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L'Absente de Noël de Karine Silla

L’automne. C’est la saison des querelles et des deuils. Où l’été jaunit et où les branches rachitiques des arbres dévoilent leur squelette. La saison où le spleen envahit l’univers. C’est réglé comme du papier à musique. C’est la saison où je me sens vieillir et où tout complote à me le rappeler.



Il y avait ce livre des éditions de l'observatoire, L’Absente de Noël de Karine Silla que je négligeais depuis des mois. Parce que ça ne ressemble pas à ce que je lis d’habitude, parce que j’étais circonspect et confit dans mes vieilles certitudes. Et puis, j’ai échangé quelques mots embarrassés avec l’auteure au début du mois. Et j’ai aimé la sincérité de son sourire et la douceur de son regard. Si j’ai fini par ouvrir ce bouquin, je le dois à cette tendresse et cette bienveillance qui semblaient inspirer le moindre de ses mots et de ses gestes. Son attitude m’a touché. Je sais que c’est incongru pour approcher un livre, et que parfois, il y a un gouffre entre ce que les gens sont et ce qu’ils écrivent. Mais j’ai eu envie de la connaître. Je me souvenais de Lisa Liautaud, son éditrice, qui m’y invitait également, avec la conscience aussi qu’elle me conviait hors de mes chemins habituels. Elle me disait que c’était beau comme un film choral, plein d’humanité et qu’on y croyait.

Et je crois qu’avec les nuages qui s’amoncelaient à l’horizon, j’avais simplement besoin de vacances. Et c’est précisément ce qu’a été ce livre pour moi. Une parenthèse et un répit au milieu de personnages auxquels on s’attache, tous dépeints avec sensibilité quand bien souvent les chorales invitent le cliché. Car il y a le point de vue tendre de Karine Silla qui vient éclairer leur destin, beaucoup de fantaisie aussi. Ce roman ressemble à une friandise ou à l’un de ces films qu’on se repasse inlassablement l’hiver pour y chercher un sourire.

C’est l’histoire d’une fille qui disparaît. Sophie. Partie au Sénégal pour un séjour humanitaire et dont sa mère Virginie découvre au soir de Noël qu’elle n’est pas revenue. Qu’elle n’avait pas l’intention de revenir. Est-ce une fugue ou une disparition ? Fruit d’une ancienne passion avec un homme sanguin, impulsif et massif, déjà marié ailleurs, Antoine, la jeune fille prend soudain toute la place et va recoller les morceaux d’une famille éparpillée. Ils vont devoir tous cohabiter et se découvrir, se connaître et se comprendre, même si les anciennes blessures sont bien souvent tapies dans les silences, dans les éclats et dans les sous-entendus. Gabriel, le beau-père toujours secourable, calme et rationnel, va décider que l’on va partir à sa recherche à Dakar. Toute la famille suit. Même Antoine, qui pourtant déteste les voyages, est perclus d’idées reçues et de colères. Egocentrique, volcanique, imprévisible, il va se faire violence pour retrouver sa fille.

J’avais peur. De la mécanique. De la chorale. De ce quelque chose qu’on voit souvent au cinéma, des personnages qui ne deviennent que des prétextes. Dans les groupes, souvent, on n’existe pas (quand on est plus de quatre, on est une bande de cons, dirait Brassens). Moi j’aime bien l’intimité et les monologues. En plus je déteste Noël. Ou les grandes réunions de famille. Me lancer dans cette lecture était donc potentiellement périlleux. J’ai renâclé. J’ai même bougonné, je crois. Je devais laisser ma place à ceux qui sauraient en parler. Des fois, faut connaître ses limites.

Seulement voilà. Aux premiers chapitres, j’ai souri. Devant ces gamins dont le nouveau rock n’roll était l’alter-mondialisme, cette jeunesse paradoxale qui prône l’activisme et la décroissance, les yeux rivés sur les écrans du dernier Iphone. La mère déphasée, déconnectée, qui croit qu’elle connaît encore sa fille et qui réalise que ce n’est pas le cas. Au fond, c’est toujours quand on croit qu’on contrôle la réalité qu’elle nous renvoie notre impuissance à la figure.

On croit être en terrain connu, identifier vite les caractères de chacun. Mais très vite, on s’aperçoit que tout est nuancé. Tout est sensible. Tout est plus compliqué et raffiné qu’il n’y paraît. Même Antoine, qui est trop grand pour la vie, qui blinde sa sensibilité presque brutalement, qui cache sa tendresse en se déchainant, jusqu’aux frontières de la violence et de la vulgarité. Toutes les caricatures sont déjouées. Et les masques tombent. Et les humains se révèlent en même temps que les secrets s’éventent. En même temps que les préjugés s’effritent et que les silences se brisent.

C’est élégant, c’est fluide. C’est harmonieux et tendre. On finit par s’attacher. On finit par les aimer. Par les connaître. On sent qu’ils existent de plus en plus au fil des pages et de ce voyage initiatique, aux commandes de ce minibus qui n’est pas sans évoquer Little Miss Sunshine.

Evidemment il y a le choc des cultures en même temps que celui des sensibilités. Il y a des rapprochements improbables et émouvants, comme ce grand père qui découvre un petit fils, Paul, et revit en Afrique alors qu’on le croyait au bout du rouleau en France. Il y a les amours passés qui ne sont jamais vraiment finis et les anciennes complicités qui retrouvent leurs gestes. Il y a cette épouse blessée que l’on croyait monstrueuse et dont la douleur nous touche. Il y a l’absente que l’on croyait connaître et dont le mystère s’épaissit. Il y a les certitudes qui explosent. Le rythme différent, cet autre rapport au temps et à la vie, les autres codes parfois comiques que ces horizons lointains imposent. En se déracinant, tous oublient leurs automatismes et sont contraints d’ouvrir les yeux sur ce qu’ils sont vraiment. Ce qui les lie. Ce qui les réunit

Au fond, le vrai sujet du livre, c’est ce lien entre eux tous. Incroyablement émouvant, incroyablement juste et incroyablement profond. Les amitiés passent souvent ou ne correspondent qu’à une période, qu’à un chapitre. Mais dans une famille, il y a ces connivences, ces silences, ces racines, ce fond commun tarabiscoté, que l’on ne saurait réduire à un seul épisode. Une famille, c’est un livre entier. Même si elle est éclatée, même composée de natures contraires, il y a ce mystère qui les lie entre eux, ce lien plus fort que tout.


Et il y a surtout la chaleur, la justesse, l’humour et la douceur de Karine Silla qui fait de ce roman un beau voyage, auprès de ces séparés que tout finit par réunir.

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