Accéder au contenu principal

J'ai déserté le pays de l'enfance de Sigolène Vinson

Tout a commencé par une absence de crépuscule.
Et ma fascination ancienne pour les couleurs du désert où je me retrouve.

Sigolène Vinson, le retour. Ou plutôt l'origine.

J’ai su qu’elle me tenait de nouveau, là dès la première page. Les souvenirs ressurgis sans fards du pays de son enfance à Djibouti. Confusément je savais que j’allais revenir vers elle et vers ce livre J’ai déserté le pays de l’enfance, qui datait de 2011, publié chez Plon.  J’avais eu du mal à le trouver. J’avais commandé cet exemplaire. Il était usé. Des traces de griffures et des tâches de café de sa vie antérieure. Une référence étrange sur la page de garde qui me fait songer qu’il a dû être dérobé à une bibliothèque.



C’était le dernier roman de Sigolène qui me restait à lire. J’ai trainé, j’ai lambiné sous d’autres cieux, à tenter de m’agripper à d’autres mots, ne sachant que trop bien que c’était vers les siens que j’allais revenir. Je regarde cette image de Nancy où la photographe nous a subtilisé le souvenir d’un premier grand sourire. Le mois a été rude. Je retrouve sa prose comme on se réfugie dans une étreinte aimée, sous le regard d’une amie et dans un monde qui fait écho à celui qu’on portait sans le savoir.

J’ai encore envie de lui écrire aux premières pages. Je lis un peu honteux de m’écarter des chemins de la rentrée littéraire, des articles que j’ai promis à droite à gauche et des gens qui m’attendent. Au bout d’un moment, tous finiront par comprendre que je n’ai pas de boussole.

Surtout pas en ce moment.

Je n’ai pas le coup de foudre facile. Et pourtant dès les premières pages, dans cette lumière africaine que je ne connais pas et dont je n’ai fait que rêver, ces étoiles qu’on ne voit pas dans les cieux d’occident, cette femme qui s’évanouit, un matin, tôt, dans le 19ème, je me retrouve. Cet avenir étrange qu’on adopte en sachant très bien qu’il n’est pas vraiment le nôtre. Chercher la raison, la respectabilité, devenir avocate, avoir un vrai métier. Être commis d’office, "gratuite", pour ne pas trop se trahir, mais défendre des cons. Et perpétuer chaque jour le souvenir d’un exil, le désir d’un retour vers l’Afrique originelle et ses parfums qui bercèrent les premiers temps, bien avant le choc thermique de la métropole, de la banlieue parisienne et de la grisaille du monde adulte.

Comment faire pour se réconcilier avec soi ?
Comment décide t-on de ne plus se trahir ?

J’ai toujours éprouvé cette distance, cette ironie aussi un peu comique devant la modernité, la frénésie un peu pathétique des actifs, les gesticulations de mes contemporains. Et des occupations ridicules et absurdes qu’on doit prendre au sérieux pour gagner notre vie. C’est comme ça. C’est ainsi. C’est la réalité. L’insoutenable lourdeur des êtres qui contredit l’insouciance première, le rapport simple à la nature, aux choses, à l’odeur des animaux (moi aussi j’ai grandi hors des villes). Dans ces pays où il n'y a pas de psys.

En lisant s’attarde sur mon visage un vague sourire. Je vois pourquoi je l’aime. Elle me ressemble. Au fond les autres nous renvoient notre image comme on ne sait plus la voir. J’ai également grandi beaucoup plus près de Rimbaud ou Jack London que de Bret Easton Ellis.

L’héroïne se trouve mal une première fois. S’évanouit. A l’impression de mourir. Elle va aux prudhommes, plaider une affaire dont elle a la hantise, mais faut bien bouffer. Elle a pitié de la vraie tête de con, monsieur Dupin, qui est au bout de ses recours et qui va être radié. Un peu par sa faute, puisque normalement elle bosse pour les patrons qui veulent sa peau. Cette jeune avocate idéaliste, qui porte en elle la nostalgie de l’Afrique, qui chantait à tue-tête la chanson pour l’Ethiopie quand elle était gamine (moi aussi, faut dire que le refrain était entrainant), qui s’entrainait à courir pour participer aux J.O de Los Angeles en 1984.

Après une audience qui foire (la tête de con ne se présente pas), elle s’effondre à la sortie du tribunal. Dans sa robe puante qui, pour elle sent l’enfance, les chèvres, l’Afrique. Cette effluve avec laquelle elle incommode ses confrères avec une délectation de garnement. Elle dit au pompier secourable (déformation professionnelle) qui la ranime qu’elle est en train de mourir, qu’elle est déjà morte plein de fois. Elle le dit à sa mère qui ne sait pas parler autrement qu’en lettres capitales pour souligner son surmenage. Elle ne le dit pas à son père, un homme d’engagement intransigeant qui ne lui pardonnerait pas de ne plus rêver, et qu'elle ne voudrait pas décevoir. On l’emmène aux urgences. Elle a besoin de repos. On va l’interner en hôpital psychiatrique pour passer la surchauffe.

Sigolène Vinson a un ton plein de naïveté et d’ironie. Enfantin et malicieux souvent, proche de Romain Gary. Un regard à la fois rieur et profondément mélancolique sur le monde, entre l’absurdité du présent et la nostalgie de l’Afrique qui l’a vue grandir, où elle puise ses références et ses sensations. On sourit souvent, devant ce recul bienveillant qu’elle a sur tout, une manière de lucidité implacable, toujours mêlée d’autodérision et de candeur, mais avant tout d’une profonde et touchante sincérité. On partage ses souvenirs, les paysages qu’elle porte en elle et dont elle livre les flugurances, les couleurs fondamentales, en même temps que le présent des adultes qui par moments ressemble à un sketch tragique des Monty Pythons. Rien n'a vraiment de sens, rien n'est vraiment drôle (ou bien tout l'est), mais faut danser quand-même, même si c'est à contretemps.

