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La Serpe de Philippe Jaenada

Je traine un remords depuis un moment. Et il concerne Philippe Jaenada. Auteur d’un livre, La Petite femelle qui m’avait estomaqué l’année dernière ou celle d’avant (ma mémoire des dates est une catastrophe). C’était l’époque où je débutais un peu sérieusement niveau critique littéraire. Je m’étais laissé convaincre qu’il fallait faire des vidéos, qu’on s’y faisait des fortunes et que mes chroniques passeraient mieux auprès d’un public qui était plus attiré par les images qui bougent que par mes articles fleuves. Alors je lui en avais consacré une.

Or c’était précisément le genre de mec qui aurait mérité un article fleuve. Un écrivain, un grand, un bon. Un qui m’avait vraiment impressionné lors de la lecture où je l’avais découvert, par ses digressions absolument irrésistibles, ses parenthèses vertigineuses, et un humour insolent, un esprit malicieux alors qu’il traite de choses absolument tragiques. Mais quand je l’avais croisé, je ne l’avais jamais lu et je ne le connaissais pas. En fait je lui ai dit un truc foireux sur mon amour du mélange des genres. Il a souri, ça lui a fourni matière à dédicace. En vrai, il m’avait collé au plafond, mais ayant la distinction et la retenue d’un lord anglais ou la timidité d’une vierge effarouchée (même si j’ai tendance à privilégier la première hypothèse), je ne lui avais pas trop dit. Et encore moins écrit. Sauf dans cette vidéo un peu bancale, mais profondément sincère, qu’à l’époque, il m’avait dit avoir appréciée fort.

Sauf que moi je savais que je pouvais faire mieux. Et j’ai la mauvaise conscience têtue. C’est le genre d’homme qui me plait, il a l’œil qui frise (enfin je ne le connais pas tant que ça, mais je l’imagine, son regard, en le lisant), cet esprit à la Brassens ou à la Goscinny, discrètement et constamment irrespectueux. L’un de ceux avec qui on voudrait discuter, boire un pot. A l’approche de la sortie de La Serpe chez Julliard, il m’écrit pour me demander mon adresse et pour m’envoyer son roman. Moi je souris comme un gosse le matin de Noel quand je reçois mon bouquin et je le brandis comme un oscar. Je m’écrie dans ma tête (pour ne pas inquiéter mes proches) : « A nous deux, Philippe ».



Ça commence par un sourire. Le sourire estampillé Jaenada. Le mec qui vous prend à contrepied d’emblée. Et qui vous fait pouffer à intervalles réguliers. On ouvre le livre comme on retrouve un ami. Et pas en très bonne posture, puisque son voyage vers le Périgord est contrarié à cause d'un voyant allumé sur le tableau de bord de sa voiture de location. Un pneu risque d’éclater, d’après la notice du véhicule. Forcément, ça rend soucieux. Mais que fait-il ainsi lancé sur la route, cet aventurier ?

Dans l’un de ces flashbacks dont il a le secret, il nous parle de son ami Manu, rencontré à la sortie de l’école de son fils, Ernest. Celui-ci disait à l’écrivain que la vie de son grand père, Henri, pourrait fournir le sujet d’un beau roman. Philippe n’était pas très chaud. Il ne voyait pas comment s’attacher à cette histoire. Mais pourtant, il va peu à peu s’intéresser à cette famille, les Girard, et au drame qui l’a frappée, un meurtre sanglant et absolument barbare, un massacre à la serpe, dont il paraît que le Château d’Escoire où il a eu lieu garde encore la mémoire très vive.  Je dinais hier soir avec des amis à la terrasse incongrue d’un hôtel Mercure dans le 18ème. L’un d’entre eux était originaire de ce coin-là et lisait justement ce bouquin (il tenait une maison de la presse et partageait avec moi le privilège de lire les bouquins un peu avant leur sortie). On a fini par en faire la présentation enflammée à deux voix devant nos amis attentifs, par l’un de ces jolis hasards que la vie réserve parfois. Et il me disait que ce crime était incroyablement célèbre là-bas.

