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Depardieu chante Barbara au Cirque d'Hiver

Le Cirque d’hiver était plongé dans la nuit tendre de début novembre.

J’avais pris les places il y a quelques mois. Gérard Depardieu était passé dans un théâtre un peu plus tôt dans l’année pour interpréter des chansons de son amie Barbara. Et la célébrer, la faire revivre avec une force d’émotion qui a sidéré tous ceux qui en furent témoins. Barbara demeure la compagne de mes vingt ans, quand pétri de malaise, je l’écoutais en boucle et qu’elle était l’une des seules à parler mon cœur. C’est drôle quand on découvre un langage à soi dans la voix d’une autre. Comme un fragment d’âme qu’on partagerait. Qui nous consolerait aux moments de grand froid. Alors saisissant ma seconde chance à l’annonce de ce spectacle, de l’un des plus grands acteurs vivants, je m’y précipitais, pour me réchauffer à ce feu-là. Et y emmener ma mère qui les aime tous les deux depuis toujours.



De Gérard Depardieu, je ne retiens que la force d’émotion qu’il est. Un passeur exceptionnel de sensibilité. Je me fous de ses engagements, de ses idées, de tout ce qui finalement vient parasiter son art. Je sais qu’il m’émeut depuis toujours. Des Valseuses à Cyrano de Bergerac. A sa sensibilité presque féminine, raffinée, que l’on voit dans des films comme Quand j’étais chanteur. Et sa blessure intime aussi, ce côté écorché vif qu’il camoufle sous la truculence, les outrances. Il me touche. Il me bouleverse même souvent (comme dans le récent Valley of love). Et il va merveilleusement bien avec l’univers de Barbara. Aussi improbable qu’apparaisse d’abord ce couple.

On arrive en avance à cet endroit curieux et beau. Ça fait une éternité que je ne suis pas entré dans un cirque. J’ai la surprise d’avoir des places tout au bord de la scène, le piano à deux mètres de moi. Le public entre lentement. On ressent cette impatience curieuse. Cet engagement, cette sorte de responsabilité aussi que j’éprouve toujours à faire partie d’un public. D’une certaine manière, sortir, c’est à chaque fois se remettre en jeu. Et renaitre au monde.

Le noir se fait enfin. Complet comme celui d’avant les rêves. A ma gauche deux silhouettes s’avancent. Les notes de piano s’élèvent. La lumière blanche des projecteurs donne une allure irréelle, expressionniste à son visage. Je contemple le pianiste Gérard Daguerre d’abord. Et puis les prompteurs placés autour d’eux. Je suis tellement prêt et presque à côté d’eux que j’ai l’impression d’épouser leur point de vue.  

Il commence à parler. Il capte et aimante les regards. Et porte chaque mot. Chaque mot d’elle. Dont il respectera scrupuleusement tout du long le féminin. Ravive la mémoire en la fredonnant. La tendresse. Après la voix décidée qui ne prône que l’amour contre les intellectuels trop froids. Et très vite, on comprend que Depardieu est totalement au service de Barbara. Qu’elle est là. On la devine dans ce grand corps qui l’incarne, qui l’évoque, que se consacre à elle. Qui célèbre sa solitude céleste dans un merveilleux clair-obscur.

Et c’est comme un duo surnaturel. La voix de Depardieu et la vulnérabilité, la sensibilité de Barbara. On est quelque part ailleurs, dans une intimité presque perturbante. J’ai de grands frissons. On est accroché à chaque geste, à chaque inflexion, à chaque regard, à chaque pensée, à chaque malice. Il y a dans le public une ferveur et une douceur, une tendresse qui passe, en même temps que la mélancolie paradoxale de « A mourir pour mourir ». Je contemple le profil que j’ai tant aimé dans tant de films. Je récite ces chansons que je n’ai même pas le sentiment d’avoir apprises tant elles font partie de moi. Je me revois les découvrant, il y a longtemps. Un peu amoureux d’elle.



Et Depardieu est là. Il fait défiler les chansons comme des films. On le voit lui. Sobre. Intense. Charismatique. Magnétique. Epousant les mélodies de son amie, parfois retrouvant ses inflexions et son souffle. C’est comme s’ils se donnaient sans cesse la main et qu’il la développait avec générosité, comme un personnage qu’il épouserait totalement. On est témoin de cette rencontre entre deux sensibilités, de l'alchimie miraculeuse de leur amitié . Il sourit. Il frémit. Il murmure comme un crooner (plusieurs fois il me fait songer à Yves Montand, dans sa manière de susurrer). Il frissonne. Il soupire. Sa voix tremble. On ne sourit pas tant que ça quand il dit « je ne suis pas une grande dame de la chanson ». Il est elle. Il est « une femme qui chante ». Avec une bouleversante justesse de cœur.

