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Et soudain, la liberté de Caroline Laurent et Evelyne Pisier

J’attendais dans le petit café, rue Etienne Marcel où je commence à avoir mes habitudes.

Une dizaine de jours auparavant, j’avais retrouvé Caroline Laurent, au hasard d’un salon littéraire à Nancy. Et pendant une table ronde, j’avais découvert dans sa voix le souvenir intact de son amie Evelyne Pisier, dont je n’avais jamais entendu parler. Caroline et moi nous étions rencontrés lors d'un déjeuner glorieux chez Caroline Vié. L’une de ces amitiés qui s’ébauchent comme des évidences et des promesses qui demeurent en suspens, dans l’attente d’un lendemain. On avait parlé de littérature, de Charlie hebdo, de tout ce qui nous fait vivre et respirer. D’engagements aussi dont notre génération indolente découvrait l’urgence, des convictions ancrées en nous que le drame faisait ressurgir. Et notre époque dépouillée d’idéaux découvrait la violence du monde et ne savait trop quoi lui opposer.

Caroline Laurent était absente des réseaux sociaux quand j’y étais omniprésent. On n’avait pas pu poursuivre la rencontre. Deux ans se sont écoulés. Je m’étais résigné à ne pas lui donner suite, parce qu’après tout, la vie passe. Et puis, j’ai entendu il y a quelques mois des remarques circonspectes et méfiantes sur cette éditrice qui devenait auteure. Je voulais me faire une idée. Je ne m’attendais à vraiment rien de précis. Juste de la curiosité. Je lui demande de me faire parvenir le livre au titre superbe, Et soudain, la Liberté paru aux éditions Les Escales .



Je le reçois. Je trouve la jeune femme sur la couverture absolument sublime. Il y a des regards qui vous appellent. Qui vous aimantent. Je crois que je l’ai aimée dès que je l’ai vue, songeuse, un profil rêveur en noir et blanc sous une casquette de gavroche.

Je lis les premiers chapitres. Je suis happé. Happé comme jamais dans les tourbillons d’une histoire un peu ignorée. Sous mes yeux se réincarne la France des Colonies, cette enfance privilégiée en Indochine. On découvre la vie de Lucie (le nom que s’est choisi Evelyne) et de sa mère Mona, vivant sous la coupe d’André, père et époux, seigneur et maitre. Maurassien, pétainiste et ultra-conservateur. Pétri de certitudes séculaires, et régnant sans partage sur son foyer.

Lucie grandira sous la domination de ce tyran, découvrant le monde avec ses codes à lui. Mona, son épouse, est passionnément amoureuse et lui est totalement dévouée. On ressent en ce qui la concerne cet aspect ravageur des passions qui effacent les identités et les individualités profondes. Jusqu’à une certaine ignorance du monde et de soi. Il faut être courtois avec les domestiques mais en aucun cas les traiter comme nos égaux. Respecter cet ordre vertical et fantasmé de l'univers, où l’on peut se prendre pour les maitres bienveillants et augustes qui règnent sur des indigènes à votre service. On a largement oublié aujourd’hui cet aspect de la colonisation.


Caroline Laurent, en poursuivant le roman qu’Evelyne Pisier n’a pas pu achever, livre un récit d’émancipation. Ces femmes, qui peu à peu, voient l’époque basculer. Dans la guerre d’abord. Et surtout ce qui l’a suivie en ces recoins du monde. Elles vont tout perdre, se trouver prisonnières des japonais dans des camps dont, jusqu’à ce livre, j’ignorais l’existence. Lucie va connaître la faim. Mona le viol. Et la désespérance. L’univers qui s’effondre. Elles retrouveront André après la fin de la guerre et Hiroshima. Mais quelque chose change. Après un bref retour en France, André va trouver un poste en Nouvelle-Calédonie. Lucie est séparée de sa nourrice chérie. Eduquée chez les sœurs où elle connaitra la médiocrité et l’humiliation. Mona, à la faveur d’une amitié avec Marthe, une bibliothécaire fascinante et communiste, va lire le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir et prendre conscience de son aliénation. Prendre conscience d’elle-même, de sa vie de femme à accomplir. Des injustices à redresser (liées à l’avortement par exemple, et au droit des femmes à disposer de leur corps).

Mona va peu à peu se libérer de l’emprise de son époux. Passer son permis de conduire. Prendre un amant. Evoluer peu à peu vers une forme d’engagement absolu et intransigeant, revenant sur toutes les idées reçues qui l’ont forgée. Devenant autre. Devenant elle. Lucie suivra sa mère contre les abus et les mensonges de son père, confit dans la faillite et la défaite de la pensée qu’il continue de défendre envers et contre tout, dans un aveuglement, ainsi qu'une forme d’intégrité têtue dans ses croyances ignominieuses. Ce père dont l’éducation et les références ressemblent de plus en plus à des trahisons. Toutes sa vie, Evelyne (ou Lucie), oeuvrera à redresser les torts de son père, ses indulgences pour l’holocauste, les humiliations qu’il leur a infligées à sa mère et à elle, se vengeant sur elles de ses défaites et de ses blessures narcissiques.

Je lisais le livre. J’étais pris dans le tourbillon de ces destins. Frissonnant. Dans cet incroyable souffle. J’étais absolument bouleversé. J’en avais besoin de ce livre, qui me sortait d’un état un peu cotonneux. J’envoie un SMS absolument enflammé à Caroline. Il faut que je la rencontre.

