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Le Livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher

C’était la semaine dernière, à peine.

Je pourrais autant dire que c’était le siècle dernier, tant j’ai eu l’impression de traverser depuis une existence fébrile et foutraque. Comme un coup de pression, mais c’est une autre histoire. C’était devant une petite librairie à la devanture rouge, dans le 20ème. Juste à côté d’une église. « Le Monte-en-l’air », ça s’appelait. Je prends un taxi qui tente de me convertir et de sonder ma foi d’athée convaincu à coups de « Dieu soit loué ». Je capitule paresseusement, j’ai la tête ailleurs. Je simule un catholicisme de circonstance pour avoir la paix tandis que le trajet s’éternise et que le compteur monte.



Je vais rencontrer Erwan Larher. Et ce livre qu’il ne voulait pas écrire qui vient de sortir chez Quidam. Je ne le connais pas Erwan. Enfin juste par facebook. Mais j’ai suffisamment d’expérience maintenant pour admettre que ça ne veut rien dire. On peut s’inventer une foule d’amis virtuels pour peupler le désoeuvrement, et rêvasser des vies qu’on ne vivra jamais. On n’aura pas les regards, on n’aura pas les voix, ni les visages. Juste l’image déformée de ce que les gens veulent bien montrer. Et qui n’est pas eux. J’aime de moins en moins ça. Ces mirages de gens. Ce mirage du monde par écrans interposés.

Alors je vais à la rencontre, même si c’est souvent là que je suis le moins à l’aise. Et les gens qu’on croyait connaître virtuellement, on les découvre en inconnus et tout est à recommencer. On a des amitiés de Sisyphe. Gilles Marchand, mon ami réel, allait être là. Sigolène Vinson aussi, ce qui m’intimide atrocement. Après toutes les déclarations que je lui ai faites dans mes articles, je me dis que je vais à peine oser lui dire un mot. Ou encore pire : sonner faux. J’ai ma voix en horreur et je suis sauvage. Le timide orgueilleux qui tente de se soigner. L’oxymore sur pattes. Ça c’est pour le contexte et le bagage. Chargé.

C’est pour gagner du temps aussi.

Comment je peux en parler de ce livre ? Me souvenir du 13 novembre… On va commencer par ça. Je me souviens des messages effarés ce soir-là. De la stupeur. De l’inquiétude pour les amis qui sortaient tout le temps dans ce quartier-là. Me dire que le concert des Foo Fighters le 15 allait être annulé. Je me rappelle de mon envie de dire « je t’aime ». De le dire à la femme que j’ai aimée. De recevoir sa réponse qui me dit « ça aurait pu être nous ». Me souvenir des concerts qu’on avait faits ensemble, des sorties dans ce quartier-là. Là où j’ai commencé ma vie d’adulte, il n’y a pas si longtemps. La conviction, comme après Charlie et plus fort peut-être encore, que c’est la fin de l’insouciance, d’une légèreté qu’on tenait pour acquise. Désormais on allait être fouillés à l’entrée des concerts comme sous des portiques d’aéroport. Ils avaient attaqué le sanctuaire. Le mien. Probablement l’endroit au monde où je me suis senti le mieux dans ma vie, moi qui me sens si souvent mal partout, à l’unisson d’une foule qui vibre de musique.

Putain, les salauds. Ça fait mal, rien que d’en reparler.