On se ballade avec eux dans le souvenir de « Marienbad ». On contemple la dame désemparée au milieu de l’effervescence de la salle des ventes de « Drouot », l’endroit qui dilapide les passés, toutes ces choses qui nous parlent si nous savons entendre. Il se rappelle dans un aparté rempli de tristesse de ce « sale monde » qui voulait vendre les effets sacrés de Barbara, ces prolongements d’elle-même qui sont dans sa maison de Précy, ces reliques dont il est l’un des farouches gardiens. Le temps de quelques rares parenthèses, il redevient lui-même, mais toujours avec respect. Il lui est totalement dévoué.

C’est elle que l’on devine en lui. D’abord j’ai été saisi par sa présence à lui. Par sa prestance. Par tout ce qu’il représente. Là. A trois mètres de moi. Je revoyais ce visage à toutes les époques de ma vie. Je le regardais intensément comme on revisite son histoire. Il est donc des êtres qui ressemblent à des monuments. Et puis dans cette lumière spectrale, vespérale, ce beau clair de lune, son visage à elle et tous mes souvenirs avec elle sont venus s'ajouter, comme en surimpression. C’était bouleversant. Et moi j’étais là. Avec ceux à qui je pensais. Que je convoquais fort pour qu’ils partagent ce moment avec moi. Je crois à ça. Beaucoup. Je crois que quand on aime les gens, ils vous accompagnent. Même si on les voit peu. Même si on les attend. Même s’ils sont loin. Même si, parfois, ils ont disparu.

Je me souviens du jour où Barbara est morte. Je me souviens de ma peine. De cette famille curieuse que l’on se crée et qui a bien souvent plus de réalité et plus de justesse pour nous que celle dont on est issu. Je crois que c’est cela qui m’a ébranlé si fort. La silhouette massive près du piano représentait tout cela. Et le savait. Et il était à la hauteur. Les chansons de la longue dame brune ont avant tout besoin d’être interprétées, comme celles de Brel. C’est pour ça que tant de chanteurs se plantent en voulant les reprendre. C’est de l’émotion pure et de l’intimité. Des cris, des voix cassées parfois, des rires, des sanglots, du désespoir (comme dans sa bouleversante version du « Soleil noir »). Et puis de la douceur et de la nonchalance. Il faut pouvoir les contenir. Il faut pouvoir les transmettre en toute sincérité.



Parfois il ose de grands gestes de chef d’orchestre, comme Barbara dans ses derniers concerts. De beaux extraits de Lily Passion qu’ils jouèrent ensemble (« L’ile aux mimosas »). Tant de tendresse. Tant de douceur. Tant d’amour entre eux. Tant d’amour ce soir-là. Tant d’élégance. Ça traversait l’espace. Ça courait dans la nuit. Ça circulait d’âme à âme.

De l’émotion pure. Sans cesse, à chaque mot. Des rafales de frissons.

A un moment je crois que j’ai oublié où j’étais. On était nombreux à hurler bravo. J’avais dans le regard tous les gens que j’aimais qui brillaient, qui souriaient avec moi. Moi aussi j’étais là avec tous les miens, ceux que je porte en moi, pour fredonner « La petite cantate ».

Si mi la ré… Si mi la ré… Si sol do fa.

Ça a quelque chose de céleste. De surréaliste et de total. Il y a Depardieu, Barbara, et moi. Dans une intimité incroyable. Dans ses phrases à elle, dans ses combats (« Sid’amour à mort »). Aimer jusqu’à l’épuisement. Le public explose de grands bravos à la fin de chaque chanson (j’en crie quelques uns) et plonge ensuite dans un recueillement de cathédrale, une ambiance d’entre deux mondes. Ça vibre de la parole et des pensées de Barbara, glissées entre les chansons comme des sublimes ponctuations, comme des professions de foi.

C’est la conjonction de mes passions. De la poésie, de la chanson, de la littérature et du cinéma. Ça s’incarne devant moi. Le visible et l’invisible. Les états d’âme. Les présents, les absents. Ceux qu’à force de se chercher on perd, pour reprendre les mots de Guillaume Depardieu, ceux dont on est libres et qui nous manquent. Et puis les insouciances parfois du bois de Saint-Amand, des chansons d’enfance. La force d’évocation impressionnante qu’il donne au songe de « l’Aigle noir », la révolte rageuse de « Perlimpinpin » et le chagrin puissant qu’il insuffle à « Dis, quand reviendras-tu ? ». Sa manière incroyable de dépeindre le retour douloureux à Nantes, dans sa voix, tremblante d’émotions, dans sa respiration... Dans l’intensité des silences qu’il marque, on voit tout. On sent tout. 

Et oui on finit le spectacle plein d’amour. Alors que selon la tradition on lance des roses sur la scène comme à la fin de chaque concert de Barbara.

Au lendemain, par un curieux sortilège, c’est elle que j’ai l’impression d’avoir vue, autant que lui.
Et je lui souriais encore.

Oui elle c’était lui.

Et c’était moi aussi.

Si mi la ré... si mi la ré... si sol do fa...

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