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Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant


Il m’arrive de gravir un livre avec la même attention qu’un alpiniste gravirait la montagne de ses rêves. Tentant d’en retenir chaque détail, de frissonner à chaque mot. De prolonger l’effet. Parce que ça vibre et parce que ça résonne. Parce que ça parle d’écriture et sans doute à ce que j’ai de plus cher et de plus profond. Parce que j’ai l’impression qu’on y parle de moi, que je suis là, contenu dans les pages. Et je vois le marque page avancer inexorablement vers ce moment fatidique où la découverte sera passée, où cela ne sera plus la première fois, où il sera transformé en souvenir. Je le vois avancer dans l’épaisseur blanche des pages qui restent en songeant à ce rapport intense que j’ai à la littérature, mon sablier. Les minutes passent au rythme des pages qui tournent, il y en a de moins en moins qui restent. Pour ça sans doute que j’ai toujours détesté finir les livres.



« Légende d’un dormeur éveillé » (qui parait chez Héloïse d'Ormesson le 17 aout)... Gaëlle Nohant m’a déjà eu au titre. Il fallait s’y attendre. Je ne suis pas un bleu, je connais mes faiblesses et les sortilèges qui fonctionnent sur moi. Je ne connaissais Robert Desnos que de nom (je n’ai plus trop de honte à admettre mes ignorances). Mais je connaissais Gaëlle. Par la Part des flammes et ce temps jadis dont elle avait retrouvé l’esprit.

Dans celui-là, il y a tout cela et plus encore. Quelque chose d’une âme et du sang d’un poète. Ce roman, c’est un vertige, une cavalcade fulgurante dans l’histoire et dans le Paris des années folles, puis des destins qui basculent dans la France occupée. Une odyssée au cœur d’une intimité généreuse, passionnée, foisonnante, engagée. La force d’un destin.

L’un de ces livres qu’on saisit au matin dans un demi-sommeil et un léger sourire, avec le réconfort, la grande joie d’en retrouver les mots. L’un de ces récits qui vous mettent l’existence entre parenthèses. Un héros dont vous allez épouser le rythme et le souffle.

Être auprès de lui avant tout et absent à tout le reste.

Il y avait, quand j’étais étudiant, une certaine défiance vis-à-vis des autodidactes et de ces curieux urluberlus qui atomisaient leurs chapelles respectives pour se mêler de cinéma ou de chanson. J’ai encore assez vif en mémoire ce cuistre qui nous avait fait tout un cours pour nous faire discerner le grand art de l'art mineur (en gros, la poésie classique contre Barbara et Jacques Brel). Du coup, on en parlait assez peu. Je me souviens vaguement d’une affiche avec le nom et le visage de Desnos. Je n’en connaissais rien. Et avec l’humilité de mes 20 ans et sans l’assurance de mes 40, je me rangeais paresseusement à l’avis de ceux qui savaient. En renâclant, par devers moi, parce que quand même, j’adorais autant Baudelaire que Brassens.

Il a fallu attendre ce bouquin à la couverture bleutée, pour me plonger véritablement dans cette époque, pour en tomber amoureux même, de cette effervescence artistique, de cette révolution surréaliste des années 20. Pour entendre et ressentir en moi la voix de ces fous glorieux avec qui j’aurais adoré prendre un verre. Parce qu’ils sont tous là : Queneau (dont les romans m’ont fait rire si fort), Man Ray, Prévert, Eluard…  Et le grand manitou André Breton qui faisait la pluie et le beau temps, qui distribuait les louanges ou les excommunications avec un dogmatisme sidérant, un autocrate charismatique dont on se demande quand-même un peu de quel droit on lui obéissait aussi aveuglément (je ne l’ai jamais vraiment aimé, je n’aime pas les petits chefs, les militants, les sectaires). Mais agaçants ou admirables, ils sont là, tonitruants et vivants, provocateurs et drôles, audacieux et insouciants.

On les connaît. On les ressent. L’histoire s’incarne sous vos yeux, avec cette alchimie que j’avais déjà éprouvée en découvrant La Part des flammes. Comme si Gaëlle Nohant avait le don de saisir l’essence d’un temps jadis et de vous le restituer, intact et sans anachronisme, comme un diamant pur et miraculeusement préservé dans sa splendeur originelle. Tout ça revit. Et vous entendez presque le son de leurs voix, la rumeur de ces fantômes que vous ignoriez. Et qui d’un coup envahissent votre présent.

Ce livre est une initiation. L’envie de se plonger dans une époque en saisissant sa main tendue. Je défie quiconque de ne pas vouloir le prolonger, l’augmenter, par les films de Carné (scénarisés par Prévert, les Enfants du Paradis ou les Portes de la Nuit). Parce que la vérité c’est que vous devenez au fil des pages, leur familier et leur intime. Vous vous êtes attachés très fort au petit monde de Robert. Vous êtes effaré sans doute aussi, d’en savoir si peu sur lui.

Alors on le suit, dans son amour pour sa muse, Yvonne, perdue dans les fumées d’opium et condamnée par la tuberculose. Dans cette liaison curieuse, intense et dépourvue d’étreintes.  Et on vibre avec lui de cette passion pour Youki, la femme du peintre Foujita, qui deviendra sa sirène, une femme qui déchaine sa sensualité et son anticonformisme. J’ai songé à cette parenthèse d’insouciance, ce « Paris est une fête », célébré par Hemingway (que l’on croise également ici), cette respiration juste après la grande guerre, cette bouffée d’insouciance (liée aussi dans mon esprit au couple formé par Scott et Zelda Fitzgerald). J’ai eu envie de revoir Minuit à Paris de Woody Allen. Il y a toujours cette nostalgie dans certains endroits de la ville, quand la jeunesse transfigurait certains lieux de son insolence (quand on voit à quel point leur domaine aux alentours du boulevard Saint Germain s’est embourgeoisé, ça laisse un tantinet rêveur…).