« Je ne m’attendais pas à la puissance, au souffle, à la beauté du destin. Je ne m’attendais pas à ce que mon premier geste au matin soit celui de tendre la main pour trouver ton livre et pas mon téléphone. Je ne m’attendais pas à ton écriture, à sa sensibilité, à sa justesse, à sa pudeur qui me met les larmes aux yeux. Je ne m’attendais pas à te découvrir si fort. C’est magnifique »

C’est comme ça que je lui ai fixé rendez-vous dans ce café. J’avais fini le livre au matin. J’avais traversé le destin lumineux d’Evelyne en quelques jours que je lui avais totalement consacrés. J’avais partagé ses engagements, ses souffrances, ses éveils, ses frissons. Je la ressentais en moi. Je l’aimais.

Elle me manquait.

Elle est morte en février. Je ne peux me défendre contre l’idée que je l’ai manquée de peu. Que j’aurais infiniment aimé la connaître. Qu’elle me fascinait. Pour cette trajectoire de femme libre qu’elle a tenue. Pour cette lutte féministe, discrète et intègre, qu’elle incarnait. Pour sa manière d’assumer tout également. Y compris cette liaison passionnée avec Fidel Castro du temps de sa splendeur (au début des années 60), quand il incarnait encore une voix singulière entre les deux grands ogres, les Etats-Unis et l’URSS. Cette Amérique du sud qui, pendant un court moment, a cru trouver en lui son héros.

Evidemment la jeune étudiante qu’elle était alors ne rêvait que de Cuba. Se retrouvant au pied de l’estrade avant un discours du grand homme, voyant le Che, elle était galvanisée. Encore dans l’innocence des possibles. Des débuts. Et elle va aimer Fidel. Lui aussi. Et le roman sera à certains moments celui de cette passion. Mais très vite, elle va voir ses abus. Notamment contre les homosexuels. Il la domine. Il la fascine. Elle ne lui résiste pas. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne se voue à lui et ne lui sacrifie ses engagements les plus profonds. Et l’on prend conscience que souvent, dans un couple, sommeille aussi cette dimension de renoncement à soi (ce qu’avait exactement connu sa mère. Et probablement toutes nos grands-mères ou pas loin. C’est incroyablement proche, cet oubli des femmes).

Si j’ai ressenti l’existence d’Evelyne en moi si fort, c’est grâce à Caroline, elle-même qui ne s’est pas abstraite du processus. En racontant leur lien, son deuil, elle inclut son lecteur.

Dans ce qui ressemble d’abord à des intermèdes, presque des parenthèses, elle raconte son écriture. Les doutes qui l’assaillent, elle qui est habituellement en retrait, les mains dans le cambouis des mots des autres. Et l’illégitimité profonde que ressentent tous ceux qui écrivent.

Mais elle est liée par une promesse. Par les derniers mots d’Evelyne Pisier. « Il faut que Caroline finisse le livre ». Le récit de sa vie, de son émancipation devient presque en miroir le récit de cette auteure qui se découvre. De cette jeune femme aussi qui dévoile les échos qu’éveilla en elle l’histoire de cette autre femme. Elle avait 28 ans. Elle était éditrice. Evelyne en avait 75. Mais entre elles, on ressent l’évidence, la concordance des âmes. L’harmonie d’une amitié qui préexiste. La symétrie des convictions.

Elles se sont connues six mois. Pourtant quand elle en parle, on a le sentiment qu’elles se sont connues toujours. Qu’elles sont du même bois et de la même famille. Que ce livre est un passage de témoin. Que dans les souvenirs d’Indochine ou de Nouvelle Calédonie, il y a aussi ceux de l’ile Maurice (d’où la famille de Caroline Laurent est originaire) et de sa propre mère. Dans les combats de mai 68, il y a la candeur, les idéaux et la pureté que notre génération cherche partout.

Finalement le cœur de ce livre, c’est cette rencontre et cette coïncidence. Cette femme qui vibre encore de sa jeunesse, du grand souffle de sa vie et qui la transmet à celle qui en achève et en ordonne l’écriture.

A mon tour, j’ai ressenti l’attrait irrésistible de cette liberté-là, de cet affranchissement que l’on ose si rarement. A bouleverser l’ordre du monde. A ne pas rester à la place qu’on nous a assignée. A assumer sa sensibilité, ses aspirations. A oser vivre. A oser écrire avec au cœur l’urgence d’une nécessité. Comme un serment qu’on tient. Peu à peu, on voit une auteure émerger, incontestable. Peut-être est-ce le beau présent d’Evelyne Pisier à Caroline Laurent : lui avoir confié sa vie pour lui permettre d’affirmer sa voix. Magnifiquement. Contre toutes les idées reçues. Contre toutes les rigidités. Contre toutes les étiquettes.

Et soudain, la liberté…

Le soir tombe sur la rue. On discute encore. De la littérature qui sauve et permet de trouver sa place. Des rencontres aussi. Des hasards qui n’existent pas. On vibre du souvenir d’Evelyne. Que j’ai bizarrement la sensation de connaître et d’aimer. Plusieurs fois, j’ai eu le sentiment qu’elle a partagé avec nous cette conversation, simple et profonde, ainsi que nos rires. Moi j’avais les yeux encore pleins de l’émerveillement de cette lecture. De ses frissons et des époques dont elle a ravivé la mémoire.

Je me rends à une lecture prévue un peu plus tard ce soir-là. J’attends jusqu’au dernier moment avant de partir. Ce moment a été suspendu. Je dis à Caroline que les Egyptiens anciens avaient cette croyance que tant que l’on parlait d’eux, que l’on se souvenait d’eux, les disparus ne l’étaient pas.


Et hier, dans nos voix et dans nos regards, dans notre amitié qui trouvait ici sa confirmation inespérée après ce déjeuner d’il y a deux ans, au soleil de ses souvenirs à elle et de la célébration de tout ce qu’elle avait traversé, Evelyne était en effet avec nous, plus vivante que jamais. 

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