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Comment Nicolas Houguet a lu Sheppard Lee de Robert Montgomery Bird. De sa conversation téléphonique avec David Meulemans, de son éloge des éditions Aux forges de Vulcain et de son amour de la littérature comparée

Mon meilleur souvenir étudiant demeure les cours de littérature comparée.

Hier en discutant au téléphone avec l’excellent David Meulemans, fondateur des éditions aux Forges de Vulcain, c’est la réminiscence qui me frappa. Je connais l’individu, son érudition joyeuse et généreuse, sa façon d’outrepasser les genres et de défendre des œuvres hybrides, inclassables, dans un pays où souvent les chapelles règnent. Ce n’était pas la première fois que je me régalais de sa conversation foisonnante et de sa culture totalement ouverte, capable d’évoquer autant le Trône de fer, que le Neveu de Rameau, la littérature gothique, les grands auteurs de comics comme le cinéma de genre. J’adore cette érudition-là, passionnée, contagieuse et délicieusement foutraque. Il y a quelque chose d’un plaisir pur, un truc de garnement, à approcher l’énergumène, une gourmandise littéraire à discuter avec lui. Il est un peu geek aussi, mais surtout brillant et communicatif, ce qui n’est pas si courant.

Si nous nous retrouvions lors d'un coup de fil qui allait devenir homérique, c’était pour évoquer Sheppard Lee de Robert Montgomery Bird que j’avais reçu une semaine auparavant (il sort le 17 septembre). J’ai ouvert l’enveloppe, reconnu l’allure d'un des livres des Forges. C'était une surprise. Je n'attendais pas cet ouvrage. J’ignorais tout de ce roman et de cet auteur. Ma curiosité était piquée. Le quatrième de couverture évoquait Mary Shelley… Le résumé était curieux. Un homme , Sheppard Lee, découvrait qu’il pouvait voyager de corps en corps et épouser l’existence de son hôte (son « prototype »). Il devient ainsi un chasseur passionné et rongé par la goutte, un usurier à l’instinct paternel développé qui causera sa perte ou encore un Dandy criblé de dettes, entre autres incarnations.



Il paraît que ce bouquin a inspiré une bonne partie de la SF américaine (notamment l’excellente série Code Quantum). Personnellement je n’en avais jamais entendu parler. Je demande à David de m’en dire davantage. Nous prenons date. En attendant je commence ma lecture. Et je me retrouve catapulté dans un monde que je n’avais pas lu depuis l’adolescence tardive. Dans cette langue très classique à la Dickens, et dans ce rythme que j’avais tant aimé dans L’Histoire de Tom Jones de Fielding. Ce quelque chose de très anglo-saxon, cette efficacité, ces évènements trépidants, cette sorte d’insolence aussi et d’imagination absolument audacieuse (quand les romans français du XIXème siècle sont ordinairement plus sages). Il y a là ce quelque chose de populaire qui n’est pas sans rappeler les opéras de Mozart et leur truculence ou bien encore les vaudevilles. David m’apprit plus tard que je ne pensais pas si bien dire, puisque Bird était un auteur de théâtre à succès qui jouissait d’une fort belle réputation aux origines de Broadway. La trajectoire de Sheppard Lee ressemble d'ailleurs beaucoup à celle d'un acteur qui endosse plusieurs rôles.

Je l’ai lu avec une délectation presque archéologique. Me retrouvant dans la peau d’un lecteur du XIXème siècle et surtout dans le souffle d’un destin dont seul le roman picaresque (à la Don Quichotte) peut donner l’illusion. C’est haletant, c’est inattendu, c’est improbable parfois, cela fait sourire, c’est surtout extrêmement imaginatif. Et je ressens la même surprise aux premiers chapitres que lorsque j’ai étudié Jacques Le Fataliste de Diderot, il y a fort longtemps. Cette sorte de liberté de l’imagination que, bien souvent à tort, on n’associe jamais à la période classique.

C’est ce qui m’a sidéré. Mais comment diable un tel roman a t’il pu passer inaperçu en France ? On en devine la trace dans tant de représentations populaires que mon inculture à son sujet ne lassait pas de me confondre.

Quand bien même le destin de notre héros apparaît bien rocambolesque, quand bien même sa manière de parler pourra paraître un peu désuète, mais délicieusement datée, de ce même ton précieux qui me touchait tellement dans le Dracula de Bram Stoker… Le fait est que la lecture est très plaisante. Sautillante même dirais-je, même si la peinture de la nature humaine que fait le narrateur est absolument désespérante : s’il change ainsi de peau, c’est avant tout pour échapper à l’existence dont le fardeau, bien souvent, lui est insupportable.  Et le tableau qu’il dresse de la société américaine qui lui est contemporaine est tout aussi noir. Un Quaker philantrope se fera assassiner par l’un de ceux à qui il a fait la charité, votre meilleur ami pourra vous trahir ou votre propre chien vous mordre. Le pauvre Sheppard Lee, à chaque incarnation, éprouve intensément la sensibilité et la personnalité de ses hôtes, jusqu’à les faire siennes. Très vite, il va commencer à ne plus trop savoir où il en est. Il aura surtout bien du mal à éprouver du bonheur, ou du moins pas longtemps, avant que le monde ne reprenne sa course folle, bien souvent à ses dépens.