Sigolène est une funambule en équilibre entre les registres. Un regard poétique sur le monde. Un engagement farouche aussi (notamment dans ce merveilleux dialogue imaginaire avec son père, émancipé des contraintes du temps et de la vraisemblance, où elle évoque les trahisons de la gauche). Jusqu’aux portraits de ceux qu’elle croisera en unité psychiatrique, pendant ces quatre jours où elle ne prendra pas de médocs. Cet attachement, cette complicité et cette connivence qu'on éprouve pour les fous qu'elle y rencontre.

Avant la rédemption. La conclusion.
La désillusion et les souvenirs déçus par le temps qui passe.
Le retour risqué sur les terres de l'innocence.
La fin des extases sur les portiques de balançoire.
Mais le début des cartes postales poétiques à ceux qui sont restés derrière.

"Ne crains rien, c'est chez moi que tu m'invites" répond-elle à son père quand il lui offre le voyage qui clôt le livre. J'aurais pu murmurer la même chose en commençant le roman.

Pour tout dire, j’avais besoin de ces mots à l’automne où les feuilles et les gens tombent. L’annonce d’un deuil a fini par atomiser mon rythme, au terme d'un mois vacillant comme un pressentiment. Ça arrive, c’est commun même. Ça ne surprendra personne. J’étais là je butinais d’un bouquin à l’autre, avec des échéances dont je mesurais d'un coup l’absurdité. J'étais un peu dans le même état qu’elle au début du livre, au bord de tomber. Ce livre m’a rattrapé juste à temps. Me rattrape encore, puisque je ne l’ai pas fini et que je veux le faire durer.

C’est drôle comme ce qui a de l’importance peut être balayé du jour au lendemain. Il me fallait des mots où je me sente bien. Ça a été les siens. Forcément. (putain on dirait du Duras)

Je me fous de savoir si le bouquin est encore disponible ou non. Ni sous quelle forme.

Moi je sais juste qu’il m’a fait du bien, que j’ai vu la femme que c’était, et qu’il y a ce sourire aussi, permanent et pudique, même pour parler des désenchantements, des souffrances, de tout ce qu’on a quitté, de tout ce qu’on a perdu, de la folie aussi, de ce quelque chose d’ubuesque qui m'a toujours déphasé dans la réalité. L’absurde des ambitions et des titres qu’on cherche, comme des médailles à la place des raisons de vivre. De notre perplexité aussi devant le rythme des avenirs qu’on subit. Les honneurs factices après lesquels on court et qui nous éloignent chaque jour un peu plus des contrées originelles. Ces lieux qui nous portaient, que simplement on parvenait à comprendre, sans cette frustration sourde, cette incrédulité qui, peu à peu, finit par se prendre pour l'existence. Alors qu'au fond du cœur, on a gardé cette envie intacte de changer le monde, comme les Don Quichotte qu’on ne devrait jamais cesser d’être.

Cette dimension onirique, tendre et ironique que Sigolène donne aux apparences. Même quand elles sont cruelles. Il est des intériorités qui savent colorer la grisaille. Des âmes qui se souviennent de tout et fracassent le silence en quelques mots. Il y a là l'enfant qu'on a été et qui nous regarde. Qui nous attend. Qui aimerait bien qu'on ne s'éloigne pas trop.

Toujours se méfier de l’enfance quand elle vous revient dans la gueule avec ses couleurs intactes. Ça fait vaciller. Parce que c’est pas des mirages. C’est pas des souvenirs. C’est vous. C’est la dernière chose que les vieux oublient. Le continent de Monfreid. Arthur Rimbaud quand il se volatilise dans le Harar, le silence impressionnant qui est le sien, celui qui condamne sa poésie et qui me subjugue depuis toujours. L'ombre de Rimbaud qui nous relie.  Les bergers, les pêcheurs. Les sons enfouis et purs qu’on aimait dans l’enfance.

Ceux de l’Afrique.

Sigolène Vinson a gardé le regard de Corto Maltese. C'est ainsi qu'elle décrit les futurs qui nous étouffent, ces carrières qui ne finissent que par nourrir que nos crises d'angoisse. Toujours cette quête de jouissance, d’intégrité, d'onirique et d'idéal que l’on retrouvera plus tard dans Courir après les ombres ou les Jouisseurs. Ces intériorités écartelées entre deux mondes. Cette manière de revenir à l’essentiel, de s’abstraire du vacarme qu’il y a dans le Caillou.

Ces innocences qu’on déserte, ces idéaux qu’on abandonne et dont l’absence gangrène comme un cancer. L’horizon infini dont il nous arrive de perdre le sens alors qu’on l’avait au creux de la main comme une évidence aux premiers temps. Notre parcelle d’éternité à nous… avant que le temps passe et n’impose ses compromis, ses arrangements avec l’absolu.

Avant que tout ne soit compliqué, même les lignes de métro.

Je n’ai pas eu tout à fait la même enfance.
Mais je reconnais sa langue comme la mienne.
Comme une chanson et des images que j'aime. Et que je me repasse inlassablement.
Sigolène m'a redonné du souffle, des sourires et de l'idéal.

Et ces derniers jours, elle a été mon ancre,
Mon canot de sauvetage.

Là bas, quelque part au large de la corne de l'Afrique.

Soutenez l'Albatros sur Tipee

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …