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Barbara, roman de Julie Bonnie

Un frisson, aussi ancien qu’intense lorsque j’entends la voix de Barbara. Vibrante de son intimité à elle, résonnant dans mon intériorité à moi, par la grâce des chansons qui sont indissociablement liées à des visages, à des souvenirs. A tout ce qui passe. A tout ce qui demeure.

L’arbre du bois de Saint-Amand. La larme pour Gottingen. Les yeux de Jade à Marienbad. Le 25 rue de la Grange au loup à Nantes. L’enfance vers laquelle on a tort de revenir, la solitude des insomnies, la difficile petite cantate ou la plus belle histoire d’amour… Toute cette galaxie d’émotions que je n’ai jamais vraiment su évoquer, parce que, parfois, admettre aimer Barbara, c’est admettre être blessé en permanence, comme cette voix et ce souffle, et qu’elle est comme un secret aussi, une confidence un peu impudique.

Peu d’artistes en vérité m’ont accompagné autant qu’elle, quand j’avais 20 ans. Quand j’avais besoin d’une voix pour m’y agripper comme à une planche de salut. Une amie qui exprimerait ce que j’avais dans le cœur, quand je n’avais pas assez de patience ou d’humour pour m’abandonner au réconfort du temps. Elle était là, patiente, consolatrice, mystérieuse. Au fond, je m’aperçois qu’elle est encore là quand je l’appelle comme une amitié qui ne trahit pas. Elle m’est revenue un matin quand j’ai découvert la photo de la couverture de Barbara, roman de Julie Bonnie, publié chez Grasset (sortie le 13 septembre). Et ce grand sourire, à songer qu’une auteure que j’aime allait prêter sa voix à la longue dame brune.



J’ai reçu le livre presque un mois avant sa sortie. J’étais engagé à des tas de lectures que l’urgence du temps et des engagements divers m’imposaient. Pourtant l’appel était trop grand et trop profond. Je me suis précipité sur ces mots. Plein de fébrilité et plein d’espoir. Une journée collée à lui. Et une nuit. A l’aube, j’écris à Julie que je ne peux faire une chronique sans la rencontrer. Nous prenons date au lendemain. Aussi pour rattraper un rendez-vous manqué d’il y a longtemps.

Je n’ai rien préparé. Je suis encore pris dans les derniers mots du roman. Elle arrive à la terrasse du café. Je suis son tout premier lecteur. Elle guette l’effet du livre sur moi. Calme ses inquiétudes peut-être. Elle me raconte l’hésitation. L’impressionnante silhouette qui l’intimidait tant, autour de laquelle elle a longuement hésité, au fil des versions, extrêmement différentes les unes des autres. Des procédés astucieux pour garder sa distance aussi, parce que la légende et la compagnie de la dame n’était pas de tout repos. Ce processus de deux ans pour s’émanciper d’une recherche immense, pour finalement trouver la voix de son héroïne aux trois derniers mois.

J’hésite. Je cherche mes mots. Je lui dis en désordre que ce livre m’a pris à la gorge d’emblée. Parce que j’entendais la pensée de Barbara. Même dans la prime enfance. Cette étrange innocence, marquée par la guerre, les bombardements et les morts que l’on réinterprétait dans des jeux macabres et clownesques. Elle m’a toujours fait l’effet de ce grand écart. Entre le désespoir et le rire, l’ironie. Un oxymore dans la voix. C’est sans doute l’essence de toute l’existence au fond. Apprendre à rire en pleurant.

Le piano déjà. Qui sauve. Ce papier où sa grand-mère chérie lui avait dessiné les touches. Elle s’imaginait d’abord concertiste, jouait sans cesse sur ce piano imaginaire pour y traduire ses sentiment, gardait contre elle ce précieux « piano-papier » comme un talisman, comme ce qui rend la vie supportable.

J’ai songé à l’écriture tout de suite. A ce besoin que j’en ai. A ce dont on parle souvent, presque chaque jour, une amie très chère et moi, la difficulté et la nécessité des mots. A cette créativité qui nous accompagne pour rendre la vie supportable, soutenable, ou même pour la souligner quand elle est belle. Ce besoin d’art, de création, pour se sauver. Pour respirer. Pour oser dire ce qu’on ne dit pas aussi. Pour aimer. Pour pardonner. Pour se protéger. Pour être soi, même quand on est à terre. Pour se reconnaître aussi.

C’est ainsi que la petite Monique Serf a vécu. Avec la musique. Avec cette conviction qu’elle était son salut. J’avais peur pour elle. Je connaissais le non-dits qu’elle a trainés toute sa vie. Ce terrible inceste dont elle a été la victime pendant des années et qu’elle a pardonné, avec une force que l’on a découverte qu’après sa mort, en quelques phrases dans ses mémoires posthumes. Julie Bonnie l’évoque par les sensations et les impressions, la terreur de cette gamine de dix ans qui voit l’étreinte d’un père se muer en cauchemar récurrent. Alors qu’elle l’aimait (et que d’une certaine manière elle l’aime encore après, elle le plaint davantage qu’elle ne le condamne). On voit ce soldat brisé basculer dans ces moments de folie absolue. Cette menace qui pèse à chaque soir qui tombe sur les nuits effarées de sa fille. On ressent sa frayeur. On ressent ce ravage. C’est incroyablement intense et en même temps très pudique. Très juste. Puisqu’au fond le lecteur ressent ce que c’est de garder ce secret.