A la misanthropie qui devrait vous envahir et vous faire perdre toute foi en la nature humaine vient se substituer un sourire, devant tant d’inventivité et de grâce à dépeindre toute une société. Bien souvent par le biais de l’aventure. Avec ces merveilleux titres de chapitres à rallonge décrivant l'action qui va suivre, comme on le retrouve au cinéma dans Barry Lyndon, par exemple. Nous sommes dans les premiers temps du roman américain, encore très marqués dans l’esprit par ceux de Fenimore Cooper. Et ce souci -également très américain d’ailleurs-, à devoir divertir, ce que j’ai rencontré il n’y a pas longtemps en lisant l’excellent Personne ne gagne de Jack Black. Il y avait nécessité d’efficacité à chaque chapitre dans une logique de feuilleton (en fait, on retrouve cela jusque dans nos séries actuelles : il faut que le public revienne). Et il y a bien souvent cet art du dialogue qui frappe, ces répliques qui font sourire, même dans les romans de l'époque (notamment ceux de Dostoievski), puisque le théâtre était la grande sortie des gens, et ils n’étaient pas aussi bien fréquentés que maintenant. J’aime cette dimension populaire, ce goût du jour, cet irrespect purement « démocratique » qu’il n’est pas rare de retrouver aux Etats-Unis, moins respectueux des étiquettes que les européens. C’est souvent cela qui m’a ramené à la littérature américaine.

Je songe à la littérature comparée donc. Etrangement. Au souvenir de ce cours absolument libre, sans les corsets habituels qui m’horripilaient, où l’on pouvait quitter la France et parler de Dostoievski, d’opéras, de cinéma, de philosophie. Je me souviens de mes condisciples qui grommelaient qu’ils n’étaient pas là pour ça. Je me souviens de mon émerveillement à m’aventurer dans des domaines que je ne connaissais pas. Que je ne maitrisais pas. Le regard ouvert comme celui d’un navigateur qui poserait son pied sur une terre nouvelle et insoupçonnée. Il y a tout cela dans cette conversation avec David. Et il y a aussi tout ce que j’aime dans ses "Forges".

Il me raconte que Bird est l’une des figures majeures de la littérature allégorique au XIXème siècle, dont l’autre représentant était Nathaniel Hawthorne, et que ce courant a été balayé par l’arrivée de Melville et d’une exigence plus réaliste, plus journalistique (un peu ce qui s’est passé en France avec l’arrivée de Zola, ou au cinéma avec celle de la nouvelle vague qui condamna pour un temps les anciennes formes de récit).

Et je lui rétorque que pourtant, on sent dans ce roman tout ce qui a fertilisé notre imagination populaire, je songe à Dracula. Il me dit qu’on est beaucoup plus proches de l’invention même du mythe du vampire par John William Polidori, le docteur de Byron –à qui l’œuvre fut d’abord improprement attribuée- en 1819. 

Nous sommes aux sources mêmes de l’imagination contemporaine. Et sans doute éprouve-t-on ici cette exubérance qui déplait tant à l’université, cette fantaisie (celle de Tolkien en est une autre), qu’on a tant de mal à intégrer au corpus classique, alors qu’elle est fondamentale dans le rapport à l’art de tout le monde. Qui n’a jamais rêvassé de voyages dans le temps, d’histoires extraordinaires ? Edgar Allan Poe -autre admirateur de Bird- en est un autre bel exemple et il aura fallu que Baudelaire le traduise pour l’incorporer à notre éducation.

C’est ainsi qu’il s’agit ici de la première –admirable- traduction (par Antoine Traisnel et sur laquelle il a travaillé sept années durant) de Sheppard Lee. Œuvre fondamentale de la culture américaine (contemporaine de Tocqueville). 

David Meulemans en la publiant fait œuvre de passeur, comme il le fit en ce qui concerne William Morris (le père de l’heroic-fantasy). C’est un travail admirable, pointu, lettré, érudit. Avec cette manière de faire passer la littérature de l’imaginaire dans la conscience du grand public, un peu en contrebande. Ainsi qu’il l’avait également fait en publiant le roman de Charles Yu, Guide de survie pour le voyageur du temps amateur (qui traite en fait du rapport père-fils) ou du très beau Funambule sur le sable de Gilles Marchand, qui perpétue la tradition du roman d’apprentissage à sa manière poétique et gracieuse.

J’ai raccroché le téléphone tout étonné de cette heure que je venais de passer à écouter David Meulemans. Noircissant devant moi un papier désordonné de recommandations fascinantes et hétéroclites. Il m’avait appris plein de choses.

Je ressortais de cette conversation comme de ces cours avec un prof que j’adorais. C’était virtuose. Ça partait dans tous les sens. C’était merveilleux. Ça explosait pas mal de conventions et d’idées reçues. 

On devait parler du roman. 
On a fini par refaire le monde.


J’aime bien quand les gens ressemblent à ce qu’ils font.



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