Et puis il y a les mots. Les extraits de poèmes dont Gaëlle parsème régulièrement son texte comme pour illustrer les évènements qu’elle décrit. C’est comme une invitation perpétuelle à les redécouvrir, à leur redonner leur place, leur légitimité, leur ampleur. Elle fait œuvre immense. Relatant les destins majuscules et la beauté généreuse de leur art. On tombe amoureux d’eux, véritablement. Et surtout, on ressent leur époque, leur contexte. On y est véritablement plongés. On oublie où on est, on oublie qui on est, on ne peut plus les quitter. On les connait.

Ça m’a rappelé ce grand sourire du cœur, celui de ces quelque fois où j’ai pu rencontrer des écrivains que j’admire, cette connivence, cette évidence, cette amitié. Ce roman est celui qui m’a présenté Robert Desnos et qui m’a fait devenir son ami. On est dans ce degré d’intimité-là. De reconnaissance entre des sensibilités semblables. C’est rare qu’un livre s’inscrive dans une vie comme une rencontre. Gaëlle m’avait envoyé le livre en ajoutant malicieusement : « Je sais que vous allez bien vous entendre ».

C’est exactement ce qui s’est passé. Très vite, la barrière de la fiction et des mots a été balayée. J’étais là. Intensément là. Comme bien peu de fois on l’est dans la vie, en vérité. Témoin du souffle d’une époque en train de basculer, d’artistes soudain rattrapés par le tourbillon de l’histoire. Le fracas de la guerre d’Espagne et puis celui de la débâcle. On s'approche au plus près des fulgurances et des tragédies, le destin brisé de Lorca, celui de Neruda. Je les ai vus se débattre. Certains se comporter en parfaits salauds (comme cette ordure de Céline pour qui la postérité est encore si clémente). D’autres tentant honorablement de tenir au milieu de la tempête. Et Robert Desnos surtout, dont la clairvoyance est admirable, qui jamais ne s'est trompé d’engagement. Qui gardait farouchement le coeur au bon endroit, parfois avec violence. Même si ça faisait peser sur lui toute la menace du régime de Vichy qui tolérait de plus en plus mal ses sorties subversives et ses chroniques dans les journaux. Il était hostile aux collabos et n'en faisait pas mystère, se créant à l'occasion quelques ennemis mortels. Evidemment on le soupçonne d’origines juives. Evidemment sa liberté de ton et d’attitude sont devenues intolérables. 

J’ai eu une réaction d’enfant à la lecture. Je ne voulais pas que ça finisse. Je me désolais d’avoir d’autres livres à lire. Je regardais des archives avec Jean-Louis Barrault, grand ami de Robert. De tous ses compagnons qui parlaient de lui, la voix tremblante et souriante en même temps. J’avais peur pour lui. Je voulais qu’il s’en sorte. Je ne voulais pas qu’il meure.

Je n’ai pas eu pendant un moment la force d’aller au bout du livre et de dire adieu à cet ami-là, qui m’a absolument transporté, inspiré, bouleversé. M’a rappelé qu’il était important d’être spontané, créatif, généreux, sincère et ouvert, coûte que coûte, même au milieu des cyniques et des cœurs secs. Je voyais s'accomplir dans les mots de Gaëlle l'une de ces amitiés qui changent durablement la lumière. Alors je voulais que ça dure. Et puis au bout du livre, j’ai connu l’autre voix, celle de Youki, la compagne mystérieuse à l'amour singulier, à la dévotion poignante. Elle raconte les derniers mois de Robert. A quel point même dans l’inhumanité des camps, il est demeuré lui-même, inspirant des sourires là où il n’y en avait pas, gardant son intégrité d’homme. Sa légèreté, son optimisme, son humour prend alors la dimension d’un courage extraordinaire. Jusqu’au bout, il n’a pas été vaincu.

Et moi j'ai eu le coeur serré.

Il y a des livres qu’on referme avec le sentiment d'un nouveau deuil, en même temps qu’un beau et glorieux souvenir. Des larmes aux yeux et une joie paradoxale. La richesse d’une vie déroulée sous nos yeux faite de tous les visages qui l’ont traversée, ses frissons, ses sourires, son art et ses combats.

Quand j’entendrai le nom de Robert Desnos, c’est tout cela qu’il m’évoquera. Un peu de cette part de moi qui vit dans quelques noms chéris (Georges Brassens, Jim Morrison ou Patti Smith).

Cette grande et belle émotion qui fait qu’on lit des livres ou qu’on se rend aux expositions. Parce qu’on y évoque quelque chose de votre âme.

J'aurai désormais une autre tombe à aller fleurir au Montparnasse, avec celles de Baudelaire et Gainsbourg.

Oui, Gaëlle, Robert et moi, on s’est bien entendus. Et on n’a pas fini de se retrouver.
Un insomniaque aimerait forcément un « dormeur éveillé ».
C’est rare les coups de foudre en littérature, comme en amitié.
Et qu’il est vibrant et noble, dans tes mots, ce monde d’hier.

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