Moi je ne regarde jamais « Faites entrer l’accusé », je lis assez peu de polars et les faits divers m’emmerdent. Je suis totalement à l’opposé de quelqu’un qui s’intéresserait aux personnages de Philippe Jaenada (Sulak, Pauline Dubuisson ou Henri Girard ici). Il a fallu que je me fasse violence pour m’intéresser à l’affaire Grégory, et seul un documentaire monumental consacré à O.J Simpson, récemment diffusé sur arte, m’a un peu concerné. Parce qu’à la lumière de ces affaires, j’ai réalisé qu’un crime ne renvoyait jamais vraiment à une chose particulière et isolée, mais qu’il était presque un instantané du monde, de la société et du moment où il a été commis. Et ce qui m’avait passionné dans La Petite Femelle, c’était ça : une incroyable fenêtre sur l’occupation et ses démons, le portrait d'une communauté, d'un état d'esprit. Il y a des livres qui restent comme ça : comme des compréhensions du monde et des dimensions en plus. Des moments où on a changé d’avis, où on a réfléchi. C’est pas si souvent qu’on est ainsi stimulés.

Parce que le cœur du livre, c’est ça : Henri Girard a été d’emblée soupçonné du crime (dont les victimes furent son père, sa tante et leur bonne dévouée, Louise). Il est le coupable idéal. Un panier percé. Un type totalement irresponsable, antipathique, incontrôlable, vivant aux crochets d’un père trop bon, d’une famille qui se désole de ses mauvaises manières et des femmes instables qu’il aime et avec qui il a des relations absolument orageuses. C’est un enfant terrible, provocateur, violent, dont on a le sentiment qu’il est irrécupérable assez tôt, juste après la mort prématurée de sa mère, une roturière pas du même milieu que son père. Ce dernier a eu bien du mal à se remettre de la disparition de cette belle Valentine qu'il adorait. C'était une gauchiste lettrée, emportée trop tôt par la tuberculose. Les deux hommes resteront marqués par ce deuil. C’était une grande famille, avec un nom en vue, presque aristocratique. Henri, à lui tout seul, est l’oiseau de malheur qui va totalement la ruiner, dilapidant son patrimoine avec toutes ses excentricités. Son père, Georges, est un ancien poilu, un type bien. Il va, à contrecoeur, rejoindre le gouvernement de Vichy. Un homme brave et aimant qui le tirera de bien des faux pas, même si le père et le fils mettent du temps à savoir se parler.  

A la lecture, on les connaît. On est dedans. On les devine. On s’attache à eux. Sauf à Henri d’abord. Que va t’il encore inventer ? De quel désastre va t’il falloir le tirer ? C’est un noceur. Un peu à l’image de l’un des frères Karamasov (Dmitri, je crois), incontrôlable. On pourrait facilement le condamner, le vouer aux gémonies et passer à autre chose. Parce qu’après tout, une condamnation, c’est bien ce qu’il mérite. Les croquants veulent dormir tranquilles. Sauf que la réalité n’est jamais si simple, ni la vérité si simpliste. Il n’y a que dans les livres ou dans les films, même très bons, que l’on peut se contenter d’archétypes.

Je crois que ce que j’aime par dessus tout chez Philippe Jaenada, c’est qu’il parvient à faire entendre cette subtilité comme personne. Ce « minute, papillon », comme dirait ma grand-mère. Il est de ceux qui se méfient des bons citoyens qui vont condamner trop vite et vont beugler « A mort » à la sortie des tribunaux. Il y a tant d’idiots qui ont la guillotine leste et l’explication toute faite. C’est vrai que c’est simple et que ça rassure. Bien souvent, je les envie, les militants, les convaincus (en un mot ou en deux, comme vous voudrez).

Son habileté dans un premier temps c’est de vous raconter la vie d’Henri Girard, telle qu’elle a été perçue par ses contemporains. Et vous convaincre que déjà il est un personnage fascinant, et surtout qu’il a bien eu de la chance d’avoir un si bon avocat (Maurice Garçon, un ami de son père, de surcroit, persuadé de l’innocence de son client et qui va retourner l’opinion des juges pendant le procès). On le voit devenir l’auteur d’un grand succès littéraire Le Salaire de la peur, sous le pseudonyme de Georges Arnaud, adapté au cinéma par Clouzot avec la fortune que l’on sait. Amusant de constater d’ailleurs qu’à nouveau Jaenada croise Clouzot puisque c’est lui qui avait également évoqué Pauline Dubuisson, en biaisant à jamais le portrait pour la postérité dans La Vérité (avec Bardot du temps de sa splendeur).