A quel point, la musique alors devient le seul refuge pour ne pas devenir fou. A quel point, la jeune Monique va s’y agripper comme à son seul espoir, à sa seule issue, même contre l’évidence. Elle s’en va jusqu’en Belgique. Elle coupe les ponts d’avec sa famille. Il lui faut se réconcilier avec elle-même. Elle va se réinventer, le piano-papier toujours contre son cœur. A n’être pas très bonne et à provoquer l’indifférence dans les cafés où elle se produit. A reprendre Fréhel et un répertoire d’un autre temps, presque d’un autre siècle, à l’aube des années 60 où la jeunesse révolutionnait la culture.

Elle connaît les temps de l’eau et du pain noir, sans mirabelles. Elle s’accroche. Elle fréquente les prostituées, est plusieurs fois tentée de partager leur sort. Comprend et entend les damnés. Les danseuses nues. Le peuple de la nuit, tapageur et alcoolisé, qui paraitrait triste sous les lumières trop crues. Elle s’obstine. Elle s’éveille avec intensité à l’amour. Chante Piaf. Chante Brassens. Chante Brel. Chante tous ceux qui font qu’un jour elle deviendra elle-même.

Elle passe par les enfers avant de revenir, de s’inventer, davantage un phénix qu’un aigle noir. Elle a commencé sa vie brisée et passera le reste de sa vie à recoller les morceaux en se confiant à ses chansons, qu’elle écrivait comme on écrit des lettres à ceux avec qui on ne triche pas, on ne se cache pas, à ceux rares qui nous connaissent. A ceux qu’on aime. A ceux à qui on voudrait le dire de toutes les nuances dont notre cœur est capable. De toute l’intensité et de toute la sensualité aussi. De tout l’instinct.

C’est cette musique que l’on entend dans le livre. Celle des passionnés qui ne l’ont pas apprise. Julie Bonnie est chanteuse de talent. Elle sait ce que ça fait dans le corps. Trouver de l’air, sentir la vibration des notes partout, dans son dos, dans son ventre, dans ses reins. Il y a dans ses mots cette sensualité-là. J’ai lu ce livre comme on écoute une chanson adorée, incarnée, avec sa pulsation propre. Ces leitmotiv bouleversants qui accompagnent les sentiments quand ils dépassent les mots et deviennent des accords, ressemblent à des prières ou à des actions de grâce (« joue, piano, joue »). Quand la vie est trop forte, en bien ou en mal, pour n’être que la vie.

Etrangement, ce livre est une commande à l’origine de son éditrice. Pour l’occasion des 20 ans de la mort de Barbara. Pour autant on n’a jamais deviné Julie Bonnie aussi fort, entendu sa voix, confondue avec celle de la chanteuse, qui, par une alchimie qui n’appartient qu’à elle, se font dans le regard de celui qui la lit. On l’incarne. Les deux voix du roman se confondent, celle d’une narration omnisciente discrète et sensible, et le monologue intérieur de l’héroïne. On entend son âme. Et aussi sa parole, si particulière, ce phrasé sec et tranché, en staccato qui frappe en interview. On devine tout.

Car il ne s’agit pas d’une biographie mais d’une mélodie intime. Comment Monique, la jeune femme grande et enrobée, les yeux baissés sur ses secrets, est devenue Barbara, cet ange noir et maigre, cette silhouette singulière et ce regard perçant. Julie Bonnie nous fait ressentir la métamorphose et la dissociation qui sauve. Comme quand on ose être soi, en marge, et choquer dans l’outrance. En cela Barbara, pour l’offense qu’elle est à l’air du temps, fait songer à la provocation des Punks ou à Ziggy Stardust, cet alter ego qui permit à David Bowie de prendre son envol. Ce monde interlope à Hambourg, où les Beatles firent leurs premières armes.

Et puis il y a ces moments de conte, de poésie, de transformation dans le rêve qui m’ont déjà tellement ému dans Alice et les orties. Cette dimension en plus que Julie Bonnie donne à ce qu’elle écrit comme à une porte ouverte au rêve. A la transcendance. A toute l’existence qu’une chanson peut contenir.

On parle de tout cela cet après-midi-là. Des déceptions dont il faut se relever. De l’art qui finit par revenir quoiqu’on fasse, même quand on se résigne à l’abandonner, de cette opiniâtreté et de cette inconscience, cette foi aveugle qu’il faut garder quand on en a la flamme en soi. Parce que c’est elle qui nous rend beau. Parce que c’est elle qui nous rend suffisamment puissants et riches de notre histoire pour irradier celle des autres.

Dans ce roman de Barbara, il y a cette lumière au-delà des plus terribles épreuves. Cette rédemption. Cette sublimation. Ce couronnement d’une vie, cette célébration que peut-être parfois l’éclosion d’une chanson.
On en ressort éperdus d’admiration et de reconnaissance.

J’ai songé à ce moment à la fin d’un concert de Barbara dans les années 70. L’électricité avait été coupée. Le public la rappelait. Elle restait sur scène. Elle les a fait se serrer autour de son piano et faire silence, avec une autorité tendre. Il y avait de l’amour, de l’offrande, de la confiance absolue dans ce qu’elle leur a chanté alors. Elle était éblouissante.


Au bout du livre et plein de mon histoire avec elle, j’ai ressenti cet éblouissement à nouveau.

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