Erwan était dans la salle. Je peux pas vous dire l’effet que ça me fait même de l’écrire. Parce qu’en commençant le bouquin, pendant une insomnie, je me suis vu dans ce mec. Une description fidèle même, le lycée militaire en moins, dans ce passage-là :

« Le rock. Un exutoire pour l’enfant sage et obéissant que tu es, pas transgressif pour un pound, passé à côté de la crise d’adolescence, en lycée militaire pendant deux ans. Tu ne t’es jamais mis en colère : Joe Strummer l’était pour toi. Tu respectes les règles, tu ne fais pas de vagues, tu n’as pas l’audace de te teindre les cheveux en rouge ni de te faire une crête, mais tu écoutes du rock. Dont l’énergie rageuse est sans doute entrée en consonance, en même temps qu’elle l’alimentait, avec celle qui sommeillait en toi ou que tes efforts pour ressembler au fils modèle que l’on désirait que tu sois avaient étouffée. »

Voilà. Ça c’est moi. Presque à la virgule prêt. Se surprendre à ce point dans les mots d’un autre comme dans un miroir, ça fait un peu sursauter. Et je pense que c’est ce qui m’attache d’abord au bouquin d’Erwan. Pas le cauchemar rabâché par les chaines infos. Pas le Bataclan. Pas les terroristes. Juste ce mec-là. Qui me ressemble comme un frère. Avec qui j’aurais pu facilement être pote. Prendre une bière, déconner, parler musique. Ressentir cette sorte d’appartenance et de communauté impressionnante et éphémère qu’on ne ressent qu’aux concerts. On a vécu ça ensemble. On a partagé ça. C’est tout le contraire d’un traumatisme.

Il a commencé la lecture par cet autoportrait. A partir de là j’ai eu les larmes aux yeux. Parce que j’ai compris. Parce que c’était moi. C’était mon monde qu’il décrivait en livrant un peu du sien. Et ma douleur aussi. Et ma joie de vivre. Dans ce livre il y a un peu tout ça. Ce n’est pas un témoignage, ce n’est pas un reportage, ça n’a pas cette froideur qui doucement nous insensibilise. Non… c’est un monde qui se recompose, un regard qui embrasse tout, même l’innommable, jusqu’à l’intériorité des paumés qui assassinent.

La lecture a continué. Les amis dont les extraits de texte parsèment le livre, ces « vues de l’extérieur », inquiètes, touchantes et douloureuses, se succèdent. Jérôme Attal, Sigolène Vinson, Loulou Robert, le père de l’auteur... le bouquin prend vie là, à un mètre de moi. Parfois on s’interrompt car l’émotion submerge. Et il y a des rires et il y a des larmes.

Et c’est beau. Putain, c’est beau.

Je me souviens de l’extrait que j’ai lu, il y a deux mois, celui syncopé de l’attaque, les images fugitives qui brisent tout. Ici j’ai tout partagé avec lui, je le connaissais dans ses mots et je le ressentais en moi. Ça reprenait du sens, de l’épaisseur. C’est un écrivain qui parvient en direct à transcender ça dans une œuvre. A faire un monument à sa vie, à toute sa vie. Pas seulement la sienne, mais aussi celle de ceux qui l’entourent. Et aussi celle de ceux qui le lisent. Ça vous atteint. Bien-sûr que lui c’est vous.

J’ai frissonné. A chaque mot, à chaque page. J’ai lu lentement. Je ne vais pas mentir, c’était éprouvant aussi, parce qu’on est obligés d’y penser, de l’incarner, ce mec, avec tout ce qu’il est. Son passé, ses amours, ses emmerdes. Ses amis transis d’angoisse pour lui. Ses souvenirs d’hosto. Et ces noms de lieux qui ne résonnent plus pareil. Cette existence non plus.

J’aurais aimé te dire tout ça l’autre soir, Erwan. Ou l’autre jour dans la cohue du salon de Nancy. Je n’ai pas pu. Je n’ai pas su. Je ne suis jamais à l’aise dans le mouvement du monde.

Voilà. C’était la semaine dernière ou pas loin. 
Devant une petite librairie dans le 20ème

J’ai partagé ton monde, ce livre-là et les visages qui t’entourent.
Et je crois bien que c’est la plus belle lecture à laquelle j’aie jamais assisté.
Merci de l’avoir écrit ce livre.
T’as balayé les mirages, t’as incarné le monde.
T’as fait de la littérature.
Ça fait du bien, t’as pas idée.


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