu, de fausses pistes en fausses pistes, la narratrice arrache cette figure à la nuit qui la menaçait. Ce beau titre évoque autant sa tâche que le destin de son héroïne.

En faisant cela, elle ravive son monde. J’ai songé aux premières scènes du Titanic de James Cameron, quand le passé retrouve ses couleurs et ses protagonistes à la grâce d’un dessin, miraculeusement retrouvé. J’ai songé au souffle que j’ai tant aimé dans Le Patient anglais, à ces vies passionnées, emportées, émancipées, envoyant les usages du monde au diable. J’ai songé à ce pan de l’histoire de l’art que Yannick Grannec a décrit dans Le Bal mécanique, cette correspondance du présent au passé.

J’aime ce qui nous enracine. J’aime ce qui nous rappelle que l’on fait partie de cette époque, de cette histoire, et qu’on n’est pas en paix avec ce passé-là, qu’il faut inlassablement lui rendre sa dimension humaine. Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre de pur témoignage, ou seulement d’une œuvre de mémoire. Très vite, on se moque de savoir ce qui est réel et ce qui est inventé. On est simplement emportés par l’audace de cette femme qui très jeune a brisé les conventions et les carcans pour vivre une vie à sa hauteur, librement, farouchement, avec un anticonformisme qui n’est pas sans rappeler Alexandra David Neel. On traverse les temps qu’elle a vécu avec son audace et son courage comme seuls flambeaux. Et ce bel amour qu’elle nourrit toute sa vie pour cet époux de qui elle est si souvent séparée. L’état d’esprit de  Yo Laur finit par irradier le roman. Par inspirer. Elle est une exploratrice, une aventurière de la lumière, une triomphatrice de la nuit, dans son art et dans sa vie.

Au bout du livre, ressentant l’opiniâtreté des recherches de l’auteure, partageant les souvenirs de Yo Laur, ressentant sa sensibilité très fortement, dans ces chapitres en italique, j’ai eu le sentiment de me souvenir. De l’écriture du livre et de la trajectoire de cette femme extraordinaire. De connaître sa voix. De connaître son nom pour ne plus l’oublier.

Baudelaire, parfois a tort.
Aux yeux du souvenir, le monde peut être immense.
Et parfois, il arrive à la nuit d’être bel et bien vaincue,
Puisqu’à présent je n’oublierai pas le nom de Yo Laur.


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