Henri aura donc échappé à son châtiment de justesse et aura mené une vie curieuse, errant jusqu’à la ruine en Amérique du Sud, se réinventant (avec le prénom de son père et le nom de sa mère) dans le Paris littéraire, finissant par être un journaliste respecté, alertant notamment sur les conditions de détention en France. Et ne reparlant jamais de cette affaire qui l’a marqué au fer rouge, et dont on sent que pour tout le monde, il porte la responsabilité.

J’arrive à la moitié du livre un peu perplexe. Je me dis que c’est étrange quand même. J’ai le sentiment qu’il m’a déjà raconté toute l’histoire. J’ai mon intime conviction. C’est bon, on délibère et on se demande ce qu’on va manger ce soir.

Et là, Philippe Jaenada me sidère.  Il revient sur l’affaire minutieusement. Minute par minute presque. Détail par détail. Il reconstitue le crime. Va tout interroger. Et va véritablement à la manière d’un inspecteur Columbo, loufoque, maniaque et minutieux, nous plonger dans les méandres de cette histoire et nous faire questionner absolument toutes nos certitudes, en analysant scrupuleusement tous les éléments qu'il va débusquer. Et on ne survolera rien. On ne détournera pas le regard. On connaitra le château où s'est déroulé le meurtre, jusque dans ses moindres recoins, dans un fascinant cluedo. On ne renâclera pas devant la quête et la recherche d’une vérité extrêmement pointue à travers les archives.

C’est la première fois je crois que j’ai suivi une affaire d’une manière aussi concentrée, aussi concernée. Ce matin au petit déjeuner, alors que je parlais de ce livre à mes parents au-dessus de mon café au lait (je sais animer les matins), je disais que finalement c’était ainsi qu’on devrait nous livrer les informations. D’une manière extrêmement détaillée pour nous éduquer, nous forcer à revenir sur nous, notre expérience même. Car ce crime ou sa condamnation ressemble aussi au ressentiment des gens du commun contre les fous ou les artistes, les différents, les pas alignés, dans le sillage desquels on trouve toujours des murmures suspicieux. Cette rivalité, ancestrale, absurde et tenace, cette haine de la province et la campagne (je le sais, j’y suis né) contre Paris, cette hostilité des paysans contre les châtelains. Et puis bien-sûr , la guerre, l’occupation qui rend toutes les apparences absolument trompeuses, les souvenirs troubles et les silences lourds.

Alors on le suit dans les archives, ce vieux Philippe… oui j’ai vraiment du mal à l’appeler juste « Jaenada », comme le ferait quelqu’un de respectable et sérieux, je l’aime bien. Songez qu’après tout je l’ai un peu accompagné, j’ai partagé son obsession, son sens du détail et de la précision. Ses exégèses délirantes notamment sur le Club des cinq. Il m’a fait marrer souvent. Et puis il me touche moi, son côté redresseur de torts, justicier. C’est un peu un super-héros quoi. Un détective. Et puis j’aime bien, mine de rien, retrouver son petit monde, ses clins d’œil, sa femme Anne-Catherine, son regard assez tendre finalement sur les errances de ses semblables. Même lorsqu’il les prend en flagrant délit de mensonge.

Faut que j’abrège, je sens que je suis long. Mais un truc m’a ému aux larmes. Sa peinture des rapports père-fils. Peut-être parce que je l’aime, mon père. Parce que d’une manière ou d’une autre dès que je vois ça, ça me bouleverse, je sais pas pourquoi. Et quand il parle de son fils Ernest (ce paragraphe où il le laisse fumer ses premières clopes sans le réprimander est absolument bouleversant), quand il parle de la correspondance tendre et émouvante entre Henri et son père, c’est vibrant, c’est superbe. Et c’est quelque chose d’essentiel.

Finalement il touche à quelque chose de profond et d’intime. Au rapport qu’on a avec la vérité. C’est notre regard, notre point de vue qu’il interroge méthodiquement. Cette manière de parler de gens qui ont vécu, même trop, même mal. De ceux qu’on juge et qu’on condamne souvent un peu trop vite, un peu trop simplement. Ceux qu’on réduit parfois à des notes de bas de page dans des ouvrages obscurs que le temps balaie vite.

Philippe Jaenada permet de ressentir le poids de ces destins là. Il vous fait entendre la densité et la complexité de ces voix éteintes. Ces noms sur lesquels on passe dans un documentaire ou dans un cimetière sans savoir vraiment qui c’était, ce qu’ils ont vécu. Ce livre nous les remet en mémoire, très fort.

D’un coup, on les connaît un peu.
On sait un peu qui ils sont.

Et ça change absolument tout.

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